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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

21.06.2026 à 11:44

Quelle éducation au vivant à l’heure de l’anthropocène ?

Faouzia Kalali, Maître de conférences, HDR, Didactique des sciences, Université de Rouen Normandie
Jean-Marc Lange, Professeur des université, éducations à la responsabilité sociétale, Université de Montpellier
À l’école, on tend à découper le savoir en disciplines afin d’en faciliter l’appropriation par les élèves. Mais cette décomposition en objets d’étude peut transmettre une vision fragmentée du vivant.

Texte intégral (1729 mots)

À l’école, les savoirs organisés en disciplines décomposent le vivant au risque d’en atténuer les dynamiques relationnelles qui le structurent. Pourtant, les crises écologiques rappellent que le vivant se déploie dans un tissu d’interdépendances que les frontières disciplinaires peinent parfois à saisir.


Pourquoi continue-t-on à enseigner séparément des notions comme l’organisme, le sol ou le climat, alors que les crises écologiques révèlent leur interdépendance ? Ce décalage tient en partie à une organisation des savoirs héritée d’une tradition analytique et d’une logique de transposition didactique, qui vise à isoler et stabiliser les phénomènes pour rendre possible leur enseignement, au risque d’en atténuer les dynamiques relationnelles.

Les limites de l’éducation au vivant ne relèvent donc pas uniquement de choix pédagogiques : elles tiennent aussi à une conception encore largement fragmentée du vivant, appréhendé selon une logique d’entités stabilisées mises en relation, plutôt que comme un tissu de relations dynamiques constitutives.

Une crise écologique… mais aussi une crise des savoirs

L’entrée dans l’anthropocène marque un tournant : les activités humaines modifient désormais les grands équilibres de la planète.

Dans le prolongement des travaux de Wladimir Vernadsky, cette transformation peut être comprise comme un forçage des systèmes terrestres par les activités humaines. Mais cette crise n’est pas uniquement environnementale, elle est aussi une crise des savoirs. Nos manières de connaître structurent notre compréhension du monde, orientent nos façons d’agir et participent ainsi aux transformations écologiques contemporaines.

Dans cette perspective, le philosophe Bruno Latour insiste sur la nécessité de repenser les conditions d’habitabilité d’un monde terrestre devenu instable, tandis que Boaventura de Sousa Santos invite à dépasser l’idée même d’un monde unique pour penser un plurivers fondé sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et des mondes de connaissance légitimes, dans le cadre des épistémologies du Sud.

Or, l’école reste largement structurée autour de savoirs pensés pour un monde stable et prévisible – un monde qui n’est plus le nôtre. Elle entretient ainsi une conception de la connaissance comme mise en ordre du réel, au détriment de l’attention portée à l’instabilité, aux transformations et aux interdépendances qui caractérisent le(s) vivant(s) aujourd’hui.

Une école en décalage avec les enjeux contemporains

Les attentes sociales ont profondément évolué. Face aux crises écologiques, les citoyens – et en particulier les élèves – recherchent du sens, des repères et des capacités à agir. Pourtant, les savoirs scolaires apparaissent souvent déconnectés de ces enjeux.

L’éducation au vivant reste majoritairement structurée par une approche mécaniste qui repose sur un principe de décomposition des objets d’étude afin d’en faciliter l’appropriation. Elle a longtemps constitué un outil puissant de connaissance du monde biologique. Elle implique toutefois un mode de stabilisation des savoirs : pour être enseignés, les phénomènes sont isolés, simplifiés et découpés en objets distincts afin de les rendre intelligibles.

Ce geste de réduction n’est pas problématique en soi ; il le devient lorsqu’il tend à invisibiliser les relations dynamiques qui constituent le vivant. Au regard des enjeux écologiques contemporains, cette limite apparaît avec une particulière netteté. Les phénomènes environnementaux ne peuvent être réduits à des objets isolés : ils s’inscrivent dans des systèmes complexes, faits d’interactions entre espèces, milieux et temporalités multiples.

Ce décalage ne renvoie donc pas seulement à un retard des contenus scolaires, mais à une tension plus profonde entre deux régimes de pensée du vivant.

Le vivant : des sciences en pleine transformation

Le problème qui nous occupe s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes des sciences du vivant et des sciences de la Terre. Dans le cadre de l’anthropocène, ces disciplines ont progressivement déplacé leur regard : le vivant n’y est plus seulement appréhendé comme un ensemble d’objets isolés, mais comme un tissu d’interdépendances dynamiques, inscrit dans des écosystèmes complexes et multiscalaires.

Cette évolution ne correspond pas à un simple enrichissement des connaissances, mais à un véritable changement de cadre de pensée. Les sciences du vivant accordent désormais une place centrale aux interactions, aux rétroactions et aux processus d’émergence, ce qui rend plus difficile toute séparation stricte entre organismes, milieux et temporalités. Elles s’inscrivent ainsi dans une pensée écologique, attentive aux ruptures et aux discontinuités.

Depuis les travaux de Jacob von Uexküll, qui montrait que chaque organisme construit son propre monde (son « Umwelt »), jusqu’à ceux de Marc-André Selosse sur les symbioses, le vivant est de plus en plus envisagé comme un tissu de relations. Dans une perspective complémentaire, les recherches de Vinciane Despret contribuent également à déplacer le regard, en montrant que les relations entre humains et non-humains participent à la construction même des mondes vivants.

Ces évolutions dessinent une reconfiguration profonde des sciences du vivant et de l’environnement, désormais à la fois relationnelles, situées, orientées vers l’action et traversées par des enjeux politiques. On n’est plus dans une science principalement descriptive : il s’agit d’une science engagée dans la compréhension et l’accompagnement de transformations concrètes des institutions, des politiques publiques et des comportements.

Dans cette perspective, la production de savoirs devient elle-même objet de réflexion critique, interrogeant ses conditions de production, ses effets et ses cadres de légitimation. Se met ainsi en place une hybridation croissante entre sciences et sociétés, où les données scientifiques s’articulent aux enjeux sociaux et aux conflits d’acteurs – comme l’illustrent les questions énergétiques, situées à l’intersection des dimensions techniques, politiques et de justice sociale.

Pourtant, cette approche relationnelle et interactionniste du vivant reste largement absente des classes, où les curricula privilégient encore des démarches analytiques, centrées sur des objets plutôt que sur des systèmes.

Écologiser les savoirs : apprendre à penser les relations

Face à ce constat, une transformation s’impose : écologiser les savoirs. Il s’agit d’introduire dans les curricula une pensée systémique et complexe du vivant. Comprendre un écosystème ne consiste pas seulement à en identifier les composants, mais à saisir les relations qui les structurent.

Concrètement, cela implique de travailler sur des systèmes plutôt que sur des éléments isolés, d’articuler les différentes échelles – du micro au planétaire – et d’intégrer l’incertitude ainsi que les dynamiques propres aux phénomènes étudiés.

Décoloniser les savoirs : reconnaître leur pluralité

Mais cette transformation ne peut être uniquement scientifique ; elle est aussi politique. Décoloniser les savoirs ne consiste pas à rejeter la science, mais à la réinscrire dans un dialogue avec d’autres formes de connaissance. C’est reconnaître que tout savoir est situé, produit dans des contextes sociaux, culturels et historiques.

Les travaux de Boaventura Sousa Santos montrent ainsi que la science moderne a longtemps imposé une hiérarchie des connaissances, reléguant d’autres savoirs – locaux, autochtones ou expérientiels – à l’invisibilité. Or, comprendre le vivant suppose précisément de reconnaître cette pluralité des manières de connaître.

Un curriculum pertinent pour un monde incertain

Dans un monde marqué par l’incertitude, un curriculum pertinent ne peut plus se réduire à une simple liste de connaissances. Il doit être pensé à partir de trois formes complémentaires de pertinence.

La première est une pertinence sociale : elle consiste à relier les savoirs aux enjeux contemporains et à la demande de sens. Cela suppose de les enrichir par des controverses, des débats publics et des situations concrètes de conflits d’intérêts entre différentes parties prenantes, afin de former des élèves capables de comprendre le monde et d’y agir.

La deuxième est une pertinence scientifique et écologique : elle suppose d’assumer la complexité du vivant plutôt que de la simplifier artificiellement. Cela passe par le développement d’approches interdisciplinaires, l’intégration de l’incertitude et l’apprentissage d’une pensée systémique.

La troisième est une pertinence politique : elle repose sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et sur une exigence de justice environnementale. Dans cette perspective, l’enseignement des sciences devient un enjeu démocratique, étroitement lié à la capacité des citoyens à participer aux choix collectifs.

The Conversation

Faouzia Kalali est MCF HDR à l 'université de Rouen Normandie. Actuellement Emérite.

Jean-Marc Lange a reçu des financements de l'ANR.

21.06.2026 à 11:43

Éteindre des incendies par le sens, un hommage à Karl Weick

Isabelle Barth, Secrétaire général, The Conversation France, Université de Strasbourg
Retour sur les travaux de Karl Weick, sociologue américain, qui vient de décéder. Analysant les causes d’un incendie, il révèle l’importance du sens de l’action. La postérité de ses travaux ne fait que commencer.

Texte intégral (1509 mots)

Comment un incendie dans le Montana a-t-il conduit un sociologue à mettre en exergue le rôle du sens de l’action ? C’est un des apports de Karl Weick qui vient de disparaître à l’âge de 89 ans. Ses travaux illustrent à quel point le sens peut être un contre-feu efficace. Ou comment, à l’inverse, un ordre dont le sens n’est pas compris peut être inopérant.

––––––-

Karl Weick, un grand sociologue américain des organisations, vient de nous quitter à l’âge de 89 ans. Raconter ses incendies, c’est ma façon de lui rendre hommage. S’il a mis au jour beaucoup de concepts et décrypté beaucoup de phénomènes, celui qui domine est celui de sens ! Pour une biographie en bonne et due forme, il est facile de consulter d’autres sites, tant il était connu et reconnu.

Nous sommes le 5 août 1949, dans le Montana, au cœur des États-Unis. Il fait très chaud, très sec, et un incendie se déclare au lieu-dit Mann Gulch. Ce feu est rapidement identifié par les experts comme un « feu de ravin », un feu de 24 heures, dont on peut venir à bout si on suit les bons processus. Une brigade de pompiers volants est parachutée sur le lieu. Soit 15 pompiers commandés par Wagner Dodge.

Des instructions non observées

Une fois au sol, Dodge se rend compte très vite que l’incendie n’a rien à voir avec ce qui était annoncé et que les pompiers sur place sont tous en grand danger. Il donne donc deux ordres à ses hommes :

  • Courir se mettre à l’abri et, pour aller le plus vite possible, il leur ordonne d’abandonner tout leur très lourd matériel : « Drop your tools! » ;

  • Allumer un feu pour faire contre-feu à l’incendie qui ravage tout sur son passage.

Paniqués, les pompiers ne suivent pourtant pas les consignes. Seulement deux auront la vie sauve, les 13 autres mourront, dévorés par les flammes.


À lire aussi : Williamson, une vie de recherche dédiée à la nature et aux frontières de l’entreprise


Karl Weick proposera l’analyse suivante de cette tragédie : les ordres donnés n’avaient aucun sens pour des pompiers professionnels. Ils ne correspondaient pas à leurs pratiques de lutte contre les incendies. En conséquence, ils ont perdu tous leurs repères, surtout dans l’urgence absolue où ils ne pouvaient pas échanger entre eux. Fuir le feu, ne plus avoir de matériel, et allumer un feu, c’est exactement l’extrême opposé de ce qui fait le métier de pompier.

L’incendie de Notre-Dame

On retrouve la duplication de cet enjeu du sens dans un autre incendie, celui de Notre-Dame de Paris, le 16 avril 2019. Quand le général Gallet apprend que Notre-Dame de Paris est en proie aux flammes, il se trouve dans les embarras parisiens. Quand il arrive sur les lieux, l’incendie fait rage et les personnes sur place sont dans un profond désarroi, tellement l’attaque est forte et subite.

Il va alors redonner du sens en posant deux actes :

  • diviser le poste de commande en deux, avec une partie destinée à combattre l’incendie et l’autre à communiquer avec les parties prenantes (politiques, médias, grand public) qui se pressent aux portes ;

  • demander des cartes de Notre-Dame de Paris « en feu » en recueillant toutes les informations des personnes en prise avec l’incendie.

L’analyse qu’il déploie à l’origine de ces décisions est de « donner du sens pour que cesse le chaos ».

Créer du sens, un processus collectif

Revenons à Karl Weick. Ce dernier définissait la construction du sens comme « un processus collectif au travers duquel les membres de l’organisation produisent des interprétations plausibles des situations, leur permettant de (re)créer un ordre et d’agir collectivement. Comme le montre Karl Weick, lors de modifications de l’environnement, le cadre de référence n’est plus nécessairement opérant.

Deux scénarios sont alors possibles :

  • on se voile la face et on continue « comme avant » ;

  • on s’interroge et on cherche à reconstruire du sens dans ce nouveau contexte. C’est-à-dire que, par des échanges, des discussions, des constructions… on élabore de nouveaux cadres de références. Ces interactions sont essentielles car les cadres de références peuvent varier en fonction des métiers et des catégories de la même organisation.

Attention : l’objectif n’est pas d’avoir une pensée unique mais que les différentes interprétations convergent suffisamment pour assurer la continuité de l’action collective. Dans ce processus d’évolution des interprétations, le briefing ou le dialogue ne précèdent pas l’action mais se font dans l’action : c’est l’« enactment », un terme traduit en français par énaction.

L’héritage de Karl Weick

Le travail de Karl Weick est passionnant et édifiant à plusieurs niveaux :

  • comment d’un incendie surgit un concept qui devient central à la compréhension des organisations ?

  • l’importance de nommer un phénomène familier mais seulement ressenti. Car c’est à cela que servent les concepts : à aider à penser et avancer ;

  • élaborer une connaissance actionnable qui accompagne les organisations ;

  • Comprendre que toute organisation est une dynamique qui ne peut se penser qu’en mouvement et en interaction, l’« organising ».

Xerfi 2016.

Construire du sens, donner du sens, avoir du sens, révéler le sens, voilà bien des objectifs vitaux à l’époque du grand « chamboule-tout ».

Indispensable vision stratégique

Le premier constat est que la perte de sens est à l’origine de tellement de maux typiques de notre époque : perte de repères, désengagement, risques psycho -sociaux, dégradation de la santé mentale… qui ne conduisent pas tous à des drames absolus mais qui, à leur paroxysme, peuvent conduire à l’incendie intérieur qu’est le burn out (littéralement se griller, exploser), voire à la mort (le suicide).

Le sens peut être vu comme une direction et c’est déjà bien d’avoir un cap et de chercher à le garder. Pour cela, la vision stratégique et la capacité stratégique à la définir sont un préalable incontournable.

Le sens, c’est aussi et surtout, la compréhension par chacun des acteurs de l’organisation de ce qu’on lui demande. C’est la réponse à « pourquoi le ferais–je ? » et à « quel impact à mon geste professionnel ? »

Le comment à la place du pourquoi

Or, notre société a remplacé le pourquoi par le comment, mettant les réponses avant les questions. Et les organisations, par la sophistication de leur process, outils, organigrammes… ont définitivement invisibilisé bon nombre de collaborateurs qui ne se voient plus que comme des « maillons » d’une chaîne dont ils n’identifient ni le début ni la fin.

Le sens, c’est aussi l’adéquation à ses valeurs personnelles, et la cohérence avec ce qu’on perçoit de son identité professionnelle. Le rôle d’un leader, c’est bien cette capacité à donner du sens pour engager les personnes, les faire converger vers le même but et préserver leur dignité d’être humain.

On l’oublie trop souvent : le travail doit donner de la dignité. Avoir du sens, donner du sens y contribue. Merci, monsieur Karl Weick, de l’avoir mis de façon si brillante en évidence.

The Conversation

Isabelle Barth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.06.2026 à 11:42

Oui, le football a une histoire aux États-Unis. Le « soccer » est devenu un sport populaire

Richard Duhautois, Économiste et chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Luc Arrondel, Économiste, directeur de recherche au CNRS, membre associé, Paris School of Economics – École d'économie de Paris
Aux États-Unis, le football n’est pas né avec l’arrivée de Lionel Messi en 2023 à la Major League Soccer (MLS), mais en 1913. Depuis, le soccer a trouvé son public et son modèle économique.

Texte intégral (3265 mots)

Aux États-Unis, le football n’est pas né avec l’arrivée de Lionel Messi en 2023 à la Major League Soccer. Dès 1913, une fédération états-unienne est créée, puis une ligue professionnelle, l’American Soccer League, en 1921, suivie de la North American Soccer League en 1968 et de la Major League Soccer en 1996. Le football, ou soccer, a réussi à trouver chez l’Oncle Sam à la fois son public et son modèle économique. Explication.


Comme nous le soulignons en sous-titre de notre livre, Foot Business. Les Trente Glorieuses, les années 1990 marquent le début des « Trente Glorieuses du football » moderne portées par la croissance des droits télévisés, l’essor des revenus commerciaux et l’arrivée de nouveaux investisseurs fortunés.

Cette période est charnière pour le football aux États-Unis ; le pays organise la Coupe du monde en 1994 et relance dans la foulée un championnat professionnel, la Major League Soccer (MLS). Contrairement à une idée reçue, le football aux États-Unis a une longue histoire. Il est pratiqué dans la majeure partie du pays dès le début du XXᵉ siècle.

Retour sur l’histoire du football aux États-Unis, et sa montée en puissance, notamment depuis les années 1990 avec la création de la puissante MLS et les victoires de ses équipes masculines et féminines.

L’« âge d’or » de l’American Soccer League

Équipe de Bethlehem Steel Football Club en Pennsylvanie en 1915. Wikimedia

La fédération états-unienne est fondée en 1913 et adhère à la Fédération internationale de football association (FIFA) un an plus tard. En 1921, une ligue professionnelle, l’American Soccer League (ASL), est créée et restera active jusqu’en 1933. Cette décennie est considérée comme « l’âge d’or » du football aux États-Unis, qui s’est concrétisée par la participation des États-Unis à la première Coupe du monde en 1930. L’équipe états-unienne termine troisième, son meilleur résultat jamais obtenu dans une Coupe du monde.

Malgré son succès populaire (certains matchs se jouent devant plus de 15 000 personnes], l’American Soccer League va connaître de grosses difficultés financières au début des années 1930. Si la Grande Dépression de 1929 reste la cause principale de son effondrement en 1933, d’autres raisons sont invoquées : problèmes internes à la ligue, évolution des formes de migration, hostilité des autres sports collectifs dominants ou manque de relais radiophoniques.

North American Soccer League (NASL)

Logo de la North American Soccer League. Wikimedia

Entre les années 1930 et les années 1960, le football mondial connaît des difficultés notamment financières. Les clubs sont des petites structures fragiles qui dépendent de la billetterie. Les footballeurs en France ont souvent un deuxième métier, malgré le début du professionnalisme ; les États-Unis n’y échappent pas.

Il faut attendre la fin des années 1960 pour revoir un championnat professionnel de football aux États-Unis, la North American Soccer League (NASL), fondée en 1968. Cette initiative s’inscrit dans un contexte marqué par l’intérêt accru pour le football aux États-Unis, notamment à la suite du succès d’audience de la Coupe du monde 1966 en Angleterre.

Après des débuts difficiles, le championnat décolle économiquement au milieu des années 1970. Au début des années 1980, alors que les affluences ne progressent plus et que les clubs doivent payer de gros salaires, nombre de franchises font faillite et ne reprennent pas le championnat. La NASL disparaît en 1984.

Culture footballistique

Il existe depuis longtemps une culture footballistique en Amérique du Nord, mais différente de celle des autres pays. La difficulté des ligues professionnelles à y survivre en est une des principales particularités. Le football est largement représenté dans tous les États-Unis :

  • On y joue à l’école ou au collège ;

  • Le football féminin, largement pratiqué, est l’un des plus performants au monde ;

  • Les compétitions internationales et certains championnats, comme la Premiere League, y sont très suivis.

Logo de la Major League Soccer. Wikimedia

Cette culture a, jusqu’à présent, eu du mal à se généraliser, notamment dans les médias du fait de la concurrence des autres sports. La Major League Soccer (MLS), créée en 1996, qui a permis au football professionnel nord-américain (la ligue compte également trois équipes canadiennes, ndlr) de renaître douze ans après la faillite de la North American Soccer League, constitue peut-être un tournant dans son histoire.

Le football gagne aujourd’hui en puissance économique et en popularité au milieu des autres sports collectifs états-uniens. La première décennie de la MLS fut décevante en matière d’affluence et d’audiences, et il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour la voir décoller : 15 000 personnes en moyenne jusqu’en 2005, plus de 20 000 aujourd’hui.

Nouvel attrait pour le football

Logo de la Coupe du monde de football aux États-Unis en 1994. Wikimédia

Au-delà de la politique volontariste, certains changements dans la société états-unienne ont également pu contribuer à expliquer ce nouvel attrait pour le football :

  • Une forte immigration hispanique, important une culture footballistique de leur pays natif. Rien qu’en 2006, les populations hispanophones représentent la première minorité états-unienne avec 14,8 % de la population du pays ;

  • La diffusion de la pratique du football dans les banlieues résidentielles, notamment auprès des classes moyennes ;

  • Une multiplication des supports de communication (télévision, Internet, réseaux sociaux, streaming, jeux vidéo, séries) ;

  • L’internationalisation des sportifs qu’incarne Lionel Messi, lors de son arrivée en Major League Soccer en 2023.

Contre-intuitivement, l’impulsion à ce nouvel engouement des États-Uniens pour le ballon rond n’a pas pour origine la Coupe du monde 1994 qui s’est déroulée dans leur pays – avec un record d’affluence de plus de 3,5 millions de supporteurs dans les stades. Elle est davantage liée à la Coupe du monde 2002 et à l’arrivée en quart de finale de l’équipe masculine états-unienne ou aux performances de l’équipe nationale féminine, championne du monde en 1991, 1999, 2015 et 2019.

Doublement du nombre d’abonnés télé

Lionel Messi avec le maillot de l’Inter de Miami qu’il rejoint en 2023. Wikimedia

La période post-pandémie de Covid-19 a été particulièrement faste au niveau de la billetterie. Sur les trois dernières saisons, plus de 11 millions de fans en moyenne ont suivi la MLS dans les stades, ce qui représente près de 22 500 spectateurs par match.

Le transfert de Messi à l’Inter Miami, en 2023, a bien aidé à remplir les stades, mais surtout les caisses. On estime que son arrivée en MLS a généré environ 218 millions de dollars (190,2 millions d’euros) de recettes supplémentaires de billetterie, dont 76 millions de dollars pour les matchs à domicile et 142 millions de dollars pour ceux à l’extérieur.

Il s’agit essentiellement d’un « effet prix » puisqu’ils ont été multipliés par plus de 12 à domicile et par près de 6 à l’extérieur. L’arrivée de Messi aurait également doublé le nombre d’abonnements télé et multiplié par 14 le nombre de followers de Miami sur les réseaux sociaux.

Augmentation de 189 % de revenus en sept ans

Depuis 2007, la somme des revenus des franchises de la ligue a fortement augmenté ; la pandémie de Covid-19 a accéléré ce processus. Aujourd’hui, la MLS présente un chiffre d’affaires de près de 2,5 milliards de dollars (2,18 milliards d’euros), soit une augmentation de 189 % en sept ans.

Le chiffre d’affaires global de la MLS est encore loin de ceux du Big Four européen et surtout des autres ligues sportives nord-américaines, mais elle a aujourd’hui rattrapé la Ligue 1, le PSG mis à part.

Cette croissance des revenus en a modifié la structure. En 2024, avec l’augmentation des droits télévisés nationaux qui ont presque triplé depuis 2023 et celle des revenus commerciaux (+ 17 % de croissance en 2024), les stades ne génèrent plus que 55 % des revenus de la Major League Soccer.

La valorisation des clubs a suivi : entre 2008 et 2019, le prix moyen d’un club a été multiplié par plus de huit, de 37 millions à 312 millions de dollars. La période post-pandémie de Covid-19 a été encore plus inflationniste, puisque les prix ont plus que doublé en moyenne ; la tendance est toujours fortement croissante. L’avenir nous dira s’il s’agit d’un phénomène spéculatif ou d’une réelle valeur.

Investissement dans les jeunes joueurs

En ce qui concerne le football lui-même, les dirigeants de la fédération états-unienne ont estimé que le système de développement des jeunes avait besoin d’une refonte radicale : meilleure sélection et meilleure formation. Le problème important auquel la fédération était confrontée avait trait au système du Pay-to-Play, « payer pour jouer » en bon français, dont le coût reste élevé pour les familles. Les contraintes financières pour les familles sont importantes.

En 2025, les familles ont dépensé environ 883 dollars (plus de 770 euros) en moyenne par an. Dans les ligues d’élite, les coûts annuels peuvent varier de 5 000 à 10 000 dollars (de 4 400 à 8 800 euros environ) par joueur. Elle a donc développé un système de bourses pour les bons joueurs issus de familles modestes.

En 2026, environ 3 millions de joueurs âgés de 5 à 19 ans sont inscrits dans un club, avec presque autant de filles que de garçons. Et ce n’est pas fini. Le football est en train de s’installer durablement aux États-Unis…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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