21.06.2026 à 20:46
Au parquet, l’urgence permanente : comment la course au chiffre transforme la justice
21.06.2026 à 20:46
Au parquet, l’urgence permanente : comment la course au chiffre transforme la justice
Au-delà de la simple question des moyens, la justice pénale subit aujourd’hui les dérives d’un modèle d’organisation entièrement axé sur la productivité. Depuis le milieu des années 1990, la pression gouvernementale pousse les procureurs à traiter les dossiers à marche forcée, substituant une approche comptable à l’examen approfondi des affaires. Réduits à décider dans l’urgence, parfois sur la seule foi d’un compte-rendu téléphonique de l’enquêteur, les magistrats du parquet manquent du temps nécessaire pour appréhender correctement la gravité de chaque situation. Une course au rendement dont l’affaire Lyhanna révèle les dramatiques limites.
Comme de coutume dans les affaires de crime, la médiatisation de l’enlèvement, du viol et de l’assassinat d’une enfant de 11 ans dans le Gers a donné lieu à son lot de « solutions » toutes prêtes que nombre de commentateurs, sans rien connaître du dossier, croient utile de livrer en pareille occasion. Toutefois, la médiatisation de cette tragédie aura également eu le mérite de mettre en lumière la dimension systémique des dysfonctionnements ayant favorisé un tel crime, dont le suspect était visé par de précédentes plaintes restées sans suite depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Plus qu’à l’accoutumée, plusieurs médias ont ainsi rappelé le contexte de disette budgétaire et du manque considérable de moyens dont souffrent depuis plusieurs décennies les enquêteurs et les procureurs censés en diriger l’action, en particulier dans de petites juridictions, comme le tribunal judiciaire d’Auch.
Au-delà de la question – centrale – des moyens, cette affaire met aussi tragiquement en évidence les limites et les effets pervers du productivisme répressif qui caractérise, depuis une trentaine d’années, l’activité des magistrats du parquet.
Depuis le milieu des années 1990, s’appuyant sur certaines initiatives mises en œuvre localement, s’est généralisé au sein des juridictions ce qu’il est convenu d’appeler le traitement « en temps réel » des procédures pénales : une nouvelle architecture se donnant pour ambition de superviser en direct le travail des enquêteurs et de permettre aux magistrats de prendre dès la fin de l’enquête une décision sur l’action publique – c’est-à-dire de décider si la personne mise en cause doit être ou non poursuivie et, le cas échéant, devant quelle juridiction. Concrètement, au lieu d’attendre la transmission du dossier par les services de police ou de gendarmerie, les parquetiers prennent désormais leur décision à l’issue d’un simple échange téléphonique avec le directeur d’enquête.
Officiellement promue pour accélérer le cours des procédures et renforcer le contrôle de l’autorité judiciaire sur la police, la généralisation de cette nouvelle façon de faire visait surtout à étendre aux juridictions les prescriptions du « New Public Management », doctrine néolibérale prétendant appliquer aux acteurs publics les modes de gestion des grandes entreprises commerciales pour améliorer leur efficacité. Elle permettait aussi d’aligner le mode d’intervention des procureurs sur celui d’une institution policière déjà très largement façonnée par la politique du chiffre, c’est-à-dire la propension à évaluer l’action de services sur des critères exclusivement quantitatifs et statistiques (nombre de constats, nombre d’interpellations, taux d’élucidation).
Dès le début des années 2000, les effets de cette nouvelle orientation se sont fait sentir. Si le cours de la répression s’est effectivement accéléré, avec un raccourcissement du délai entre la commission des faits et leur jugement (17,5 mois en 2001, 12 mois en 2017), l’essor concomitant d’une approche de plus en plus productiviste dans le traitement des affaires pénales a, paradoxalement, altéré le contrôle effectif des magistrats du parquet sur la conduite des procédures.
Dans un contexte se caractérisant tant par la création continuelle de nouvelles infractions pénales que par la volonté politique d’apporter une réponse prioritairement, voire exclusivement, répressive à des comportements déviants qui donnaient lieu auparavant à une réponse éducative ou sociale, le « traitement en temps réel » des procédures sert surtout aux procureurs à ne pas être complètement submergés.
Pour traiter l’ensemble des affaires qui leur sont soumises dans les plus courts délais, ils n’ont d’autres choix que de substituer à l’étude approfondie des dossiers une approche purement comptable, où il s’agit moins de déterminer l’orientation la plus adaptée à chaque situation que de gérer dans l’urgence les flux et les stocks d’affaires en cours, au risque de confondre justice et précipitation. On privilégiera ainsi le recours à la comparution immédiate ou au plaider coupable pour « sortir » le dossier au plus vite, bien davantage que parce qu’il s’agit de la réponse la plus pertinente par rapport aux faits.
Les magistrats du parquet sont d’autant plus incités à développer une approche purement comptable de leur office que le gouvernement – sous l’autorité duquel ils demeurent placés – leur demande continuellement d’améliorer leur taux de réponse pénale, c’est-à-dire la proportion de poursuites ou de mesures alternatives (médiation, injonction à réparer le dommage) mises en œuvre par rapport aux faits dont ils sont saisis ; autrement dit, d’augmenter toujours plus la réponse pénale, peu important les moyens qui leur sont alloués.
Pressés de prendre de très nombreuses décisions dans l’urgence, le plus souvent dans des infractions flagrantes, que d’innombrables circulaires leur demandent de poursuivre en priorité et au plus vite (vols dans les transports, petit trafic de stupéfiants, outrages et rébellions, etc.), les magistrats du parquet – qui doivent par ailleurs siéger lors d’audiences parfois très longues – sont confrontés à l’extrême difficulté de trouver le temps d’analyser correctement les dossiers plus complexes dont ils sont, par ailleurs, saisis. Ils en sont alors réduits à demander qu’on leur communique la procédure ou qu’on les rappelle, avant d’être à nouveau happés par le flux des affaires.
Participent de cette même logique productiviste l’adoption et la montée en puissance de modes de poursuite « simplifiés » : généralisation de la comparution immédiate à la quasi-totalité des délits en 2002, création de la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) en 2004, extension de l’ordonnance pénale aux délits les plus courants en 2011 (procédure permettant de condamner une personne sans audience préalable).
Loin de simplifier la tâche des magistrats, ces réformes ont eu pour principal effet d’augmenter considérablement le nombre de procédures correctionnelles, passées de 383 000 en 2002 à 572 000 en 2023. Et si le nombre d’audiences correctionnelles classiques a effectivement baissé (passant de 275 000 en 2008 à 133 000 en 2023), il est permis de se demander si, avec 126 000 procédures de CRPC et 214 000 procédures d’ordonnance pénale pour la même année 2023, la tâche des juridictions s’en est trouvée allégée pour autant…
La question des moyens étant toujours escamotée, se met ainsi en place un cercle vicieux où la « simplification » de la procédure sert de motif à l’augmentation des poursuites, générant un flux de procédures qui nourrit en retour les appels à la « simplification », à l’image du projet de loi relatif au plaider coupable en matière criminelle. Et pour les procureurs, une mission qui se réduit toujours davantage à travailler en mode dégradé pour sortir les procédures au plus vite avant que d’autres ne viennent gonfler le stock.
Cette relative perte de sens se double d’un amoindrissement significatif de la capacité des magistrats à contrôler l’activité des services de police. Travaillant à flux tendu, prenant le plus souvent leur décision dans l’urgence, sur la foi du seul compte-rendu téléphonique qui leur est fait par l’enquêteur, ils ne sont que très rarement en mesure d’accéder à une connaissance suffisante du dossier pour s’assurer que la qualification des faits est la bonne – et, notamment, que l’on a pris la mesure de leur gravité –, que l’ensemble des investigations ont été faites ou, encore, que les garanties procédurales ont bien été respectées. Et lorsqu’ils choisissent de se faire communiquer le dossier pour l’étudier à tête reposée, c’est alors le temps qui leur fait défaut pour l’analyser utilement.
En 2023, un rapport d’inspection confidentiel alertait ainsi sur l’incapacité structurelle des services à traiter en temps utile les dossiers de violences sexuelles.
À l’évidence, un tel contexte est de nature à favoriser des dysfonctionnements aux conséquences potentiellement tragiques dans le traitement des procédures. C’est pourquoi, plutôt qu’une énième chasse au bouc émissaire, c’est l’écosystème répressif dans son ensemble qu’il faut repenser si, réellement, on souhaite apporter une réponse efficace et adaptée aux formes les plus graves de criminalité.
Vincent Sizaire est magistrat
21.06.2026 à 20:45
« This is a final chance to change » : vers un tournant politique majeur au Royaume-Uni ?
Andy Burnham, maire de l’immense agglomération du Grand Manchester, est en bonne position pour remplacer à court terme Keir Starmer au poste de premier ministre du Royaume-Uni. Dans un contexte marqué par la progression du parti d’extrême droite Reform UK, l’avenir du Parti travailliste, l’équilibre du système politique britannique et les relations avec l’Europe pourraient dépendre de l’issue de la lutte qui s’annonce au sommet du Labour.
Comme attendu, le très populaire maire travailliste du comté métropolitain du Grand Manchester (2,8 millions d’habitants), Andy Burnham, a remporté ce 18 juin l’élection législative partielle de la circonscription de Makerfield (située dans le Grand Manchester). Le voici donc député, condition sine qua non pour qu’il puisse prendre part à une élection interne au Labour afin de prendre la tête du parti et donc de remplacer au 10, Downing Street le premier ministre actuel, Keir Starmer.
Burnham, 56 ans, ne fait d’ailleurs plus mystère de cette ambition, qui était depuis un bon moment déjà un secret de Polichinelle. Son arrivée au pouvoir pourrait avoir des conséquences majeures pour son parti, pour son pays et même pour l’Europe en général. Tour d’horizon.
Il y a deux ans seulement, le Parti travailliste remportait les élections législatives après un raz-de-marée électoral, ce que les Britanniques appellent a landslide victory. Certains experts ont toutefois rapidement qualifié cette victoire écrasante de « loveless » (sans amour), y voyant avant tout l’expression d’un rejet massif de 14 ans de règne conservateur, plutôt qu’une love story avec le chef travailliste Keir Starmer.
À vrai dire, même avant son accession à Downing Street, on reprochait déjà à Starmer un certain manque de charisme et de vision. Il voulait incarner le changement, tout en symbolisant la stabilité dont le pays a grandement besoin après le choc du Brexit.
Mais faute d’avoir su construire un véritable capital de sympathie auprès de l’opinion, et en raison de ses nombreux changements de position — plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, l’identité numérique et certaines prestations sociales —, ainsi que de son incapacité perçue à fixer un cap clair et à prendre des décisions fortes, il figure désormais parmi les premiers ministres les plus impopulaires de ces dernières années et est même la cible d’attaques internes virulentes.
La déroute récente aux élections locales de mai n’a rien arrangé, bien au contraire, puisque c’est aujourd’hui bien de sa succession dont il est question.
Mais remettre en cause la légitimité du chef — et a fortiori le remplacer en cours de mandat — n’est pas chose aisée au sein du parti travailliste. Contrairement au parti conservateur, où le nom de ceux qui souhaitent se séparer du chef reste secret, les challengers travaillistes doivent fournir au secrétaire général (proche du chef en place) la liste complète et nominative de leurs soutiens au Parlement (il faut au moins 20 % des députés, soit 81 aujourd’hui). Le chef, lui, n’a pas à suivre ces règles et peut se présenter directement à sa propre succession. C’est ensuite l’ensemble de l’organisation travailliste, des députés aux militants, qui votent par ordre de préférence — et à ce jeu-là, un nom ressort avec insistance.
Bien que certains avaient déjà fait part de leur volonté de défier Starmer, aucune élection n’était possible tant que le maire du Grand Manchester ne pouvait pas être candidat.
Andy Burnham est aujourd’hui la personnalité politique travailliste la plus populaire dans son parti ainsi qu’auprès du grand public. Il devait toutefois attendre de remporter une élection partielle, puisque seul un député peut prétendre diriger le parti. C’est maintenant chose faite.
Quid de la réaction de Keir Starmer ? Va-t-il laisser sa place sans coup férir ou se battre jusqu’au bout ? La tendance serait à l’annonce d’un retrait de Starmer, possiblement dès le lundi 22 juin, pour laisser la place à Burnham.
Contrairement à Starmer, Burnham peut se targuer d’une réputation flatteuse, notamment dans le Nord de l’Angleterre. À Manchester, il a encouragé la création de Bee Network, un réseau de transports publics entièrement intégré, ce qui a réduit les coûts et amélioré la connectivité de la ville.
Sous sa direction, le centre ville a aussi connu un essor économique phénoménal, grâce à de nombreux investissements, même si la périphérie n’en a pas toujours bénéficié. De plus, s’il a occupé des postes à responsabilité sous Gordon Brown (premier ministre de 2007 à 2010), voilà plus de neuf ans qu’il n’a pas foulé les bancs de Westminster en tant que député et il est donc difficilement associable aux difficultés récentes du Parti travailliste.
Malgré un bilan honorable en tant que maire, une popularité rare au Royaume-Uni, et une voie toute tracée vers Downing Street, ce n’est que le début du chemin (de croix ?) pour Burnham.
Lors de la campagne de Makerfield, Burnham a été la cible de très dures attaques de la part des autres candidats : il lui était reproché d’utiliser l’élection comme un tremplin pour son propre intérêt et de ne guère se soucier des habitants de la circonscription. Ces arguments (opportunisme, ambitions personnelles et mépris de classe puisqu’il aurait instrumentalisé les espoirs des habitants d’une circonscription modeste et pauvre pour atteindre le pouvoir suprême) ont joué un rôle moteur dans le vote du Brexit et contribuent, aujourd’hui encore, au climat de défiance qui prévaut outre-Manche à l’égard d’une classe politique supposément déconnectée. Robert Keynion, le candidat de Reform UK, le parti de droite radicale dirigé par Nigel Farage, a ainsi asséné sur BBC Radio Manchester que même s’il perdait, il aurait au moins prouvé qu’il était « un gars issu de la classe ouvrière qui a fait un bras d’honneur à l’establishment ».
Le Brexit a rendu visible une polarisation sous-jacente et profonde de la société britannique tout en élargissant la fenêtre d’Overton concernant l’immigration, la question identitaire et le rejet du multiculturalisme en général, et permis l’expression d’une rhétorique populiste décomplexée. Les émeutes qui ont émaillé ces dernières années (2024, 2025 et encore la semaine dernière à Belfast) en sont l’expression la plus visible, tout comme la montée fulgurante de Reform UK. Même s’il devient premier ministre, Burnham devra faire face aux mêmes problèmes que Starmer. Alors, devra-t-il pour autant s’inspirer des recettes populistes, en privilégiant les émotions à la raison et les solutions de facilité à court terme à un débat profond sur la situation du pays ?
Stephen Coleman, de l’université de Leeds, suggère qu’il devra présenter une alternative au populisme de Reform UK, en proposant une conception plus directe et bienveillante de l’État tout en reconnaissant que ce dernier n’a pas répondu aux attentes du peuple. Pour ce faire, il faudra remplacer le langage technocratique des élites politiques pour établir un lien plus direct avec le peuple. Ce n’est que comme cela qu’il pourra proposer une nouvelle vision inclusive et positive du vivre ensemble britannique.
Les enjeux sont de taille, et pas seulement pour Burnham.
Sur le plan local, le parti a réussi à garder un bastion historique. À l’échelle nationale, il doit maintenant proposer une alternative crédible à Reform UK sous peine de disparaître, ou d’être relégué à une position mineure, comme le Parti conservateur (actuellement, les Tories disposent de 117 sièges à la Chambre des Communes, contre 403 pour les Travaillistes et seulement 8 pour Reform UK, lequel pourrait, selon les sondages, multiplier ce chiffre par 30 aux prochaines législatives).
À l’international enfin, le changement qui se profile au sein du Labour sera scruté avec attention. La direction future du pays, notamment concernant l’Europe, est en jeu dans la mesure où Reform UK est farouchement opposé à l’Union européenne, alors que Wes Streeting, candidat potentiel de la droite du Labour, souhaite retourner dans l’UE immédiatement (un Breturn en quelque sorte) et que Burnham (généralement classé à gauche de Starmer, lui-même au centre gauche du Labour) veut lui aussi se rapprocher de l’Europe, mais à plus long terme.
Burnham bénéficie de plusieurs éléments qui pourraient lui rendre la tâche moins ingrate. Premièrement, sa victoire écrasante renforce sa crédibilité et montre qu’il est légitime pour faire face à Reform UK. Ensuite, il y a la percée de Restore Britain, parti radical né d’une scission avec Reform UK dont il diminue l’impact et siphonne les voix en proposant une approche encore plus extrême (rémigration, référendum sur la peine capitale), avec le soutien d’Elon Musk. La situation est assez ironique dans la mesure où les partis successifs de Nigel Farage (UKIP, Brexit Party puis Reform UK) avaient eux aussi su grappiller des voix sur la droite du Parti conservateur, en traitant de sujets traditionnellement chers aux Tories (immigration, Europe) mais jugés toxiques par les dirigeants de ce parti durant la reconstruction des années 2005-2010 sous David Cameron.
De plus, la partielle de Makerfield a montré l’importance du vote tactique contre Reform UK, une sorte de « front républicain » à la britannique. Enfin, le timing est idéal, avec l’« anniversaire » du Brexit dont les conséquences désastreuses encouragent certains leaders politiques à militer pour un rapprochement avec l’Europe encore plus marqué.
Andy Burnham a donc un travail colossal à accomplir, notamment en termes de communication, afin de capitaliser sur son image de champion local et proposer un nouveau chapitre pour un pays à la croisée des chemins.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.06.2026 à 11:44
Quelle éducation au vivant à l’heure de l’anthropocène ?
À l’école, les savoirs organisés en disciplines décomposent le vivant au risque d’en atténuer les dynamiques relationnelles qui le structurent. Pourtant, les crises écologiques rappellent que le vivant se déploie dans un tissu d’interdépendances que les frontières disciplinaires peinent parfois à saisir.
Pourquoi continue-t-on à enseigner séparément des notions comme l’organisme, le sol ou le climat, alors que les crises écologiques révèlent leur interdépendance ? Ce décalage tient en partie à une organisation des savoirs héritée d’une tradition analytique et d’une logique de transposition didactique, qui vise à isoler et stabiliser les phénomènes pour rendre possible leur enseignement, au risque d’en atténuer les dynamiques relationnelles.
Les limites de l’éducation au vivant ne relèvent donc pas uniquement de choix pédagogiques : elles tiennent aussi à une conception encore largement fragmentée du vivant, appréhendé selon une logique d’entités stabilisées mises en relation, plutôt que comme un tissu de relations dynamiques constitutives.
L’entrée dans l’anthropocène marque un tournant : les activités humaines modifient désormais les grands équilibres de la planète.
Dans le prolongement des travaux de Wladimir Vernadsky, cette transformation peut être comprise comme un forçage des systèmes terrestres par les activités humaines. Mais cette crise n’est pas uniquement environnementale, elle est aussi une crise des savoirs. Nos manières de connaître structurent notre compréhension du monde, orientent nos façons d’agir et participent ainsi aux transformations écologiques contemporaines.
Dans cette perspective, le philosophe Bruno Latour insiste sur la nécessité de repenser les conditions d’habitabilité d’un monde terrestre devenu instable, tandis que Boaventura de Sousa Santos invite à dépasser l’idée même d’un monde unique pour penser un plurivers fondé sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et des mondes de connaissance légitimes, dans le cadre des épistémologies du Sud.
Or, l’école reste largement structurée autour de savoirs pensés pour un monde stable et prévisible – un monde qui n’est plus le nôtre. Elle entretient ainsi une conception de la connaissance comme mise en ordre du réel, au détriment de l’attention portée à l’instabilité, aux transformations et aux interdépendances qui caractérisent le(s) vivant(s) aujourd’hui.
Les attentes sociales ont profondément évolué. Face aux crises écologiques, les citoyens – et en particulier les élèves – recherchent du sens, des repères et des capacités à agir. Pourtant, les savoirs scolaires apparaissent souvent déconnectés de ces enjeux.
L’éducation au vivant reste majoritairement structurée par une approche mécaniste qui repose sur un principe de décomposition des objets d’étude afin d’en faciliter l’appropriation. Elle a longtemps constitué un outil puissant de connaissance du monde biologique. Elle implique toutefois un mode de stabilisation des savoirs : pour être enseignés, les phénomènes sont isolés, simplifiés et découpés en objets distincts afin de les rendre intelligibles.
Ce geste de réduction n’est pas problématique en soi ; il le devient lorsqu’il tend à invisibiliser les relations dynamiques qui constituent le vivant. Au regard des enjeux écologiques contemporains, cette limite apparaît avec une particulière netteté. Les phénomènes environnementaux ne peuvent être réduits à des objets isolés : ils s’inscrivent dans des systèmes complexes, faits d’interactions entre espèces, milieux et temporalités multiples.
Ce décalage ne renvoie donc pas seulement à un retard des contenus scolaires, mais à une tension plus profonde entre deux régimes de pensée du vivant.
Le problème qui nous occupe s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes des sciences du vivant et des sciences de la Terre. Dans le cadre de l’anthropocène, ces disciplines ont progressivement déplacé leur regard : le vivant n’y est plus seulement appréhendé comme un ensemble d’objets isolés, mais comme un tissu d’interdépendances dynamiques, inscrit dans des écosystèmes complexes et multiscalaires.
Cette évolution ne correspond pas à un simple enrichissement des connaissances, mais à un véritable changement de cadre de pensée. Les sciences du vivant accordent désormais une place centrale aux interactions, aux rétroactions et aux processus d’émergence, ce qui rend plus difficile toute séparation stricte entre organismes, milieux et temporalités. Elles s’inscrivent ainsi dans une pensée écologique, attentive aux ruptures et aux discontinuités.
Depuis les travaux de Jacob von Uexküll, qui montrait que chaque organisme construit son propre monde (son « Umwelt »), jusqu’à ceux de Marc-André Selosse sur les symbioses, le vivant est de plus en plus envisagé comme un tissu de relations. Dans une perspective complémentaire, les recherches de Vinciane Despret contribuent également à déplacer le regard, en montrant que les relations entre humains et non-humains participent à la construction même des mondes vivants.
Ces évolutions dessinent une reconfiguration profonde des sciences du vivant et de l’environnement, désormais à la fois relationnelles, situées, orientées vers l’action et traversées par des enjeux politiques. On n’est plus dans une science principalement descriptive : il s’agit d’une science engagée dans la compréhension et l’accompagnement de transformations concrètes des institutions, des politiques publiques et des comportements.
Dans cette perspective, la production de savoirs devient elle-même objet de réflexion critique, interrogeant ses conditions de production, ses effets et ses cadres de légitimation. Se met ainsi en place une hybridation croissante entre sciences et sociétés, où les données scientifiques s’articulent aux enjeux sociaux et aux conflits d’acteurs – comme l’illustrent les questions énergétiques, situées à l’intersection des dimensions techniques, politiques et de justice sociale.
Pourtant, cette approche relationnelle et interactionniste du vivant reste largement absente des classes, où les curricula privilégient encore des démarches analytiques, centrées sur des objets plutôt que sur des systèmes.
Face à ce constat, une transformation s’impose : écologiser les savoirs. Il s’agit d’introduire dans les curricula une pensée systémique et complexe du vivant. Comprendre un écosystème ne consiste pas seulement à en identifier les composants, mais à saisir les relations qui les structurent.
Concrètement, cela implique de travailler sur des systèmes plutôt que sur des éléments isolés, d’articuler les différentes échelles – du micro au planétaire – et d’intégrer l’incertitude ainsi que les dynamiques propres aux phénomènes étudiés.
Mais cette transformation ne peut être uniquement scientifique ; elle est aussi politique. Décoloniser les savoirs ne consiste pas à rejeter la science, mais à la réinscrire dans un dialogue avec d’autres formes de connaissance. C’est reconnaître que tout savoir est situé, produit dans des contextes sociaux, culturels et historiques.
Les travaux de Boaventura Sousa Santos montrent ainsi que la science moderne a longtemps imposé une hiérarchie des connaissances, reléguant d’autres savoirs – locaux, autochtones ou expérientiels – à l’invisibilité. Or, comprendre le vivant suppose précisément de reconnaître cette pluralité des manières de connaître.
Dans un monde marqué par l’incertitude, un curriculum pertinent ne peut plus se réduire à une simple liste de connaissances. Il doit être pensé à partir de trois formes complémentaires de pertinence.
La première est une pertinence sociale : elle consiste à relier les savoirs aux enjeux contemporains et à la demande de sens. Cela suppose de les enrichir par des controverses, des débats publics et des situations concrètes de conflits d’intérêts entre différentes parties prenantes, afin de former des élèves capables de comprendre le monde et d’y agir.
La deuxième est une pertinence scientifique et écologique : elle suppose d’assumer la complexité du vivant plutôt que de la simplifier artificiellement. Cela passe par le développement d’approches interdisciplinaires, l’intégration de l’incertitude et l’apprentissage d’une pensée systémique.
La troisième est une pertinence politique : elle repose sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et sur une exigence de justice environnementale. Dans cette perspective, l’enseignement des sciences devient un enjeu démocratique, étroitement lié à la capacité des citoyens à participer aux choix collectifs.
Faouzia Kalali est MCF HDR à l 'université de Rouen Normandie. Actuellement Emérite.
Jean-Marc Lange a reçu des financements de l'ANR.