24.06.2026 à 11:23
Vous perdez vos mots ? C’est tout à fait normal !
24.06.2026 à 11:23
Vous perdez vos mots ? C’est tout à fait normal !
« Comment ça s’appelle déjà ? » Le mot est là. On le sent à notre portée, presque accessible, « sur le bout de la langue », mais impossible de le prononcer immédiatement. Alors on contourne, on reformule, on attend quelques secondes. Puis, souvent, le mot revient. Ce phénomène, très courant à partir du milieu de la vie, est généralement perçu comme un signe inquiétant du vieillissement. Pourtant, nos recherches en neurosciences cognitives racontent une histoire bien plus nuancée, et surtout bien moins pessimiste.
Depuis plusieurs années, nos travaux étudient la manière dont le cerveau vieillit et réorganise ses fonctions de langage. Les résultats obtenus depuis 2021 montrent que les difficultés à retrouver ses mots ne traduisent pas nécessairement un déclin global de la mémoire ou de l’intelligence. Elles reflètent surtout une transformation progressive des stratégies utilisées par le cerveau pour accéder au langage.
Contrairement aux idées reçues, les mots ne disparaissent pas de notre mémoire avec l’âge. Les connaissances restent globalement très solides, et le vocabulaire continue même souvent de s’enrichir grâce à l’expérience accumulée au fil des années. Ce qui change davantage, c’est la rapidité avec laquelle le cerveau accède à ces connaissances.
Pour comprendre ce phénomène, il faut rappeler que parler est une opération extrêmement sophistiquée. Lorsque nous produisons un mot, le cerveau doit d’abord activer son sens, par exemple l’idée d’un objet, d’une personne ou d’une action, puis retrouver sa forme sonore avant de préparer son articulation.
Dans nos travaux récents sur le vieillissement du langage, nous distinguons notamment deux dimensions essentielles. La première est la dimension sémantique, c’est-à-dire le sens des mots, les connaissances et les associations construites par l’expérience. La seconde est la dimension phonologique, qui correspond aux sons permettant de prononcer les mots. Par exemple, lorsque vous prononcez le mot « chat », vous récupérez d’abord sa représentation mentale en mémoire, puis vous transformez cette représentation en une série de sons qui rend possible son articulation.
Avec l’âge, les systèmes liés au sens restent particulièrement robustes. En revanche, l’accès à la forme sonore exacte des mots devient parfois moins fluide, car plus vulnérable aux effets de l’âge. En somme, le cerveau retrouve bien l’idée du mot, mais sa récupération phonologique nécessite une mobilisation accrue des ressources cognitives. C’est précisément ce qui produit l’impression du « mot sur le bout de la langue ».
Nos recherches menées depuis 2021 montrent cependant que le cerveau ne subit pas passivement ces changements. Il développe au contraire de nouvelles stratégies d’adaptation.
À mesure que les traitements rapides fondés sur les sons des mots deviennent moins efficaces, le cerveau s’appuie davantage sur les connaissances sémantiques, le contexte et l’expérience accumulée. Les mécanismes phonologiques et sémantiques ne sont pas mutuellement exclusifs et continuent de fonctionner en interaction. Toutefois, les modifications cérébrales associées au vieillissement sain semblent progressivement accroître la contribution des systèmes sémantiques, qui participent alors à la compensation des fragilités phonologiques.
Autrement dit, lorsque l’accès direct à un mot devient plus difficile, le cerveau compense en mobilisant davantage le sens et les associations d’idées. Cette réorganisation s’accompagne également d’une implication plus importante de systèmes liés à l’attention et aux organes de sens qui aident à sélectionner l’information pertinente.
Nos travaux plus récents montrent que ces adaptations ne concernent pas uniquement le langage lui-même. Elles reflètent une réorganisation plus interactive du fonctionnement cérébral au cours du vieillissement qui impacte notamment la mémoire et l’attention.
À partir d’environ 55 ans, nous observons des modifications progressives dans les réseaux cérébraux impliqués dans le langage et la communication. Cette réorganisation se manifeste également à l’échelle des réseaux cérébraux. Des travaux récents en magnétoencéphalographie (MEG) suggèrent notamment qu’il tend à regrouper davantage les représentations sémantiques en unités plus larges et plus stables en les associant à des représentations visuelles ou motrices. Pour reprendre notre exemple, le traitement du mot « chat », de sa récupération en mémoire à son articulation, serait davantage médié par l’image, le son ou le mouvement, pour faciliter le langage.
Nos recherches, menées ces trois dernières années, suggèrent également que ces changements répondent à une logique énergétique plus générale du cerveau. Avec le vieillissement, certaines connexions cérébrales longues et coûteuses, comme celles du système phonologique, deviennent plus vulnérables. En réponse, le cerveau tend à privilégier des circuits plus locaux, plus économes en énergie, des critères auxquels semblent répondre les systèmes liés au sens et à l’expérience.
Le vieillissement cérébral apparaît ainsi moins comme une dégradation brutale que comme une recherche permanente d’équilibre entre efficacité de traitement et économie d’énergie.
Il est également important de souligner que cette évolution varie fortement d’un individu à l’autre. Certaines personnes conservent une grande fluidité verbale très tard dans la vie, tandis que d’autres présentent des difficultés plus précoces. Une partie de ces différences est liée à ce que les neurosciences appellent la réserve cognitive.
La réserve cognitive correspond à la capacité du cerveau à s’adapter aux changements et à mobiliser des stratégies alternatives. Elle est influencée par de nombreux facteurs comme le niveau d’éducation, les activités intellectuelles, les interactions sociales, l’activité physique ou encore le multilinguisme. Plus cette réserve est importante, plus le cerveau semble capable de compenser les effets du vieillissement.
C’est précisément cette diversité de trajectoires individuelles que nous étudions aujourd’hui afin de mieux comprendre pourquoi certains cerveaux restent particulièrement adaptatifs avec l’âge et d’identifier plus précocement les trajectoires de vulnérabilité grâce à l’intelligence artificielle et à l’analyse des réseaux cérébraux.
Ces travaux participent à une transformation plus large de la manière d’aborder la santé cérébrale. Aujourd’hui, les recherches visent de plus en plus à détecter les premiers signes de fragilité avant l’apparition de troubles cognitifs plus importants. Par exemple, l’augmentation des sensations de « mot sur le bout de la langue » précède des difficultés cognitives mesurables dans d’autres domaines cognitifs. C’est dans ce contexte qu’émergent les centres de santé du cerveau, qui développent des approches de prévention fondées sur l’identification précoce des individus qui pourraient ressentir des ralentissements de leurs compétences cognitives, mais sans que les mesures objectives montrent de déficit de ces fonctions.
En conclusion, lors du vieillissement cognitif sain, le mot finit presque toujours par revenir. Et lorsqu’il tarde un peu, cela ne signifie pas forcément que le cerveau perd ses capacités. Cela peut simplement indiquer qu’il est en train de modifier ses stratégies pour continuer à fonctionner autrement.
Monica Baciu a reçu des financements de l'ANR et du CNRS (programmes Défi 80|PRIME 2022).
Clément Guichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.06.2026 à 11:23
La Chine, épicentre industriel et scientifique de l’énergie solaire
Il n’y a pas si longtemps, la Chine était vue comme l’« usine du monde », le pays où les industries européennes étaient délocalisées. Petit à petit, son statut change. Un des secteurs emblématiques est celui de l’énergie solaire photovoltaïque, où l’étape du rattrapage industriel est révolue. Aujourd’hui, la Chine est aussi une usine à innovations.
En 2024, la Chine s’est imposée comme le premier investisseur mondial en recherche et développement (R&D), avec 27,4 % des dépenses totales contre seulement 4 % en 2000. Cette dynamique lui permet de consolider sa position de leader mondial dans un nombre croissant de « technologies critiques », en particulier dans le secteur des panneaux solaires photovoltaïques, où elle atteint 80 % de la production mondiale.
Grâce à une stratégie évolutive et une implication forte et efficace de l’État, la Chine a largement dépassé le stade d’« usine du monde » pour devenir à la fois le leader industriel, technologique et scientifique dans le secteur du solaire photovoltaïque (PV).
À lire aussi : La politique spatiale de la Chine déjoue-t-elle le narratif imposé par les Etats-Unis ? Une conversation avec Isabelle Sourbès-Verger
L’enjeu pour l’Europe et les États-Unis est dorénavant de ne pas accumuler un retard irrattrapable dans la course à l’innovation, dans ce secteur clé pour la décarbonation de nos économies.
Il n’a pas fallu plus de dix ans à la Chine pour littéralement évincer du marché des panneaux solaires les trois puissances de la fin du XXᵉ siècle : Europe, États-Unis, Japon. En 2002, les parts de marché globales de ces trois puissances étaient d’environ 80 % et celle de la Chine marginale. En 2012, la tendance était déjà inversée, avec 70 % pour la Chine et moins de 10 % pour les trois anciennes puissances solaires.
Depuis, les positions chinoises se sont encore renforcées dans l’ensemble des segments de la chaîne de valeur.
Dotée d’un savoir-faire indiscutable en matière de production de masse, elle s’est concentrée durant la décennie 2000 sur le développement de ses capacités industrielles dans les segments à fort potentiel (wafer, cellules et modules) ; puis, dans les années 2010, sur celui du silicium où sa dépendance extérieure était initialement la plus forte, en facilitant les transferts de technologies étrangères et en recourant à un soutien public massif.
Ainsi, la percée des entreprises chinoises se manifeste aujourd’hui sur les cinq segments de la chaîne de valeur : silicium, lingot, wafer, cellules et panneaux.
Cette position industrielle lui a permis de cibler d’abord la demande occidentale, mais la baisse des subventions sur ces marchés après 2010 a poussé le gouvernement chinois à renforcer la croissance de la demande intérieure, en s’appuyant sur des interventions publiques fortes et ciblées notamment à travers son système de planification et, à partir de 2015, une réforme du marché de l’électricité très favorable aux énergies renouvelables.
Au milieu des années 2010, cependant, des surcapacités de production importantes amènent les autorités publiques chinoises à inciter les firmes nationales à élargir leurs débouchés internationaux en direction des pays en développement, en particulier vers les marchés émergents, notamment le continent africain. Il faut bien noter que cette nouvelle stratégie s’est avérée pertinente grâce à une baisse drastique des coûts du kilowatt-heure photovoltaïque.
En rendant accessible cette énergie aux pays en développement pour répondre à leurs immenses besoins en énergie, la Chine a renforcé son image de puissance responsable.
Par sa capacité à satisfaire la demande nationale et mondiale de panneaux solaires, la Chine contribue ainsi à la transition énergétique et à la décarbonation de l’électricité. En 2024, la puissance du parc installé en Chine a atteint 1 048,5 gigawatts-crête, soit 46,7 % de l’ensemble des capacités installées dans le monde (le watt-crête désigne la puissance nominale d’une installation photovoltaïque dans des conditions optimales d’ensoleillement et de température).
À lire aussi : TW, kWh, mAh… Quelle est la différence entre énergie et puissance ?
Cependant, on peut toujours s’interroger sur la capacité de la Chine à devenir leader sur des technologies de pointe. Est-elle encore l’atelier du monde dans le photovoltaïque comme ailleurs ou bien a-t-elle, aujourd’hui, généré une capacité à se placer à l’avant-garde de la recherche et de l’innovation ?
Quatre catégories de technologies solaires photovoltaïques se distinguent, suivant les matériaux utilisés :
le silicium cristallin, qui compte à lui seul pour plus de 97 % du marché total en 2024, avec un rendement de conversion énergétique dépassant les 20 % pour les modules solaires industriels ;
les couches minces – principalement à base de tellurure de cadmium (CdTe), de cuivre, indium, gallium et sélénium (CIGS) ou de silicium amorphe –, qui couvrent 2,2 % du marché total en 2024, avec un rendement plus faible et des usages plus spécifiques ouvrant la voie vers des modules solaires flexibles, légers et performants sous faible éclairement ;
les cellules « émergentes » à colorants, à base de pérovskite hybride et les cellules organiques : aucune n’est encore présente en masse sur le marché ; mais elles sont néanmoins porteuses de promesses en matière de réduction de l’impact environnemental de la production solaire ;
les multijonctions, très performantes, mais encore très coûteuses sont souvent réservées aux applications militaires et spatiales.
Pour ces quatre catégories, la Chine domine quantitativement et qualitativement sur les dépôts de demandes de brevets. Ainsi, entre 1990 et 2022, 40 % des inventions brevetées sont chinoises, sur 57 000 au total. L’effort d’innovation se concentre, en Chine comme ailleurs, sur les cellules émergentes (un peu plus de 28 000 brevets, dont environ 40 % pour la Chine), puis sur la cellule solaire conventionnelle en silicium cristallin de première génération, ou c-Si (près de 20 000, dont environ 50 % pour la Chine).
De plus, la Chine est en tête des citations de brevets pour les cellules c-Si et émergentes : à la fois dans le top 10 % (le seuil caractérisant des inventions « majeures ») et dans le top 1 % (seuil des innovations « de rupture »).
Cette progression rapide et durable de la Chine sur les brevets touchant aux technologies déjà exploitées industriellement permet de conclure que le learning by doing a été le principal moteur de la construction de la prééminence chinoise.
Le photovoltaïque est en effet un secteur où le taux d’apprentissage (baisse du coût pour chaque doublement de la capacité à technologie donnée) est reconnu parmi les plus élevés (de 20 à 30 %, selon une estimation de l’Agence internationale de l’énergie, 2020) et donc parmi les plus propices aux gains d’échelle et de compétitivité pour les firmes et les pays se positionnant sur des technologies bien maîtrisées.
La Chine s’impose ainsi comme le premier pôle scientifique mondial dans la recherche sur le solaire de prochaine génération.
Une analyse bibliométrique de la production scientifique dans des revues à comité de lecture sur les segments les plus en pointe – à savoir les cellules solaires émergentes – offre un aperçu de l’effectivité et de la pérennité de la puissance scientifique chinoise. En effet, ces technologies ont le potentiel de briser le quasi-monopole actuel du silicium cristallin, en raison de leurs promesses d’efficacité énergétique, de coûts de production et d’impacts environnementaux plus faibles grâce à des procédés de dépôts peu énergivores et par impression grande surface.
Ainsi, la Chine a réalisé en 2023 plus de 50 % de la production scientifique sur les pérovskites hybrides (la technologie émergente la plus dynamique depuis 2012) et 55 % pour le photovoltaïque organique. Les cellules solaires à colorant connaissent un déclin relatif depuis 2014. La Chine y avait atteint un pic de publications, avant d’être dépassée par l’Inde en 2021 – un recul qui s’explique principalement par le report des efforts de recherche vers les pérovskites hybrides.
Dans le domaine du photovoltaïque, comme dans d’autres, il n’est pas incongru de parler d’un « choc chinois ».
En 2018, l’administration américaine a adopté la China Initiative, dont l’objectif affiché était de lutter contre l’espionnage scientifique et industriel en restreignant les collaborations scientifiques avec des chercheurs chinois. Mais l’effet principal de cette tentative d’isolement de la recherche chinoise a été un redéploiement des collaborations vers les partenaires alternatifs aux Américains, en particulier la Corée du Sud et l’Allemagne permettant la croissance continue de la production scientifique chinoise contrairement à celle des États-Unis, qui décline depuis cette date.
Qui plus est, une proportion croissante des publications les plus citées dans les journaux les plus prestigieux est désormais réalisée par des équipes uniquement chinoises, hors collaborations internationales, ce qui confirme son autonomie scientifique grandissante.
Le projet Transition énergétique en Chine : Nouvelles orientations économiques et politiques – TEChNOPE (ANR-18-CE05-0011) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Laëtitia Guilhot a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR)
Guillaume Wantz a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).
Pierre Berthaud a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche
André Meunié et Marina Flamand ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
23.06.2026 à 16:25
« L’arc de Trump » : une glorification des États-Unis… et surtout de leur président actuel

L’arc de triomphe est de longue date un instrument de glorification du pouvoir, utilisé par les empereurs romains puis par de nombreux souverains pour inscrire leur action dans la mémoire collective. Donald Trump souhaite reprendre cette tradition avec l’édification d’une monumentale arche à Washington pour célébrer les 250 ans de l’indépendance des États-Unis, un projet chargé de symboles patriotiques. Mais l’initiative suscite de vives controverses, ses détracteurs y voyant moins un hommage à la nation qu’une tentative d’inscrire durablement le trumpisme et son promoteur dans le paysage mémoriel américain.
Depuis l’Antiquité, les dirigeants politiques cherchent à graver leur action dans la pierre pour l’éternité. Parmi les monuments les plus chargés de symboles figure l’arc de triomphe. Né dans la Rome antique, il avait pour fonction de célébrer les victoires militaires et d’immortaliser la gloire des empereurs. L’arc n’était pas seulement un élément architectural. Il constituait un instrument de propagande destiné à rappeler au peuple la puissance du pouvoir et à inscrire le nom du souverain dans la mémoire collective.
Les exemples abondent dans l’histoire. L’Empire romain érigea les arcs de Titus, de Septime Sévère ou encore de Constantin afin de commémorer des campagnes victorieuses et d’exalter la grandeur impériale. Plusieurs siècles plus tard, cette tradition fut reprise par les souverains européens. En France, Napoléon Ier fit construire l’Arc de triomphe de l’Étoile afin d’honorer la Grande Armée et de donner une traduction monumentale à sa propre légende.
Si cette tradition perdure, c’est parce que l’arc de triomphe remplit une fonction particulière. Il matérialise la victoire, mais aussi la continuité historique. Il relie le présent à un passé glorifié. En érigeant un tel monument, un dirigeant affirme implicitement qu’il appartient à une lignée d’hommes exceptionnels ayant marqué leur époque. L’architecture devient alors un langage politique. Les monuments permettent de raconter une histoire nationale tout en mettant en scène celui qui en revendique l’héritage.
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le projet porté par Donald Trump.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, le président a multiplié les initiatives destinées à remodeler le paysage monumental de Washington. Parmi elles figure un ambitieux projet d’arc de triomphe destiné à célébrer le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 2026.
Bien que conçu pour célébrer cet anniversaire, l’« arc de Trump » ne sera pas inauguré le 4 juillet 2026, loin de là. Les documents officiels du National Park Service (NPS) prévoient encore deux à trois années de travaux, ce qui repousse son achèvement probable à l’horizon 2028 ou au début 2029.
Le monument proposé atteindrait 250 pieds (environ 76 mètres de hauteur). Ce chiffre n’a pas été choisi au hasard. Il correspond exactement aux deux cent cinquante années écoulées depuis l’adoption de la Déclaration d’indépendance en 1776. Chaque pied du monument est ainsi censé symboliser une année d’existence de la nation américaine.
À travers cette équivalence numérique, les promoteurs du projet transforment l’édifice en une sorte de monumental calendrier de pierre célébrant deux siècles et demi d’histoire nationale. Comme dans les grandes constructions impériales de l’Antiquité, la taille du monument devient elle-même un message politique.
Le futur édifice doit être inauguré à Memorial Circle sur Columbia Island, à proximité immédiate du pont Arlington Memorial Bridge entre le Lincoln Memorial et le cimetière national d’Arlington. Cet emplacement constitue l’une des principales portes d’entrée symboliques de Washington. Situé dans l’axe monumental reliant les grands lieux de mémoire nationale, il offrira une visibilité exceptionnelle.
Les esquisses dévoilées par l’administration Trump montrent un monument directement inspiré de l’Arc de triomphe parisien et, surtout, des arcs romains. La structure est réalisée dans une teinte ivoire et ornée de multiples éléments dorés. Au sommet prend place une immense figure féminine dotée d’ailes, inspirée de la statue de la Liberté (New York), tandis que plusieurs aigles monumentaux renforcent la dimension patriotique de l’ensemble.
Les inscriptions prévues incluent notamment les formules « One Nation Under God » (« Une nation [unie] sous [l’autorité de] Dieu », nldr) et « Liberty and Justice for All » (« Liberté et justice pour tous », ndlr), présentes dans le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis. Le monument est donc à la fois un hommage à l’histoire nationale et une synthèse visuelle des grands symboles de l’identité américaine.
Officiellement, le projet vise à célébrer les deux cent cinquante ans de la Déclaration d’indépendance. Cette commémoration constitue l’un des grands rendez-vous mémoriels de l’histoire américaine. Comme le bicentenaire de 1976 en son temps, elle doit donner lieu à une vaste série de cérémonies patriotiques. Pour Donald Trump, cette célébration représente une occasion unique de réaffirmer un récit national fondé sur l’exceptionnalisme américain, la grandeur historique du pays et le patriotisme civique. L’arc de triomphe serait ainsi présenté comme un symbole de l’unité nationale et de la continuité historique entre les Pères fondateurs et l’Amérique contemporaine.
Cependant, le projet suscite de vives controverses. Historiens, architectes, associations de préservation du patrimoine et vétérans dénoncent un monument jugé disproportionné. Plusieurs critiques estiment qu’il risque de rompre l’équilibre visuel entre le Lincoln Memorial et Arlington National Cemetery, tout en modifiant profondément le paysage historique de Washington.
Les interrogations concernent également le financement. L’administration évoque un mélange de fonds publics et de dons privés, sans avoir encore communiqué de budget définitif. Cette absence de chiffrage précis nourrit les critiques, alors même que plusieurs grands projets présidentiels sont simultanément engagés dans la capitale fédérale.
Au-delà des questions budgétaires et urbanistiques, le débat est surtout symbolique. Les opposants considèrent que le monument dépasse largement la simple célébration du deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance. Ils y voient la volonté de laisser une empreinte durable sur le paysage américain et de faire entrer le trumpisme dans la géographie même de la mémoire nationale. Certains médias ont d’ailleurs rapidement popularisé l’expression d’« arc de Trump ». Derrière cette formule se cache toute l’ambiguïté du projet. S’agit-il d’un hommage rendu à l’Amérique ou d’un monument destiné à inscrire le nom de son promoteur dans l’histoire nationale ? La question résume à elle seule l’essentiel des débats.
Cette interprétation renvoie à une caractéristique bien connue des grands bâtisseurs politiques. Depuis Auguste jusqu’à Napoléon, les dirigeants qui font ériger des monuments spectaculaires cherchent souvent à associer leur propre image à celle de la nation. Dans le cas de Donald Trump, la référence la plus évidente semble être celle des empereurs romains. Comme eux, il mobilise l’architecture monumentale pour mettre en scène la grandeur nationale et inscrire son passage au pouvoir dans le paysage physique du pays.
La comparaison la plus pertinente est sans doute celle avec Auguste. Premier empereur romain (de 27 avant notre ère à l’an 14 de notre ère), celui-ci transforma profondément Rome, dont il dira qu’il a trouvé une ville de briques et laissé une ville de marbre. Derrière cette formule se cachait une stratégie de légitimation fondée sur la monumentalisation du pouvoir. Donald Trump paraît poursuivre une logique comparable lorsqu’il multiplie les projets architecturaux destinés à marquer durablement la capitale fédérale.
Les sciences politiques qualifient parfois ce phénomène de « césarisme symbolique » ou de « syndrome augustéen ». Il s’agit de la tendance d’un dirigeant à se représenter comme le restaurateur d’une grandeur nationale supposément perdue et à matérialiser cette ambition par des monuments spectaculaires. Dans cette perspective, l’arc de triomphe ne constitue pas seulement un projet d’aménagement urbain. Il devient une mise en récit du pouvoir lui-même.
À travers cet arc de triomphe, se croisent mémoire nationale, célébration patriotique, ambition personnelle et fascination pour les modèles de l’Antiquité. Comme Auguste après les guerres civiles romaines, Donald Trump entend apparaître comme celui qui restaure une grandeur prétendument perdue et qui grave son récit dans la pierre.
Au fond, l’histoire jugera peut-être moins la hauteur de l’arc que l’ampleur de l’ambition qu’il incarne. Car si tous les chemins menaient autrefois à Rome, certains semblent aujourd’hui vouloir passer par Washington. Et si Auguste affirmait avoir trouvé une ville de briques pour laisser une ville de marbre, Donald Trump pourrait un jour soutenir qu’il a trouvé une capitale déjà remplie de monuments et qu’il l’a quittée avec un monument de plus.
Reste à savoir si les visiteurs y verront un hommage aux Pères fondateurs ou le plus spectaculaire selfie politique jamais construit à l’échelle d’une nation.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.