24.06.2026 à 14:53
Karen Nuvoli, Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université de Lorraine | Centre de Recherche sur les Médiations (Crem, UR 3476), Université de Lorraine
Gilbert Faure, PU-PH. Professeur des Universités Emérite
À l’heure où les fausses informations circulent plus vite que les savoirs établis, le dialogue entre science et société semble fragilisé. Méfiance envers les experts, controverses amplifiées par les réseaux sociaux, brouillage des repères… comment rétablir une discussion constructive fondée sur les faits, sans nier les doutes et les questionnements citoyens ?
Loin d’être cantonnée aux sphères politiques, la désinformation se répand largement dans le domaine de la santé. Informations erronées sur les vaccins, thérapies alternatives ou régimes miracles prolifèrent dans un espace numérique où les frontières entre savoirs légitimes et opinions infondées sont floues.
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Plusieurs facteurs s’entrecroisent pour expliquer cette vulnérabilité. À cet égard, nous pouvons rappeler :
la charge émotionnelle liée aux sujets sanitaires ;
la centralité médiatique de la santé ;
l’histoire des crises sanitaires : l’affaire du sang contaminé (1991), la crise de la vache folle (1996) ou la pandémie de Covid (2019) ont altéré la confiance envers les institutions et les experts, ancrant un sentiment de défiance structurelle.
Cette défiance s’inscrit dans les fractures sociales et politiques contemporaines où les divisions sociales, politiques et économiques sont prononcées. Dans une société fragmentée, la désinformation trouve un public particulièrement réceptif au sein de groupes déjà enclins à se méfier des institutions.
Les travaux de la Fondation Descartes montrent que les personnes qui s’informent surtout par l’intermédiaire d’Internet et des réseaux sociaux ont un niveau de connaissances en santé plus faible, une confiance moindre envers la science, la médecine et les institutions, et une sensibilité plus forte aux croyances, aux thérapies alternatives et à l’ésotérisme.
Ce contexte constitue un véritable écosystème informationnel de défiance, au sein duquel les fausses informations circulent plus facilement et peuvent encourager des comportements à risque. La désinformation en santé est même devenue récemment une démarche politique aux États-Unis dans le cadre du mouvement MAHA (pour Make America Healthy Again, en français « Que l’Amérique soit de nouveau en bonne santé ») qui bourgeonne également en Europe.
Ainsi, la désinformation en santé n’est pas seulement un problème de communication, mais aussi un enjeu de gouvernance démocratique. Une démocratie repose, en effet, sur la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées. Or, une information biaisée ou mensongère altère cette rationalité collective.
Le gouvernement français a fait de la lutte contre la désinformation médicale une priorité politique. Dans ce sens, la Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, présentée en janvier 2026 par la ministre de la santé, fixe quatre axes d’actions dans le prolongement du rapport Molimard.
Le premier concerne l’écoute et la participation citoyenne. Le rapport des assises citoyennes numériques en santé, tout juste publié, dresse le constat d’une mésinformation massive et rappelle que, en matière de santé, protéger l’information, c’est protéger les Français. Il recommande de rendre l’information visible, lisible, pertinente et accessible au bon moment pour les bonnes personnes, et de faire évoluer en conséquence le cadre réglementaire. À ce propos, des sanctions vis-à-vis des désinformateurs existent déjà. Mais leur application semble difficile.
Le deuxième axe concerne la création d’un observatoire de la désinformation en santé qui devra assurer veille, analyse et alerte en lien avec le troisième axe du dispositif, l’« info-vigilance ».
Le dernier axe du plan, « bâtir un socle de confiance propice à l’information en santé », vise à responsabiliser les plateformes numériques et à renforcer l’éducation critique à la santé dès l’école, notamment au moyen des kits pédagogiques conçus avec le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi).
Pour réussir, la stratégie devra sortir des formats institutionnels traditionnels et trouver des relais crédibles auprès des communautés sceptiques, sans tomber dans une posture moralisatrice qui aggraverait encore la fracture. Le succès du plan dépendra de sa capacité à restaurer la confiance et à toucher tous les publics. La stratégie française s’inscrit à la fois dans la perspective européenne, en continuité du rapport sur la santé publique à l’âge de la mésinformation, et dans le cadre des recommandations internationales.
Dans ce contexte l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insiste d’ailleurs depuis plusieurs années sur la nécessité de développer la littératie en santé, c’est-à-dire la capacité des individus à comprendre, évaluer et utiliser l’information médicale pour faire des choix éclairés.
Un point tout aussi important concerne l’accès aux soins. La désinformation et le recours aux thérapies alternatives touchent davantage les « déserts médicaux », où il est difficile de consulter un médecin traitant – pourtant considéré parmi les sources les plus crédibles.
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Cette approche met en lumière une idée clé : lutter contre la désinformation, ce n’est pas seulement corriger les fausses nouvelles. Il s’agit aussi d’outiller intellectuellement les citoyens pour qu’ils puissent s’orienter dans un écosystème informationnel complexe.
Le rapport du ministère mérite d’être salué, notamment pour sa volonté de renforcer la confiance collective. Mais une question se pose : quelle place accorder aux IA conversationnelles en santé, d’autant que les outils et les usages se multiplient à l’international comme en France ?
Le rapport prévoit des formations à l’IA générative pour les journalistes et son intégration sur Sante.fr, mais passe à côté des citoyens – pourtant les principaux concernés – et des professionnels de santé. Ce choix surprend d’autant plus que l’usage de ces outils et la confiance qu’ils suscitent semblent déjà bien ancrés.
Ainsi, 62 % des médecins généralistes auraient recours ponctuellement à ChatGPT dans leur pratique et 45 % des Français seraient en accord avec cet usage. Mais ces estimations sont à prendre avec prudence puisqu’elles émanent d’acteurs eux-mêmes investis dans l’IA.
Cette question est néanmoins pertinente dans un contexte où les IA dans le domaine de la santé ne cessent d’évoluer. ChatGPT Santé a été lancé aux États-unis, le 7 janvier 2026, rapidement suivi par Claude for Healthcare, l’IA d’Anthropic, qui peut se connecter à des données individuelles de santé via iOS et Android.
Le premier se concentre sur une assistance conversationnelle personnalisée pour accompagner les individus dans la compréhension de leurs données de santé, leurs résultats d’examen et la préparation de consultations. Anthropic mise, quant à lui, sur l’intégration des outils dans les écosystèmes professionnels et de recherche. Tous les géants du Web proposent déjà des solutions, sans oublier les licornes françaises, comme Mistral et Doctolib. Quelle sera leur acceptabilité respective dans l’avenir ?
L’usage de ces outils par le grand public apparaît en effet souvent désordonné, faute de comparaison claire des mécanismes de fonctionnement. Si les usages techniques en imagerie (radiologie, pathologie) sont prometteurs, les applications en diagnostic médical individuel sont plus problématiques.
Les risques à l’usage sont nombreux et les publications se multiplient. Pour ne citer que les plus récentes : erreurs d’interprétation des situations cliniques (en particulier en conditions d’urgence), biais vers des diagnostics rares, difficultés des patients à établir un dialogue performant avec les LLM actuels (les LLM ou grands modèles de langages sont les systèmes d’intelligence artificielle type ChatGPT, ndlr), problèmes éthiques concernant l’utilisation des données personnelles, ou encore risque de piratage des données de santé individuelles.
Cette situation soulève donc plusieurs interrogations majeures vis-à-vis d’un accès responsable à l’information médicale et en santé : comment les utilisateurs vont-ils s’approprier les outils ? Jusqu’où un assistant conversationnel peut‑il accompagner les patients dans le diagnostic médical ? Quelles formations pour les médecins ?
Intégrer ce type de réflexion dans la stratégie nationale permettrait d’orienter les citoyens vers des usages plus responsables de ces outils.
Karen Nuvoli est membre du SFSIC (Société Française des Sciences de l’Information & de la Communication).
Gilbert Faure est fondateur et animateur du réseau HESIVAXs.
24.06.2026 à 14:53
Éric Muraille, Biologiste, Immunologiste. Directeur de recherches au FNRS, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Joël Kotek, Politiste, Université Libre de Bruxelles (ULB)
En rompant leurs liens avec les universités israéliennes, plusieurs universités européennes revendiquent une responsabilité morale face à la guerre à Gaza. Une évolution qui interroge les principes traditionnels de liberté académique et de neutralité institutionnelle.
À la suite de l’intensification du conflit israélo-palestinien, les militants propalestiniens ont organisé en 2024 de vastes manifestations dans les universités américaines. Ils dénonçaient un génocide commis à Gaza et exigeaient que les institutions académiques rompent leurs liens avec Israël.
Ce mouvement a gagné l’Europe. En réponse, les autorités académiques de certaines universités ont imposé un boycott institutionnel des universités israéliennes. Cet article tente de mettre en évidence l’ampleur de ce boycott en Europe ainsi que les arguments avancés par les autorités académiques pour le justifier.
L’appel au boycott d’universités d’un pays pour les punir ou exercer une pression sur leur gouvernement n’est pas nouveau. Après la Première Guerre mondiale, les scientifiques allemands et autrichiens furent interdits de participer aux conférences et aux agences scientifiques internationales. Ce boycott punitif ne prit fin qu’en 1926, lorsque l’Allemagne fut invitée à rejoindre la Société des Nations.
Selon l’historien Michael D. Gordin, ce boycott, comme ceux contre l’Allemagne nazie ou contre l’URSS en représailles à l’invasion de l’Afghanistan, étaient partiels et se sont avérés inefficaces. Le seul boycott réputé pour avoir eu un impact sur une communauté scientifique et un régime politique serait le boycott contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud entre 1960 et 1990.
L’efficacité de ce boycott peut s’expliquer par sa longue durée, par le consensus sur sa nécessité en raison du racisme du régime politique de l’Afrique du Sud et par la petite taille de la communauté scientifique sud-africaine. Toutefois, conclure qu’il aurait joué un rôle décisif dans la chute du régime d’apartheid semble exagéré. En effet, ce boycott était associé à de sévères sanctions économiques américaines ainsi qu’à une profonde crise structurelle interne du système socioéconomique de l’Afrique du Sud.
Au début des années 2000, des figures scientifiques défendant la cause palestinienne ont appelé à un boycott académique d’Israël. Cette demande s’est intensifiée lorsque des associations palestiniennes se sont unies dans le mouvement « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS). En réaction, l’American Association of University Professors (AAUP) a exprimé son opposition à tout boycott systématique d’une institution universitaire. Ce refus a également été défendu par certains journaux scientifiques, comme le British Medical Journal.
La liberté académique, telle que formulée par l’AAUP en 1915, protège les activités d’enseignement et de recherche des professeurs. La neutralité institutionnelle de l’université, le fait qu’elle s’abstienne de prendre position sur des sujets controversés ou qu’elle s’érige en acteur politique, est considérée comme une condition nécessaire à la liberté académique. Cette dernière est elle-même vue comme indispensable à la progression des connaissances scientifiques.
La liberté académique ne protège pas explicitement le droit des chercheurs à choisir librement leurs collaborateurs. Toutefois, la recherche scientifique repose sur un niveau d’organisation autonome impliquant des réseaux de collaboration universitaires internationaux. Il est également documenté qu’une réduction de la coopération scientifique internationale peut entraîner un déclin de la production scientifique. Ainsi, l’International Science Council, qui compte 135 organisations scientifiques, défend l’universalité de la science et « s’oppose à la discrimination fondée sur des facteurs tels que le sexe, l’origine ethnique, la citoyenneté, et l’opinion politique ». Du point de vue du droit international, le principe du boycott des scientifiques d’un pays contredit également le « droit à la science » garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.
Sur ces bases, les chercheurs Blakemore, Dawkins, Noble et Yudkin considèrent qu’un boycott académique ne devrait être utilisé qu’en tout dernier recours et uniquement si les conditions suivantes sont remplies :
il existe de bonnes raisons de croire qu’un boycott aiderait à changer le comportement inacceptable d’un régime ;
la répulsion envers le régime doit être largement partagée …
le boycott fait partie d’un programme plus large de mesures, qui inclut des mesures diplomatiques, des sanctions économiques et culturelles.
Ces conditions n’étant pas remplies, il n’est pas surprenant de constater que, en août 2025, seuls 48 établissements d’enseignement supérieur en Europe avaient officiellement adopté un boycott partiel ou total des institutions israéliennes. Ce qui représente moins de 6 % des quelque 900 établissements reconnus par l’Association européenne des universités.
Les pays avec la plus forte proportion d’universités ayant déclaré un boycott académique officiel d’Israël sont la Belgique (100 %), les Pays-Bas (50 %), la Norvège (36,3 %) et l’Espagne (23,6 %). L’exceptionnalité belge est confirmée par le rapport du Samuel Neaman Institute qui classe la Belgique comme le pays européen présentant le plus haut taux d’incident de boycott en 2024.
Il est à noter qu’un « boycott caché » envers les chercheurs israéliens a également été documenté. Celui-ci, de par sa nature, est difficilement quantifiable.
Dans leur communication commune, les recteurs des universités belges affirment que le choix de boycotter Israël est un « choix moralement responsable » et que « tenir Israël responsable des violations persistantes des droits de l’homme n’est pas une position idéologique, mais un impératif moral et juridique ». La rhétorique des recteurs belges reflète donc clairement un appel à la « responsabilité morale », qu’ils placent au-dessus des normes académiques traditionnelles proscrivant les boycotts.
Ce positionnement traduit l’influence en Europe de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI) reprise par le mouvement BDS. Dans son appel, PACBI affirme qu’Israël exerce une domination coloniale sur les Palestiniens et soutient que les universités participent activement au maintien de ce système. Dès lors, la communauté scientifique internationale aurait une responsabilité morale de boycotter les institutions académiques israéliennes. Cet argumentaire entre en tension avec la conception traditionnelle de la liberté académique où les chercheurs sont supposés être autonomes vis-à-vis des gouvernements et ne peuvent être tenus responsables des politiques étatiques.
Le positionnement des recteurs belges s’inscrit également dans l’ordre international construit après 1945 autour des droits humains universels. Le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P), approuvé par l’Assemblée générale des Nations unies en 2005, a renforcé l’idée qu’il existe une obligation collective de s’opposer aux formes graves d’oppression et aux crimes contre l’humanité. Cette obligation légale est cependant celle des États et non celle des individus ou des universités.
Ainsi, le débat autour des boycotts académiques oppose deux conceptions très différentes de la liberté académique et ne peut se réduire à une simple opposition entre partisans et opposants à Israël.
Les nouvelles normes académiques incluant une responsabilité morale pourraient encourager les autorités académiques à adopter des positions officielles sur chaque conflit international. Dans un monde de plus en plus marqué par des différends territoriaux, les boycotts académiques pourraient se banaliser et entraîner la résurgence de mouvements scientifiques nationalistes là où ils avaient disparu, un résultat qui représenterait une profonde régression.
Les boycotts ont un coût direct pour les universités. Par exemple, la Floride a inscrit des universités belges sur une liste noire pour avoir boycotté Israël. La rectrice de l’Université de Gent Petra De Sutter a admis que son université a perdu de nombreux partenariats et évoque la diminution du nombre de projets de recherche, des financements alloués à la recherche et du nombre de doctorats.
La politisation croissante des universités pourrait changer la perception publique et gouvernementale des institutions et de l’expertise académiques. Les universités pourraient devenir des cibles politiques, ce qui affecterait leur financement. La confiance envers les diplômés pourrait s’éroder, alimentant le ressentiment populaire envers les élites et contribuant à la montée du populisme.
Plus important, si l’expertise académique et scientifique devenait perçue comme politiquement orientée, sa crédibilité en tant que fondement objectif des délibérations publiques serait gravement compromise. Les conséquences à long terme de l’abandon de la neutralité institutionnelle par les universités au profit de l’activisme politique justifient donc un examen approfondi et soutenu.
Face à ces menaces, plus de 160 universités américaines, dont Columbia, Cornell, Harvard, Princeton et Stanford, ont officiellement adopté en 2024 et en 2025 des politiques de neutralité ou de retenue institutionnelle. En France, Luis Vassy, directeur de Sciences Po Paris, a imposé en 2025 un principe de « réserve institutionnelle » afin de préserver la pluralité d’opinion et l’organisation de débats pluralistes sur le campus. Certains auteurs dénoncent ces choix comme étant une « stratégie fondée sur la peur » servant un agenda politique conservateur et un « mécanisme pour échapper à la responsabilité, masquer le pouvoir et perpétuer l’inégalité ».
Les débats sur la neutralité institutionnelle et les boycotts académiques sont donc loin d’être clos. Ils dépassent le cadre du conflit israélo-palestinien et ont pour enjeu la redéfinition des missions des universités.
Eric Muraille a reçu des financements de FRS-FNRS (Belgium)
Joël Kotek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.06.2026 à 14:52
Pierre-Yves Hénin, Professeur émérite en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Alors que les relations internationales traversent une phase de turbulences et de redéfinitions, plusieurs grandes puissances semblent converger vers des modèles de gouvernance mêlant fermeture nationale, interventionnisme économique et concentration des pouvoirs. Dans Trump, Poutine et Xi Jinping. Le national capitalisme autoritaire, modèle pour un nouvel ordre mondial, Pierre-Yves Hénin, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, propose un cadre d’analyse pour penser ces évolutions et poursuit sa réflexion sur le concept de « national capitalisme autoritaire » (NaCA) déjà entamée dans un ouvrage précédent.
Joe Biden a révélé que, le soir de son élection à la Maison-Blanche en 2020, le président chinois, tout en le félicitant, lui a déclaré que « les démocraties ne peuvent perdurer au XXIᵉ siècle, ce sont les autocraties qui dirigeront le monde. Pourquoi ? Les choses changent si rapidement. Les démocraties exigent un consensus, et cela prend du temps, et vous n’avez pas le temps ».
Effectivement, les historiens de demain considéreront le mouvement quasi général de recul de la démocratie dans les décennies 2010 et 2020 comme le plus grand changement politique intervenu depuis le milieu du XXᵉ siècle, plus important même que l’effondrement du communisme au début des années 1990, un changement conforté par la réélection de Donald Trump en novembre 2024 avec un programme radicalisé.
L’affirmation de Xi Jinping apparaît en phase avec la montée des mouvements et des pays autoritaires dont la crise financière globale de 2007-2008 a été un accélérateur. Depuis cette crise, on constate un recul général de la démocratie dans le monde. L’autocratisation est devenue le nouveau défi planétaire.
Actualisé d’année en année, l’état des lieux dressé par l’institut V-Dem, parmi d’autres organismes spécialisés, documente la marée montante des autoritarismes. Faisant suite à des constats déjà alarmants pour 2023 et 2024, le rapport du V-Dem pour l’année 2025, publié en mars 2026, s’ouvre sur une interrogation préoccupante : « L’ère démocratique touche-t-elle à sa fin ? », tandis que le rapport de Freedom House s’ouvre sur le constat de « l’ombre grandissante de l’autocratie ».
Le monde comporte plus d’autocraties (92) que de démocraties (87). 74 % de la population mondiale vit dans des régimes autoritaires et le poids économique des démocraties est à son plus bas niveau depuis cinquante ans. Le basculement engagé aux États-Unis aggravera encore ce bilan.
La montée des autoritarismes se manifeste par un recul des libertés fondamentales. En 2025, ces libertés avaient décliné pour la vingtième année consécutive dans le monde.
La promotion de la non-démocratie n’est pas maintenant le fait de dictateurs marginaux mais bien de Xi Jinping, le dirigeant de la deuxième puissance économique de la planète avant que Donald Trump, dirigeant de la première, ne lui emboîte le pas. Le constat selon lequel authoritarianism goes global s’est maintenant imposé.
Dans nombre de pays, l’exercice du pouvoir politique devient plus arbitraire et répressif. L’espace de contestation publique plus restreint réduit ainsi les possibilités d’une alternance même si les élections relativement libres sont formellement maintenues. La remise en cause des acquis de la démocratie par des interventions militaires, par la manipulation du processus électoral, par la mise sous tutelle de la justice et des médias s’accompagne aussi du recul de l’attractivité et de l’effectivité du modèle de capitalisme libéral, fragilisé par ses propres dérapages. Ce recul, qui est manifeste au niveau international, est aussi présent dans la sphère occidentale où l’on constate dans la plupart des pays la montée des mouvements politiques autoritaires ou populistes nationalistes, certains d’entre eux accédant au pouvoir ou sur le point d’y accéder.
L’attaque de l’Ukraine par la Russie et la guerre entre Israël et Hamas dans la bande de Gaza ont accéléré cet affaiblissement, dans une grande partie du monde, du tropisme du modèle occidental et des valeurs universelles dont il est le promoteur. Par ailleurs, la vague de démocratisation des années 1990 s’accompagnait de l’idée selon laquelle les principales caractéristiques institutionnelles des pays développés pouvaient être reproduites à l’échelle mondiale dans un avenir proche.
Thomas Carothers diagnostiquait pourtant la fin du paradigme de transition et remettait en cause l’approche de democracy-promotion community parce que ce type d’approche, trop dépendant d’un tropisme occidental, se focalisait principalement sur le processus et les institutions politiques en méconnaissant l’importance des questions socioculturelles et économiques dans le processus de démocratisation. Cette croyance dans la capacité de promouvoir, voire d’imposer, la démocratie devait servir de prétexte, à côté d’autres facteurs politico-économiques, à la guerre menée en 2003 par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein, aux effets particulièrement destructeurs, favorisant une nouvelle vague d’autocratisation.
Faut-il en conclure à un échec complet de la prophétie de Fukuyama annonçant la fin de l’histoire par la victoire définitive de la démocratie et du capitalisme ? Pas totalement. Si l’annonce de la victoire définitive et universelle de la démocratie s’est avérée fausse, en revanche le capitalisme n’a pas connu sur le plan international une remise en cause significative, bien au contraire.
À la différence de la période de la Guerre froide où s’opposaient le bloc capitaliste démocratique et un bloc communiste à économie planifiée, le nouvel affrontement oppose deux capitalismes qui sont parties prenantes d’un capitalisme global. Ainsi, tandis que l’affrontement géopolitique et systémique des années 1945-1991 divisait le monde en deux pôles respectifs, capitaliste et communiste, le capitalisme global de la nouvelle guerre froide tend à se structurer en un monde multipolaire, mettant fin au « long moment unipolaire ».
Ce recul de la démocratie et du système occidental a fait l’objet de multiples travaux. Le projet de ce livre n’est pas d’y ajouter un nième ouvrage. Il est plutôt de caractériser le modèle alternatif qui bénéficie de ce recul. La confrontation en cours ne se poursuit pas seulement entre les démocraties et les autocraties, elle se manifeste aussi par une crise du « capitalisme démocratique », largement vécue comme telle dans le monde occidental. À partir de ce constat, notre objectif est de proposer les moyens de compréhension d’un monde bouleversé, d’identifier les principaux sujets de tensions et les régimes alternatifs qui surgissent ou se renforcent face au déclin que connaît le modèle de capitalisme qualifié de démocratique et libéral.
Ceci exige nécessairement une approche pluridisciplinaire, associant la science politique et l’économie, et sollicitant les regards historiques ou géopolitiques. L’idée défendue dans ce livre est que le modèle de démocratie occidentale, au-delà des divergences et des rivalités géopolitiques, économiques et culturelles qui le traversent, se trouve confronté à un système combinant autoritarisme et nationalisme avec un capitalisme adapté à ce contexte sociopolitique. La Chine et la Russie représentent aujourd’hui, chacune sous des modalités différentes, les formes paradigmatiques de ce modèle.
Pierre-Yves Hénin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.