01.10.2026 à 11:10
Léa Tardieu, Chargée de recherche en économie de l’environnement, Inrae
Maxime Lenormand, Chargé de recherche en analyse et modélisation spatiale, Inrae
Sandra Luque, Directrice de recherche en Ecologie, Inrae
Stanislas Rigal, Chargé de recherche en biologie de la conservation, Fondation pour la recherche sur la biodiversité
L’ESSENTIEL
Les mesures de protection de la biodiversité ciblent souvent des espèces menacées emblématiques laissant de côté la biodiversité dite « commune ».
Une étude inédite réalisée à l’échelle européenne montre que ces espèces communes déclinent dans tous les scénarios envisagés pour protéger la biodiversité.
Dans le sud et l’est de l’Europe, la biodiversité commune semble particulièrement menacée du fait d’une intense pression agricole.
On néglige souvent ce qui nous paraît acquis. La biodiversité considérée aujourd’hui comme « commune » ou « ordinaire » ne fait pas exception.
C’est ce que montre notre étude fondée sur des dizaines de milliers d’observations menées pendant plus de vingt ans à travers l’Europe. Nous avons évalué, à partir des données passées, l’impact de différents scénarios de conservation de la biodiversité sur les populations d’oiseaux et de papillons communs.
Le résultat est que, même les scénarios les plus ambitieux, qui intégrent les principales politiques européennes existantes, ne suffiront pas à enrayer le déclin des oiseaux et papillons communs d’ici à 2050.
Des politiques visant à enrayer le déclin de la biodiversité existent pourtant, alors comment peut-on en arriver là ? Sans doute parce que les actions de conservation mises en place depuis plusieurs décennies ciblent en priorité les espèces et les habitats menacés, avec des succès clés comme pour le milan royal ou la loutre, mais tendent à négliger les conditions écologiques des écosystèmes ordinaires qui occupent de larges pans du territoire.
Dès lors, les espèces communes d’oiseaux et de papillons échappent en partie au champ d’action des politiques de conservation. Pourtant, ces espèces jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles, forestiers et prairiaux, et elles constituent de précieux indicateurs de la santé environnementale. De fait, leur déclin, en grande partie dû à la pression de l’agriculture intensive, fragilise le fonctionnement des écosystèmes dans leur ensemble.
Face à l’aggravation des menaces pesant sur la biodiversité, des scénarios de conservation ont été élaborés, notamment en s’appuyant sur les travaux prospectifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (acronyme anglais, IPBES – l’équivalent du Giec pour la biodiversité). Le but de ces travaux est d’explorer les trajectoires permettant de réduire les pressions d’origine humaine sur la biodiversité jusqu’en 2050.
La trajectoire climatique et socio-économique la plus durable considérée par le Giec (la « voie verte » SSP1) sert de socle commun.
À ce socle s’ajoutent les principaux objectifs des politiques de conservation européennes (Stratégie européenne pour la biodiversité à l’horizon 2030, la Stratégie forestière 2030 ou encore la stratégie « De la ferme à la table » de la Politique agricole commune – PAC) : une réduction de 20 % des engrais azotés, une augmentation des zones protégées pour atteindre 30 % du territoire, une préservation des milieux naturels de prairies et de forêts et la plantation de 3 milliards d’arbres.
Ces objectifs ont été traduits en trois scénarios, chacun incarnant une vision différente de la nature par l’IPBES :
La nature pour la nature (Nature for Nature, NFN) La nature y est considérée comme ayant une valeur intrinsèque. On accorde de la valeur à la diversité des espèces, des habitats, des écosystèmes et des processus qui composent le monde naturel ainsi qu’à la capacité de la nature à fonctionner de manière autonome. Par exemple, la restauration des forêts se concentre dans cette vision sur les zones présentant une forte valeur écologique pour les espèces de vertébrés.
La nature pour la société (Nature for Society, NFS) Cette vision met en avant les bénéfices utilitaires et les valeurs instrumentales que la nature apporte aux individus et aux sociétés. Par exemple, dans ce cas, la restauration des forêts se concentre sur les zones présentant un fort potentiel de stockage de carbone.
La nature comme culture (Nature as Culture, NaC) Cette vision met, quant à elle, en avant les valeurs relationnelles de la nature, où sociétés, cultures, traditions et croyances sont intimement liées à la nature dans la formation de paysages bioculturels divers. Ici, si nous poursuivons sur notre exemple, la restauration des forêts ne se fait pas au détriment des paysages agricoles à forte valeur culturelle.
L’impact de ces scénarios sur la biodiversité commune en Europe restait toutefois inconnu. C’est ce que nous avons cherché à évaluer dans cette récente étude réunissant 36 auteurs issus de 38 institutions de recherche, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution.
Pour cela, nous sommes partis d’observations recueillies sur plus de 20 000 sites dans 26 pays européens. Dans cet immense jeu de données, issu de la participation de milliers d’observateurs bénévoles, nous nous sommes concentrés sur 265 espèces communes d’oiseaux et 144 espèces communes de papillons.
Les espèces communes d’oiseaux et de papillons servent à produire des indicateurs officiels de suivi de l’état de la biodiversité en Europe, notamment parce qu’elles sont indicatrices de l’état des milieux, mais également parce que les données de comptage issues des sciences participatives permettent d’estimer leurs populations assez précisément.
Chez toutes ces espèces, nous avons voulu analyser les effets des pressions principales sur la biodiversité : le changement climatique, l’artificialisation des sols, l’uniformisation des paysages et l’intensification agricole et forestière.
L’évolution des pressions a ensuite été calculée à partir de l’occupation des sols, de la structure des paysages et du climat modélisés dans chacun des scénarios et combinée à l’effet de ces pressions sur les espèces communes étudiées afin d’évaluer l’impact de chaque scénario sur leurs tendances en Europe d’ici à 2050.
Aucun des scénarios de conservation évalués ne permet d’enrayer, et encore moins d’inverser, le déclin des oiseaux et des papillons communs. Au mieux, ce déclin est ralenti. Ce constat se vérifie alors même que les scénarios étudiés intègrent des politiques européennes majeures de conservation de la biodiversité.
Le déclin historique, particulièrement marqué chez les espèces des milieux agricoles et des prairies, devrait ralentir pour les oiseaux sans s’arrêter pour autant. Le déclin devrait cependant se renforcer pour les papillons qui continuent à subir une forte pression liée à l’intensification agricole et à l’abandon des terres à laquelle s’ajoutent les effets du changement climatique. Cette différence de réponse entre oiseaux et papillons nécessiterait des études complémentaires pour être expliquée, notamment avec des protocoles de suivi conjoints.
Les espèces forestières, qui ont relativement mieux résisté ces dernières décennies notamment grâce à l’augmentation des surfaces boisées, pourraient être confrontées à une intensification de l’exploitation des forêts.
La fermeture progressive des milieux (progression du couvert des arbres et de la forêt dans les zones jusqu’alors ouvertes) est également néfaste pour les papillons des milieux boisés qui peuvent dépendre de clairières et de plantes particulières durant leur cycle de vie. Ces évolutions pourraient limiter leurs habitats, y compris dans les scénarios les plus favorables à la conservation de la biodiversité.
L’effet du changement des pressions est globalement plus favorable dans la perspective « Nature pour la nature » pour les oiseaux forestiers et dans la perspective « Nature comme culture » pour les papillons avec le retour de paysages complexes présentant une mosaïque d’habitats.
Par ailleurs, les bénéfices des scénarios de conservation ne se répartissent pas équitablement à travers l’Europe. Les améliorations les plus nettes sont attendues en Europe de l’Ouest et du Nord, tandis que les effets positifs restent limités dans les régions du Sud et de l’Est, où les pressions agricoles continuent de s’intensifier comme cela peut être observé dans l’application interactive développée pour présenter les résultats de l’étude et les cartes associées.
Ces résultats mettent en lumière un problème de fond : les politiques de conservation actuelles ne ciblent pas assez le bon état des écosystèmes ordinaires et ne remettent pas véritablement en question la demande sociétale croissante en production, notamment agricole et forestière. Il en résulte des compromis persistants entre production et espace laissé à la biodiversité et aux pratiques moins intensives. Par exemple, la part de l’agriculture intensive augmente plus que celle de l’agriculture sans pesticides ni engrais de synthèse dans tous les scénarios et la part de forêts gérées de manière intensive augmente également.
Ces résultats suggèrent ainsi que les ambitions actuelles en matière de conservation pourraient ne pas suffire à garantir l’avenir de la biodiversité commune en Europe. Pour y remédier, des trajectoires socio-économiques plus ambitieuses, intégrées et transformatrices sont nécessaires. Autrement dit, il s’agira d’équilibrer les priorités socio-économiques liées à l’usage des ressources, qui structurent aujourd’hui la plupart des politiques de conservation, avec des engagements réellement ciblés sur la biodiversité est une priorité.
Léa Tardieu a reçu des financements de l'Union Européenne (projet Horizon Europe BioAgora)
Sandra Luque a reçu des financements de l'Union européenne - Projet BioAgora
Stanislas Rigal a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité dans le cadre du projet de recherche BEYONDS.
Maxime Lenormand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 16:13
Andrew Bubak, Associate Professor of Neurology, University of Colorado Anschutz

L’ESSENTIEL
Le zona peut provoquer des douleurs chroniques qui persistent des mois, voire des années.
Des exosomes, de minuscules vésicules qui circulent dans le sang, pourraient empêcher la régénération des neurones et entretenir la douleur.
Cette découverte pourrait ouvrir la voie à de nouveaux traitements contre les douleurs neuropathiques.
Le zona peut provoquer des douleurs notoirement difficiles à soulager, susceptibles de persister des mois, voire des années chez certaines personnes. Ces douleurs sont parfois si intenses qu’elles s’accompagnent d’une dégradation marquée de la qualité de vie, et peuvent entraîner une profonde détresse psychologique, voire faire émerger des pensées suicidaires.
Lorsque la douleur se prolonge au-delà de trois mois, les médecins parlent de névralgie post-zostérienne. Faute de connaître les mécanismes qui entretiennent cette douleur persistante, on se borne aujourd’hui à soulager les symptômes, avec des résultats très insuffisants, puisque moins de 50 % des patients rapportent être significativement soulagés.
De nouveaux travaux menés par mon équipe et publiés dans la revue Annals of Neurology révèlent que de minuscules vésicules circulant dans le sang, appelées exosomes, pourraient expliquer certaines des caractéristiques les plus déroutantes de cette douleur dite « neuropathique ». La découverte de ces cibles thérapeutiques potentielles pourrait mener à la mise au point de nouveaux traitements.
Le virus varicelle-zona, responsable de la varicelle, infecte plus de 90 % de la population mondiale. Dans les régions tempérées, la plupart des gens le contractent dès la petite enfance ; dans les régions tropicales, en revanche, la primo-infection survient généralement plus tard, à l’adolescence ou au début de l’âge adulte.
Après l’infection initiale, le virus entre en dormance dans les neurones qui détectent la douleur. Même les enfants vaccinés contre la varicelle hébergent le virus à l’état latent dans leurs neurones, car le vaccin contient une souche vivante atténuée - aux États-Unis, depuis 1995, les enfants sont systématiquement vaccinés (ce n’est pas le cas en France, où la vaccination contre ce virus n’est recommandée que dans certains cas - NDT).
Chez environ un tiers de la population mondiale, le virus se réactive des décennies plus tard, provoquant la redoutable et douloureuse éruption qui caractérise le zona. Soulignons que, pour des raisons encore inconnues, la fréquence du zona est en augmentation dans le monde entier.
Chez la plupart des individus, la douleur causée par le zona disparaît en deux ou trois semaines. Toutefois, 10 à 18 % des patients verront leur état évoluer vers une névralgie post-zostérienne, des mois après la disparition de l’éruption. Dans certains cas, la douleur peut durer des années, voire toute la vie.
Si toute personne ayant eu un zona est exposée au risque de névralgie post-zostérienne, ce risque augmente nettement avec l’âge.
Les chercheurs et les cliniciens ne comprennent pas encore pleinement ce qui provoque la névralgie post-zostérienne. Chez les patients qui en sont atteints, l’éruption a disparu et la peau semble normale ; pourtant, les biopsies cutanées révèlent une raréfaction inexpliquée des fibres nerveuses sensitives dans les zones douloureuses.
Paradoxalement, cette diminution du nombre de fibres nerveuses dans la peau peut, chez de nombreux patients, exacerber la douleur. On ignore ce qui empêche ces fibres de se réparer une fois l’infection guérie.
Des chercheurs ont avancé l’hypothèse qu’une réplication virale continue ou intermittente au sein des neurones sensitifs les endommagerait, voire les tuerait. Et ce, des mois après la réactivation du virus. Pourtant, l’administration d’un traitement qui bloque la réplication virale ne permet ni de prévenir ni d’atténuer de façon fiable la névralgie post-zostérienne.
Pour cette raison, certains neurovirologues, dont je fais partie, s’intéressent à d’autres facteurs, non infectieux, susceptibles de contribuer à cette affection.
Dans des travaux récemment publiés, j’ai étudié, avec mes collaborateurs, le rôle que pourraient jouer les exosomes dans l’apparition de la névralgie post-zostérienne. Ce type de particule microscopique, qui circule dans le sang, est libéré par toutes les cellules de l’organisme.
Les exosomes acheminent d’une cellule à l’autre une cargaison bioactive : constituée par exemple de protéines ou d’acides nucléiques, elle est capable de modifier le comportement d’une cellule réceptrice ou certains de ses processus. Ce mécanisme permet aux cellules de communiquer entre elles, et se révèle indispensable au bon fonctionnement de l’organisme.
À lire aussi : Les exosomes : au-delà des allégations de l’industrie cosmétique, un potentiel médical bien réel
Au sein de mon laboratoire, nous avions déjà découvert que les exosomes présents dans le sang de patients atteints d’un zona en phase éruptive pouvaient accroître l’inflammation et le risque d’accident vasculaire cérébral. Nous avons donc supposé que les exosomes circulant dans le sang des patients souffrant de névralgie post-zostérienne pouvaient, eux aussi, contribuer à l’intensité de leur douleur.
Mon équipe et moi avons isolé les exosomes présents dans le sang de sept patients atteints de névralgie post-zostérienne et les avons comparés à ceux de sept patients qui n’en souffraient pas. Les exosomes des premiers contenaient des concentrations significativement plus élevées de protéines connues pour freiner la croissance des neurones.
Fallait-il conclure de cette observation que les patients atteints de névralgie post-zostérienne ont dans le sang des particules qui empêchent leurs neurones sensitifs impliqués dans la douleur de se régénérer complètement ?
Pour vérifier cette hypothèse, nous avons exposé des neurones sensitifs humains, cultivés en boîte de Petri, à des exosomes isolés du sang de personnes atteintes ou non de névralgie post-zostérienne. Grâce à des technologies d’imagerie de cellules vivantes, nous avons suivi et mesuré la capacité de ces neurones à faire croître leurs extensions et à interagir les uns avec les autres. Comme nous le soupçonnions, la croissance des neurones exposés aux exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne s’est avérée fortement entravée, et les cellules nerveuses concernées se sont révélées incapables de former un réseau solide avec leurs voisines. À l’inverse, nous n’avons détecté aucune perturbation du fonctionnement des neurones exposés aux exosomes provenant de personnes indemnes.
L’analyse de l’activité des gènes des neurones sensitifs impliqués dans la douleur exposés à des exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne a révélé que ces cellules subissent des modifications qui empêchent la formation de structures appelées « cônes de croissance », lesquelles sont indispensables à la croissance et à la réparation des neurones. Nous avons par ailleurs découvert que ces exosomes maintiennent les neurones de la douleur dans un état d’hyperactivité qui les rend hypersensibles aux signaux douloureux.
Nos résultats suggèrent que l’on pourrait mettre au point des traitements plus efficaces contre la névralgie post-zostérienne en s’attaquant à la cause profonde de l’irritation des nerfs sensitifs et de l’échec de leur régénération, dont découle la douleur.
En outre, nous pensons que ce phénomène n’est pas propre à la névralgie post-zostérienne. Il pourrait fort bien concerner aussi d’autres neuropathies douloureuses, comme la neuropathie diabétique, qui est également liée à un défaut de régénération nerveuse.
Actuellement, mon équipe est procède à des prélèvements répétés d’échantillons sanguins, sur une période pouvant s’étendre jusqu’à un an, chez des patients atteints de zona développant une névralgie post-zostérienne, ainsi que chez des patients dont le zona guérit sans douleur résiduelle. La comparaison entre les contenus des deux types d’exosomes sera cruciale pour identifier précisément la nature de la cargaison contribuant au développement de cette douloureuse et invalidante affection chronique.
Andrew Bubak reçoit des financements des National Institutes of Health.
30.09.2026 à 16:12
Élise Marsicano, maîtresse de conférences en sociologie, Université de Strasbourg
Nathalie Bajos, Directrice de recherche, Inserm; École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
L’ESSENTIEL
La loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, examinée à l’Assemblée nationale à compter du 1er octobre, ambitionne notamment de mieux protéger les mineurs.
Plus de la moitié des violences sexuelles déclarées par les femmes et les deux tiers de celles déclarées par les hommes se produisent ou débutent avant 18 ans.
Le cercle familial – membres et proches de la famille – constitue un espace structurel de survenue des violences sur les enfants et les adolescents.
Une proposition de loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles va être examinée à l’Assemblée nationale, quelques mois après l’affaire Lyhanna et la médiatisation du scandale du périscolaire à Paris, qui ont à nouveau posé la question de l’ampleur des violences sexuelles exercées sur les enfants et adolescents.
Car les violences sexuelles se concentrent sur les personnes mineures : plus de la moitié de celles déclarées par les femmes et les deux tiers de celles déclarées par les hommes se produisent ou débutent avant 18 ans.
Dans quel cadre ces violences s’exercent-elles ? Cet article dresse un état des lieux s’appuyant sur l’enquête nationale sur les violences sexuelles conduite par l’Inserm en 2021, demandée et financée par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’église catholique (Ciase). Elle s’est déroulée du 25 novembre 2020 au 28 janvier 2021 auprès de 28 010 personnes âgées de plus de 18 ans, représentatives de la population générale. Elle a porté sur toutes les violences sexuelles subies avant 18 ans, quelle que soit la sphère sociale concernée (famille, église, école, etc.). « Dans cette enquête, on parle d’abus sexuel lorsqu’une personne impose à une autre un acte à caractère sexuel. Cela inclut les viols, les tentatives de viol et les attouchements sans consentement », était-il précisé aux participantes et participants.
L’un des enseignements confirmé statistiquement par cette recherche est que l’entourage familial est un espace majeur de survenue des violences, ce que montrent aussi les travaux de recherche sur l’inceste, qui font de celui-ci un terrain structurel de ces violences, à rebours des représentations dominantes sur la pédocriminalité, qui associent un auteur inconnu de la victime à des violences sexuelles.
Les femmes sont beaucoup plus exposées que les hommes aux violences sexuelles au cours de leur vie : ainsi 29,8 % d’entre elles l’ont été contre 8,7 % des hommes, selon l’enquête Contexte des sexualités en France de 2023.
Les hommes sont plus exposés pendant leur enfance et leur adolescence qu’à l’âge adulte, en raison de leur position dominée dans les rapports d’âge à cette période de leur vie. Néanmoins, les femmes rapportent plus souvent que les hommes avoir subi des violences sexuelles avant 18 ans (13,0 % d’entre elles contre 5,5 % des hommes).
À lire aussi : Violences sexuelles familiales : la triste réalité des données
En outre, les personnes les plus jeunes interrogées dans l’enquête relatent davantage avoir subi des violences sexuelles, ce qui traduit une meilleure prise en compte de la parole au fil des dernières décennies plus qu’une augmentation des actes de violences dans le temps.
Autre point à relever : les violences sexuelles contre les enfants et les adolescents concernent tous les milieux sociaux. Enfants d’employés, d’ouvriers ou de cadres sont exposés dans les mêmes proportions durant leur enfance et leur adolescence. Ainsi, les femmes dont le père était cadre supérieur sont 13,4 % à rapporter de telles violences et les femmes dont le père était ouvrier 12,2 % (5,8 % et 5,1 % pour les hommes).
Les violences sexuelles avant 18 ans recouvrent des situations très hétérogènes selon le type d’auteurs. Malgré la diversité des agresseurs, et comme pour toutes les violences sexuelles, ce sont quasi exclusivement des hommes (plus de 9 fois sur 10) qui les exercent.
Les travaux sur les violences sexuelles commises sur les enfants et les adolescents distinguent, parmi les auteurs, les violences commises par des personnes appartenant au cercle familial en distinguant les violences intrafamiliales (commises par un membre de la famille) des violences parafamiliales (commises par un proche de la famille).
Les violences sexuelles commises au sein de la famille et de l’entourage ont en commun d’articuler des rapports de domination entre les âges (l’agresseur est dans la grande majorité des cas plus âgé), entre les générations (l’agresseur appartient à une génération antérieure à l’exception des violences perpétrées par un membre de la fratrie ou un cousin) et très souvent entre les sexes (les agresseurs sont très majoritairement des hommes).
Comme montré dans d’autres travaux – par exemple, ici et ici –, le cercle familial constitue d’après l’enquête Inserm de 2021 un espace majeur de survenue des violences sur les enfants et les adolescents : 4,6 % des femmes et 1,2 % des hommes interrogés rapportent des violences incestueuses avant l’âge de 18 ans. Les violences contre les enfants et adolescents sont également le fait des amis de la famille, comme le rapportent 2,2 % des femmes et 0,7 % des hommes. Ainsi, les violences sexuelles intra et parafamiliales sont rapportées au total par 6,8 % des femmes et 1,9 % des hommes.
Plus précisément, parmi les personnes déclarant avoir subi des violences sexuelles avant 18 ans, 35,7 % des femmes et 21,6 % des hommes déclarent que ces violences ont été le fait d’un membre de la famille. Et 17,1 % des femmes et 12,5 % des hommes déclarent que ces violences ont été le fait des amis de la famille.
Les violences intra et parafamiliales représentent donc un total de 52,8 % des violences sexuelles subies par les filles et 34,1 % des violences subies par les garçons, en faisant un espace majeur de survenue des violences sexuelles.
Parler de violences sexuelles sur personnes mineures contribue à masquer ce dont il s’agit. En effet, près de 40 % de celles survenues avant 18 ans ont lieu avant l’âge de onze ans – on parle donc, pour une partie importante des cas, de violences sexuelles commises contre des enfants.
À cet égard, les personnes qui déclarent avoir été agressées sexuellement par un membre ou un ami de leur famille l’ont été plus jeunes que les autres : plus de la moitié d’entre elles avaient alors moins de onze ans.
En outre, les violences sont plus souvent répétées sur plusieurs années quand il s’agit d’un membre de la famille, et dans une moindre mesure quand il s’agit d’un ami de la famille, par rapport aux autres situations pour lesquelles il s’agit plus souvent d’un événement unique, en particulier pour les femmes.
Plus de la moitié des femmes (51,4 %) et 39 % des hommes concernés par des violences sexuelles durant leur minorité déclarent en avoir déjà parlé. Plus les personnes enquêtées sont jeunes, plus elles déclarent avoir abordé le sujet, ce qui montre que l’on se confie davantage au fil de générations.
Parmi celles qui disent n’en avoir jamais parlé, certaines ont pu essayer de le faire, face à une situation perçue comme anormale, sans susciter de réactions dans l’entourage, comme le montrent les travaux de l’anthropologue Dorothée Dussy dans son ouvrage sur l’inceste le Berceau des dominations.
Lorsque les personnes agressées sexuellement dans l’enfance en ont parlé, elles se sont tournées le plus souvent vers leurs proches : 21,1 % des femmes et 12,9 % des hommes s’en sont ouverts à leurs parents, 17,5 % des femmes et 12,5 % des hommes à leur partenaire, 17,2 % des femmes et 10,3 % des hommes à un ou une amie.
Peu se sont tournées vers des professionnels de la santé (13,8 % des femmes et 11,7 % des hommes) ou des professionnels de la police ou de la justice (7,9 % des femmes et 7,4 % des hommes).
Ces résultats rejoignent, là encore, les analyses de Dorothée Dussy, qui montrent que les personnes qui ont vécu un inceste ont été souvent découragées d’en parler en dehors du cercle familial.
S’il est indispensable de favoriser à la fois la parole et l’écoute concernant les violences sexuelles commises sur des enfants et des adolescents, il est également nécessaire de permettre aux enfants de se confier à d’autres personnes que celles composant leur entourage familial. Les professionnelles et professionnels de l’éducation pourraient avoir un rôle majeur à jouer, l’école étant la seule instance de socialisation avec laquelle tous les enfants sont en contact.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.