15.06.2026 à 00:05
Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier
L’actualité virale pour le moins chargée de ces dernières semaines nous l’a tristement rappelé : nous sommes régulièrement confrontés à l’émergence ou à la réémergence de virus. Pourquoi ? Quels sont les facteurs qui favorisent aujourd’hui l’apparition (ou la réapparition) et la diffusion de ces virus ? Tour d’horizon des principaux facteurs impliqués.
Depuis la pandémie de SARS-CoV-2, qui a touché plus de 700 millions de personnes dans le monde et provoqué environ 7 millions de décès, les virus occupent régulièrement le devant de la scène. Chikungunya, mpox, hantavirus, Ebola, virus de Crimée-Congo… Ces noms, autrefois connus des seuls spécialistes, ont quitté les colonnes des publications spécialisées pour faire la une des médias.
Pourquoi les émergences virales semblent-elles plus fréquentes aujourd’hui que par le passé ? Il n’existe pas de réponse simple à cette question, car une telle émergence est toujours le résultat de paramètres multiples. Pour qu’elle survienne, une alchimie doit s’opérer entre plusieurs ingrédients.
Du réchauffement climatique aux déplacements de population en passant par les modes d’élevage intensif, les conditions d’une « tempête parfaite » virale ne sont pas gravées dans le marbre. Mais leur multiplicité doit nous inciter à nous préparer à de futures pandémies. Explications.
En 2022, alors que la pandémie de Covid-19 n’était pas encore terminée, la variole du singe, désormais rebaptisée mpox par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a fait une entrée fracassante sur le devant de la scène. Cette maladie virale, qui était autrefois essentiellement cantonnée aux régions d’Afrique centrale et de l’Ouest, est sortie de sa zone habituelle de circulation de façon inattendue, pour se diffuser rapidement à l’échelle mondiale.
Initialement transmis à l’être humain par des animaux, dont certains rongeurs, le virus mpox s’est ensuite propagé rapidement de personne à personne. Entre 2022 et 2023, près de 100 000 cas ont été confirmés dans plus de 120 pays. En France, plus de 4 000 cas confirmés ont été signalés, majoritairement en 2022, faisant du pays l’un des plus touchés en Europe occidentale. Une situation totalement inédite pour ce virus…
Plus récemment, l’année 2025 a été marquée en France par une circulation inhabituelle de virus transmis par les moustiques. Les infections par le chikungunya ont, par exemple, atteint des niveaux exceptionnels, avec plus de 800 cas autochtones recensés (dix fois plus que le précédent record !).
Notre espèce n’a pas été la seule touchée par les émergences de maladies infectieuses : la même année, des maladies animales à fort impact sanitaire et économique, telles que la dermatose nodulaire bovine, ont également nécessité la mise en œuvre de programmes de surveillance et de contrôle à grande échelle en France, et plongé nombre d’agriculteurs dans le désarroi et l’incompréhension.
L’année 2026 ne fait pas exception, loin de là… En mai, le foyer de hantavirus Andes, à bord du MV Hondius, ou encore la flambée d’Ebola en République démocratique du Congo rappellent que ces menaces sont plus que jamais présentes.
Habituellement utilisés dans le milieu restreint des laboratoires, les termes « variant », « souche » ou « mutants » ont essaimé bien au-delà du cercle des spécialistes. Ils illustrent la capacité extraordinaire des virus à s’adapter à leur environnement.
Les virus sont en effet capables d’évoluer de plusieurs façons. Leur génome peut subir de petites modifications (on parle de mutations ; celles-ci se produisent lorsque les virus se multiplient, et si certaines d’entre elles confèrent un avantage à leur porteur, lui permettant par exemple de contaminer plus facilement ses hôtes, celui-ci se voit favorisé). Ils peuvent aussi échanger des morceaux de matériel génétique entre eux (de tels échanges sont appelés des recombinaisons). Enfin, ils peuvent aussi troquer des segments beaucoup plus longs, correspondant à des pans entiers de leur matériel génétique (on parle alors de réassortiments).
Pour ces raisons, dans le monde vivant, les virus sont de loin les entités les plus rapides à évoluer. Ils mutent en moyenne de 100 à 10 000 fois plus vite que les bactéries, environ 1 000 fois plus vite que les parasites, et jusqu’à 100 000 fois plus vite que nos propres cellules ! Un combat profondément inégal dans la course a l’évolution, dont les virus sortent largement gagnants.
La plupart du temps, les virus circulent en toute discrétion, bien souvent sans même provoquer de symptômes. Cette propagation silencieuse se fait le plus fréquemment au sein de réservoirs animaux.
Le problème se pose lorsque ces animaux, que l’on peut considérer comme des « porteurs sains », rencontrent une autre espèce sensible à ces virus « silencieux ». Le virus peut alors provoquer des symptômes plus ou moins sévères et se propager, jusqu’à entraîner une épizootie chez les animaux, ou une épidémie chez l’être humain.
On estime à l’heure actuelle que les trois quarts des virus émergents impliqués dans des maladies chez l’être humain proviennent des animaux. Les maladies qu’ils provoquent chez l’homme sont désignées sous l’appellation « zoonose ».
Et c’est bien là que réside le cœur du problème : cette rencontre, en apparence inhabituelle, entre un animal réservoir porteur d’un virus au potentiel dévastateur et l’être humain, devient de plus en plus fréquente.
La cause principale ? L’action de l’être humain sur l’environnement. En transformant profondément la nature, nous modifions les conditions de circulation des agents infectieux à l’échelle mondiale.
Si les virus sont les acteurs principaux de l’émergence virale, c’est bien nous qui en écrivons le scénario.
La déforestation et la fragmentation des écosystèmes, comme en Amazonie, en Afrique centrale ou en Asie du Sud-Est, détruisent les habitats naturels des animaux, les forçant à se rapprocher des zones habitées. Cette promiscuité génère des conditions particulièrement favorables à la transmission des virus.
Ces bouleversements créent ce qu’on appelle des « points chauds » (« hot spots » en anglais) de transmission où animaux sauvages, animaux domestiques et humains interagissent plus fréquemment. Ces échanges facilitent le passage des virus d’une espèce animale à l’autre et potentiellement à l’être humain, levant les barrières naturelles qui cloisonnaient les virus au sein d’une espèce animale donnée.
L’émergence du dangereux virus Nipah, responsable de graves syndromes neurologiques pouvant entraîner le décès des personnes infectées, illustre parfaitement ce phénomène. Ce virus a été signalé pour la première fois en Malaisie en 1998. Dans ce pays, la transformation des forêts a rapproché les chauves-souris des élevages porcins, ainsi que des humains qui s’en occupaient. Cette nouvelle configuration a permis au virus de franchir plusieurs barrières d’espèces successives, jusqu’à provoquer des cas humains.
De manière similaire, les épidémies d’Ebola en Afrique centrale sont étroitement liées à la perturbation des écosystèmes forestiers et à l’augmentation des contacts entre la faune sauvage, notamment les chauves-souris frugivores, qui sont les réservoirs présumés du virus, et les populations humaines. L’émergence et la propagation récente du virus Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo s’inscrivent dans ce contexte. Dans des régions où la déforestation, l’exploitation des ressources naturelles et les déplacements de population modifient profondément les écosystèmes, leur fragmentation favorise des interactions accrues entre espèces et augmente les probabilités de franchissement de la barrière d’espèce.
Les modifications de la biodiversité peuvent aussi favoriser l’émergence de virus. En effet une biodiversité variée peut limiter la propagation des maladies, en « diluant » les agents pathogènes entre de nombreuses espèces plus ou moins efficaces pour les transmettre.
À l’inverse, la perte de diversité des espèces que nous observons ces dernières années peut faciliter la transmission des agents infectieux en supprimant cet effet de dilution et en favorisant ainsi la dominance d’espèces particulièrement efficaces pour transmettre ces pathogènes.
La promiscuité n’est malheureusement pas l’apanage de l’être humain. L’augmentation de la population mondiale s’accompagne également de la hausse significative des élevages d’animaux. Poulets, porcs, bovins ou encore canards sont élevés à des densités parfois très élevées dans des espaces restreints.
À titre d’exemple, la production mondiale de viande de volaille est passée d’environ 9 millions de tonnes en 1961 à plus de 130 millions de tonnes aujourd’hui, tandis que plus de la moitié des porcs sont désormais élevés en systèmes intensifs. Ces conditions favorisent la transmission rapide des virus et leur évolution. Ces élevages devenant ainsi de véritables amplificateurs de maladies.
Les porcs, par exemple, peuvent être infectés simultanément par plusieurs virus grippaux, ce qui facilite l’apparition de nouveaux variants. Ce phénomène a notamment conduit à l’émergence du virus grippal H1N1 en 2009.
Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en zone urbaine, un chiffre en constante augmentation. Les villes densément peuplées, et notamment les grandes métropoles, sont devenues des lieux propices à la propagation des virus.
La promiscuité dans les transports, les écoles ou les lieux de travail multiplie les contacts rapprochés. Dans certains quartiers surpeuplés, les conditions sanitaires renforcent encore ces risques.
La pandémie de Covid-19, comme les épidémies de dengue, ont montré à quel point les grandes métropoles peuvent agir comme des accélérateurs d’épidémies.
À titre d’exemple, citons le cas emblématique de New Delhi, capitale de l’Inde et mégalopole de près de 30 millions d’habitants. La densité de population, les flux quotidiens de millions de voyageurs dans les transports en commun et les insuffisances des infrastructures sanitaires y forment un terrain idéal pour la propagation des virus. Conséquence : la ville est régulièrement touchée par des épidémies de dengue. Le virus y circule à un tel niveau que, selon certaines estimations, près de 40 % à 50 % de la population, voire davantage selon les quartiers, auraient été infectés au moins une fois par le virus de la dengue !
Lors de la pandémie de Covid-19, Mumbai, la capitale économique de l’Inde, et New Delhi ont également figuré parmi les foyers les plus touchés du pays, illustrant une fois de plus comment la concentration urbaine amplifie la vitesse et l’ampleur de la contagion.
Certaines activités humaines créent des passerelles directes entre les espèces. La chasse dite « de subsistance », encore pratiquée dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, le commerce d’animaux sauvages ou encore différentes pratiques culturelles exposent les humains à des virus inconnus.
Les marchés d’animaux vivants, où différentes espèces sont entassées dans des conditions sanitaires bien souvent précaires, sont des lieux à haut risque d’émergence virale. Bien que la séquence précise de l’émergence du coronavirus SARS-CoV-2 à l’origine de la pandémie de Covid-19 n’ait pas encore pu être élucidée, le marché d’animaux vivants de Wuhan, désormais célèbre, est soupçonné d’y avoir joué un rôle central…
À cela s’ajoutent certaines pratiques culturelles et religieuses, telles que les festivals ou les cérémonies au cours desquels des animaux vivants sont sacrifiés et manipulés, créant autant de passerelles potentielles pour la transmission virale. Les épidémies d’Ebola ont également mis en évidence le rôle de certains rites funéraires traditionnels impliquant des contacts étroits avec les corps des défunts emportés par la maladie dans l’amplification de la transmission du virus au sein des communautés.
Les virus exploitent également les fractures profondes de nos sociétés. Les conflits armés, les déplacements massifs de populations et les crises humanitaires constituent des contextes particulièrement favorables à la diffusion des agents infectieux.
Dans ces situations, les systèmes de santé se dégradent, le diagnostic est rendu plus compliqué, les programmes de vaccination sont perturbés, voire interrompus, et l’accès aux traitements devient limité ou irrégulier. Par ailleurs, l’insécurité alimentaire et la malnutrition fragilisent les organismes et la diffusion de maladie, tandis que la mise en œuvre des mesures de prévention et de contrôle des infections devient difficile, voire irréalisable. L’ensemble de ces facteurs crée des conditions propices à l’émergence ou à la réémergence d’épidémies parfois considérées comme maîtrisées.
La circulation actuelle du virus Ebola en Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, illustre clairement cette dynamique. Cette région, marquée par une insécurité chronique liée aux conflits armés, des déplacements répétés de populations et un accès limité aux infrastructures de santé, constitue un terrain particulièrement favorable à la persistance et à la propagation du virus.
Autrefois, les épidémies mettaient des mois, voire des années à se propager au rythme du transport terrestre ou maritime. Aujourd’hui, la vitesse de diffusion des épidémies est devenue vertigineuse, un virus pouvant traverser la planète en moins de 24 heures !
L’explication principale dans cette diffusion express des virus se trouve dans l’intensification du trafic aérien ces dernières années, qui favorise le flux de marchandises, d’animaux et des êtres humains. À cela s’ajoutent aujourd’hui d’autres facteurs de mobilité, notamment le développement massif des réseaux ferroviaires à grande vitesse.
Par exemple, l’expansion rapide du réseau de trains à grande vitesse en Chine a profondément modifié les dynamiques de circulation interne, facilitant des déplacements massifs de population. C’est le cas notamment lors des déplacements saisonniers, liés en particulier aux grandes fêtes traditionnelles, comme le Nouvel An chinois, qui donnent lieu à des déplacements massifs de population à l’échelle du pays.
La pandémie de Covid-19 a illustré cette accélération sans précédent puisque, en à peine 6 à 8 semaines, le virus s’est propagé sur plusieurs continents. En moins de 12 semaines, l’OMS déclarait une pandémie mondiale. On connaît la suite, le virus s’étant propagé à plus de 180 pays…
Si tous les facteurs mentionnés précédemment jouent un rôle important, le plus puissant accélérateur des épidémies est probablement le changement climatique. Largement lié aux activités humaines, il agit comme un puissant moteur d’émergence et de réémergence des maladies virales.
Ce phénomène ne se limite pas uniquement à la hausse continue des températures que nous observons ces dernières années, mais il englobe également l’intensification des événements extrêmes (sécheresses, inondations, canicules, tempêtes…), ainsi que des perturbations majeures des écosystèmes.
Les sécheresses, par exemple, poussent de nombreux animaux à se rapprocher des zones habitées à la recherche d’eau et de nourriture, tandis que les fortes pluies et inondations favorisent la prolifération des rongeurs en augmentant les ressources disponibles et en les déplaçant vers les zones habitées, ce qui accroît notamment le risque de transmission de virus comme les hantavirus.
De même, l’augmentation des températures et des épisodes de fortes pluies en France a favorisé l’expansion des moustiques tigres, contribuant à une circulation record du chikungunya en 2026, y compris dans des zones où il était auparavant rarement détecté.
Pour conclure, une émergence virale est un phénomène complexe qui ne dépend jamais d’un seul facteur, mais plutôt de la convergence de multiples éléments : un virus capable de se transmettre efficacement qui rentre en contact avec l’être humain, une population vulnérable, des systèmes de santé fragiles, une forte mobilité humaine, des conditions climatiques favorables…
C’est ce cocktail explosif, davantage que les caractéristiques du virus lui-même, qui transforme une infection locale en épidémie ou en pandémie. Ainsi, l’émergence virale relève d’un équilibre complexe et très difficile à anticiper.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que les conditions actuelles sont particulièrement favorables à l’avènement de l’ère des virus émergents. Ces dernières années, nous n’en avons probablement observé que les prémices…
Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.
15.06.2026 à 00:04
Antoine Pécoud, Professeur de sociologie, Université Sorbonne Paris Nord
Alors que les institutions et les chercheurs multiplient la publication de données pour rétablir la vérité factuelle, pourquoi, en matière d’immigration, le débat démocratique est-il si peu objectif ?
Dès qu’il s’agit d’immigration, ce sont toujours les mêmes clichés qui reviennent : les migrants refusent de s’intégrer ; ils volent les emplois des nationaux ; ils islamisent l’Europe et « grand-remplacent » ses habitants ; ils profitent de l’« Europe passoire » pour abuser de la protection sociale ; ils feraient mieux de rester chez eux et de développer leur pays – et ainsi de suite.
Ces préjugés sont aussi anciens que l’immigration. Au XIXᵉ siècle, Marx et Engels débattaient déjà des effets préjudiciables de l’immigration irlandaise sur la classe ouvrière anglaise et, malgré une réalité sensiblement plus nuancée, la crainte que le travailleur étranger ne pénalise le « natif » reste ancrée dans le débat public. En France, les stéréotypes actuels sur les immigrés d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ressemblent beaucoup à ceux que subissaient les Italiens ou les Polonais il y a un siècle.
Aujourd’hui comme hier, ces idées reçues ont des conséquences bien réelles. Elles renforcent le rejet des immigrés et empêchent de tirer profit de leur apport économique ou démographique. En biaisant le débat démocratique, elles alimentent une demande pour des politiques restrictives, mais inefficaces, car en décalage avec la réalité qu’elles prétendent gouverner.
À titre d’exemple, malgré la nouvelle loi française sur l’immigration de janvier 2024 (« loi Darmanin »), malgré le pacte européen sur la migration et l’asile de 2024, malgré plusieurs mesures prises par le gouvernement britannique, et malgré un nouvel accord franco-britannique en été 2025, les traversées de la Manche ont atteint le chiffre de 41 000 en 2025, au plus haut depuis 2022.
La lutte contre ces préjugés est donc une priorité pour un vaste éventail d’acteurs. Au niveau des pouvoirs publics, c’est le cas de l’Union européenne, qui s’alarme des fake news, des théories conspirationnistes, et de leurs effets sur l’adhésion au projet européen. En France, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est employé à combattre les rumeurs concernant, par exemple, son soutien au Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées ou régulières (ou « Pacte de Marrakech »). En 2024, c’est le premier ministre espagnol Pedro Sanchez qui invalidait les idées fausses (bulos) sur le sujet devant le Parlement.
Au niveau international, le Forum d’examen des migrations internationales qui s’est tenu à l’ONU, en mai 2026, a été l’occasion pour le secrétaire général Antonio Guterres de dénoncer la désinformation sur l’immigration. Des agences comme le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) conduisent des programmes de lutte contre les stéréotypes qui affectent les migrants et les réfugiés. Une des stratégies de ces agences est de fournir des données sur le sujet, comme en atteste la création par l’OIM du Global Migration Data Analysis Centre en 2015. L’Union européenne a publié en 2025 un « Atlas of migration », partageant cet objectif de mettre à disposition les chiffres à même de combattre les fake news.
Plusieurs ONG et associations de premier plan (parmi lesquelles Oxfam, le Syndicat de la magistrature, Emmaüs solidarité, Médecins du monde ou Médecins sans frontières) se sont réunies autour de la chercheuse en droit des étrangers Sophie-Anne Bisiaux pour publier, en 2025, En finir avec les idées fausses sur les migrations, un ouvrage qui réfute de façon systématique un vaste éventail de préjugés. Un inventaire récent a identifié plus de 200 publications visant le même objectif depuis 1990, dont 46 en français : pour les spécialistes de l’immigration, la lutte contre les idées reçues est donc un travail à plein temps.
Pour vulgariser les résultats de la recherche scientifique, les chercheurs font pourtant face à des obstacles importants.
La réfutation d’une idée reçue demande sensiblement plus de temps et d’énergie que sa production : c’est la « loi de Brandolini », en vertu de laquelle ceux qui débitent des inepties ont toujours un temps d’avance sur ceux qui les corrigent.
Un second obstacle tient à la posture de l’expert ou du chercheur. Déconstruire des préjugés peut s’avérer compliqué à mettre en œuvre lorsque les « sachants » sont soupçonnés de vouloir imposer leurs vues. À l’instar du « grand remplacement », nombre de préjugés anti-immigration et de théories conspirationnistes sont imprégnés d’une hostilité à l’égard des élites, accusées d’être déconnectées de la réalité, voire d’agir sciemment contre les intérêts du peuple.
Les acteurs qui se positionnent contre les idées reçues se placent enfin dans une posture défensive, qui confère paradoxalement une visibilité accrue aux préjugés. On parle d’« effet Streisand » pour désigner ce mécanisme par lequel, en voulant combattre la diffusion d’une idée, on contribue à la placer au centre de l’attention, voire même à la légitimer.
Une stratégie éprouvée pour réfuter les idées reçues est le recours aux données produites par les statistiques publiques.
Les chiffres indiquent par exemple que, contrairement à une affirmation fréquente, il n’y a pas beaucoup de réfugiés en France. Entre 2014 et 2020, dans le contexte de la guerre en Syrie, la France a reçu 25 000 demandes d’asile en provenance de ce pays, contre 633 000 en Allemagne. Pareil avec la guerre en Ukraine en 2022, suite à laquelle la France a protégé environ 73 000 personnes, sur un total de plus de 4 millions de réfugiés ukrainiens en Europe, et là où l’Allemagne et la Pologne en ont chacun accueilli autour d’un million.
Quelques incontestables que soient ces données, force est toutefois d’admettre qu’elles n’empêchent pas l’antienne habituelle selon laquelle la France serait excessivement laxiste ou généreuse. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, tenait en septembre 2025 les propos suivants :
« Chaque année, 500 000 personnes entrent dans notre pays. Et sur ce demi-million, seulement 50 000 viennent pour travailler. La question est simple : que font les 450 000 autres, et surtout, qui paie ? »
Il s’agit là d’une accumulation de contre-vérités.
En 2024, environ 343 000 premiers titres de séjour ont été délivrés en France (et non 500 000), et le taux d’emploi parmi les immigrés s’élève à environ 63 % (et non 10 %). Mais il peu probable que l’auditoire se scandalise de ces inexactitudes : ce qui compte, c’est le récit qui lui est proposé ainsi que ses valeurs sous-jacentes, fondées sur la distinction entre « eux » et « nous » et sur les difficultés socioéconomiques vécues par une partie de la population française.
Les chiffres entraînent en outre le débat sur un terrain parfois glissant. Imaginons que la situation s’inverse et que la France accueille plus de Syriens et d’Ukrainiens que l’Allemagne, serait-ce une catastrophe ?
Les politiques migratoires ne se résument pas aux chiffres. Elles soulèvent des questions fondamentales en termes de valeurs. Que le nombre de réfugiés en France soit de mille ou d’un million est alors secondaire. Ce qui compte, c’est l’importance accordée à certains principes, comme le droit d’asile, et le type de société que l’on souhaite : plus ou moins ouverte sur le monde, plus ou moins cosmopolite ou solidaire.
Ce débat-là ne peut se passer des chiffres (ce n’est pas pareil d’accueillir un millier ou un million de réfugiés), mais les interrogations qu’il pose vont bien au-delà des querelles statistiques.
Une dernière difficulté soulevée par la lutte contre les idées reçues est que la méthode peut s’inverser. C’est le cas avec un livre récent du directeur d’un think tank nommé « Observatoire de l’immigration et de la démographie », Nicolas Pouvreau-Monti, très commenté depuis sa parution dans les médias marqués à droite. Intitulé Immigration, mythes et réalités, il confronte les idées reçues à l’analyse, à ceci près que ce sont cette fois les « mythes » qui seraient favorables à l’immigration, tandis que l’analyse de la « réalité » inviterait à lutter encore davantage contre l’immigration.
La démarche n’est pas très crédible.
D’une part, et malgré une réalité souvent complexe, l’hostilité à l’égard de l’immigration est bien présente dans la société française et une trentaine de lois ont été adoptées depuis 1980, toutes plus restrictives les unes que les autres : il est donc incorrect de dire que les idées reçues dominantes en France sont excessivement bienveillantes à l’égard de l’immigration.
D’autre part, la « réalité » décrite par ce livre ne fait pas l’objet d’une analyse scientifique rigoureuse, car l’objectif est moins de comprendre les dynamiques migratoires que d’élaborer un programme radical en vue des élections de 2027 en France, clairement aligné sur les positions de l’extrême droite.
En janvier 2025, cet institut disait par exemple craindre l’afflux de 580 millions de réfugiés en France, ce qui multiplierait par cinq le nombre total de personnes déplacées dans le monde (117 millions selon le HCR), et par huit la population du pays… Mais un tel scénario suppose que non seulement l’ensemble des personnes affectées par les conflits quittent leur pays, mais aussi qu’elles décident toutes de venir en France. Ces deux conditions sont aussi irréalistes l’une que l’autre, et un tel pronostic ne vise donc qu’à électriser le débat et à appeler au démantèlement du droit d’asile.
Cette lutte inversée contre les idées reçues n’en est pas moins symptomatique d’une forte polarisation, qui voit chaque camp délégitimer la position de son adversaire en la traitant d’idée reçue – avec le risque de ne parler qu’à ses propres coreligionnaires, et au détriment de la qualité démocratique, mais aussi de la prospérité du pays et des droits des migrants et des réfugiés.
Antoine Pécoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.06.2026 à 10:33
Malka Guillot, Professeure d'économie, Université de Liège
Et si la clé pour réduire les inégalités était la prédistribution ? Autrement dit, les mécanismes qui réduisent (ou creusent) les inégalités avant l’impôt comme le salaire minimum. Car la reconfiguration des cotisations sociales joue un rôle central dans la réduction des inégalités. Quand les réduire ? les augmenter ? Faut-il les appliquer de la même façon à tous les salariés ? Explication avec le cas de la France grâce à des données de 1900 à 2018.
Quand on parle de réduction des inégalités, on pense d’abord à l’impôt sur le revenu ou aux politiques éducatives. Plus rarement aux cotisations sociales salariales et patronales. Pourtant, l’histoire française montre que ces prélèvements, conçus à l’origine pour financer la Sécurité sociale, ont aussi progressivement servi à remodeler la distribution des revenus. Ils représentent de fait une part importante des recettes fiscales totales dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, en moyenne 26 % des recettes fiscales totales, soit 9 % du PIB.
Dans une étude menée avec Antoine Bozio, Bertrand Garbinti, Jonathan Goupille-Lebret et Thomas Piketty, nous avons comparé les systèmes de redistribution et prédistribution entre la France et les États-Unis sur plus d' ;un siècle. Notre conclusion : les différences d’inégalités après impôts et transferts sociaux entre les deux pays s’expliquent surtout par les inégalités ex ante, avant redistribution.
Autrement dit, ce qui diverge le plus, c’est la formation primaire des revenus – sur le marché du travail et via les institutions salariales comme le salaire minimum, les négociations collectives ou les conventions de branche – davantage que l’intensité de la redistribution monétaire ex post – comme les allocations logement ou l’impôt sur la fortune immobilière. Nous soulignons que la seule mesure de la redistribution peut être empiriquement trompeuse pour juger les politiques de réduction des inégalités.
Dans notre autre étude menée avec Antoine Bozio et Thomas Breda, nous montrons que les inégalités salariales après impôt en France ont diminué de 19 % entre 1967 et 2019, mais ont augmenté de 15 % avant impôt. De facto, les cotisations sociales sont devenues le principal outil de redistribution des richesses.
Ensemble, ces deux travaux portent un message clair : pour comprendre les inégalités, il faut regarder au-delà de la redistribution visible et s’intéresser aux mécanismes qui façonnent les revenus avant même que l’État n’intervienne.
La distinction entre redistribution et prédistribution est essentielle.
La redistribution classique corrige les écarts de revenus une fois qu’ils ont été produits, via les impôts et les prestations sociales. La prédistribution est un concept ayant pris une place croissante dans les débats de politiques publiques depuis les années 2000, en particulier au Royaume-Uni. Il agit plus en amont via les systèmes juridiques et sociaux qui contribuent à déterminer le pouvoir de négociation des employés vis-à-vis des employeurs, notamment à travers les règles de fixation des salaires, le droit des sociétés, la réglementation du salaire minimum et la force des syndicats.
Dans le cas français, ces instruments ont joué un rôle majeur. Comme le montre la figure ci-dessous, les inégalités salariales brutes – avant déduction des cotisations sociales et fiscales – augmentent de + 15,4 % entre 1967 et 2019 ; les inégalités de salaires nets – après déduction des cotisations sociales et fiscales – diminuent de 18,9 %.
Autrement dit, le système n’a pas seulement compensé les écarts produits par le marché ; il les a aussi infléchis. La France se distingue par ses inégalités de salaires nets, mais pas par ses inégalités de salaires avant impôt.
Ce résultat est peu intuitif. Les cotisations sociales sont souvent traitées comme un paramètre administratif du coût du travail, peu discuté dans l’espace public. C’est précisément leur inscription dans l’architecture salariale qui en fait un instrument puissant. En modifiant progressivement les taux, les exonérations et les assiettes, les pouvoirs publics peuvent déplacer la charge contributive entre catégories de travailleurs et d’employeurs, tout en influençant le coût relatif des différents niveaux de salaire.
Deux mécanismes apparaissent centraux dans l’expérience française : le déplafonnement progressif des cotisations sociales et les allègements ciblés sur les bas salaires.
Pour les mettre en lumière, nous avons analysé le taux moyen de cotisations sociales, à savoir la part salariale ajoutée à la part employeur. Pour ce faire, nous détaillons la part du salaire avant impôt au premier décile (D1) – niveau du salaire au-dessous duquel se situent 10 % des salaires –, de la médiane (D5) et neuvième décile (D9) – le salaire au-dessous duquel se situent 90 % des salaires – entre 1967 et 2019.
Le premier mécanisme équivaut au déplafonnement progressif des cotisations sociales, déployé jusqu’au début des années 1990. Ce dernier fait augmenter plus rapidement les taux en haut de la distribution et rapproche les profils de prélèvement entre D5 et D9.
Le second mécanisme intervient ensuite, à partir du milieu des années 1990. Les allègements ciblés sur les bas salaires font nettement baisser le taux du premier décile (D1), tandis que les taux restent élevés pour la médiane (D5) et le neuvième décile (D9). Au total, on passe d’un profil initialement régressif à un profil plus progressif en fin de période.
Ce compromis n’est jamais parfait. Les réductions de cotisations peuvent compliquer la lecture du système et encourager une concentration des emplois et des hausses de salaire autour des bas salaires, là où les allègements sont les plus importants. Elles ont permis, dans le cas français, de soutenir une forme de compression salariale sans passer uniquement par des transferts budgétaires visibles.
Cette trajectoire française met en lumière un paradoxe. D’un côté, l’usage des cotisations sociales comme levier redistributif présente des avantages réels. Le prélèvement est administrativement efficace, adossé à la fiche de paie, et il déclenche généralement moins de controverses qu’une hausse explicite de l’impôt. Pour un gouvernement, il peut donc être plus facile de faire évoluer la distribution des revenus par ce canal que par une réforme fiscale frontale.
D’un autre côté, lorsque la redistribution passe par des mécanismes de cotisations intégrés au financement de la Sécurité sociale, ses effets sont moins directement lisibles et doivent être documentés empiriquement. Qui supporte la contribution ? Qui bénéficie des réductions ? Quels effets sur les salaires nets, l’emploi et le financement social ?
Les résultats de ces travaux suggèrent ainsi qu’on ne peut pas évaluer les inégalités en regardant uniquement la redistribution après impôts et transferts ; il faut aussi mesurer la formation des revenus avant impôt et le rôle des réformes de cotisations sociales.
La Belgique offre un point de comparaison utile, précisément parce qu’elle partage avec la France un État social développé, un niveau élevé de prélèvements sur le travail et des dispositifs ciblés sur certains bas salaires. Le système de cotisations sociales présente certaines similitudes avec le système français, comme ses objectifs – financement de la Sécurité sociale, retraite, chômage, maladie –, et son fonctionnement progressif, avec des taux de cotisation plus élevés pour les hauts revenus.
Contrairement à la France, les cotisations sociales en Belgique sont toujours plafonnées. Le taux de cotisations sociales est plus élevé en Belgique qu’en France. En 2024, les cotisations sociales représentaient en Belgique 52,7 % du coût salarial d’un·e travailleur·se (pour le salaire moyen), contre 46,8 % en France, selon l’OCDE (Taxing Wages). La Belgique a également mis en place des réformes pour réduire les cotisations sociales pour les bas salaires, mais de montre ampleur que celles qui ont eu lieu en France.
Cet article a été rédigé avec l’aide d’Arnaud Stiepen, expert en vulgarisation scientifique.
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