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15.06.2026 à 17:25

Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé

Morgane Angibaud, Pharmacien d'officine & Maitre de conférence associé à l'UFR des Sciences Pharmaceutiques et Biologiques, Nantes Université

Les maisons de santé, qui regroupent médecins généralistes, kinésithérapeutes, infirmiers, etc. améliorent-elles l’accès aux soins et la prise en charge, notamment des maladies chroniques ?
Texte intégral (2219 mots)

Avec un objectif fixé à 4 000 établissements d’ici 2027, les maisons de santé, qui regroupent médecins généralistes, masseurs-kinésithérapeutes, infirmier·ères, pharmacien·nes et autres professionnel·les de santé, montent en puissance. Elles sont présentées comme l’une des solutions pour améliorer l’accès aux soins de toutes et tous, en particulier pour les personnes qui souffrent de maladies chroniques. Mais ont-elles fait leurs preuves ?


Les maisons de santé pluriprofessionnelles sont des lieux de soins de plus en plus visibles. Soutenues par les pouvoirs publics, elles apparaissent comme une solution aux nouveaux défis de notre système de santé.

Mais quels sont leurs effets documentés sur les patients, les soignants et l’organisation des soins ?

Une réponse à la fragmentation des soins

Les systèmes de santé sont confrontés à de multiples défis : vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, pénurie de soignants et accentuation des inégalités sociales de santé. Ces évolutions rendent la prise en charge plus complexe et peuvent entraîner des actes redondants, des informations parfois contradictoires entre soignants, une baisse de la qualité des soins, mais aussi une augmentation des coûts.

C’est dans ce contexte que se développent des formes d’organisation fondées sur la coordination. En France, les maisons de santé constituées entre des professionnels médicaux, auxiliaires médicaux ou pharmaciens, créées en 2007, en sont l’un des principaux exemples.

Fin 2023, elles regroupaient 2 501 équipes, plus de 32 000 soignants, et elles accueillaient près de 8,9 millions de patients.

Une organisation plus qu’un lieu

Au sein de ces maisons de santé pluriprofessionnelles, se trouvent des soignants de ville, le plus souvent des médecins généralistes, des infirmiers, des masseurs-kinésithérapeutes et des pharmaciens. Elles collaborent parfois avec d’autres professionnels comme les psychologues ou d’autres structures de soins telles que les maisons de retraite, les hôpitaux ou les cliniques. Contrairement à une idée répandue, une maison de santé pluriprofessionnelle ne se définit pas par un bâtiment mais sur un projet de santé commun, élaboré et porté par les soignants.

Ce projet structure leur manière de travailler ensemble. Dans la pratique, cette organisation se traduit par des réunions de concertation autour de cas complexes, l’élaboration de plans personnalisés de santé, ou encore la mise en place de protocoles de délégation de tâches entre soignants. Ce mode de fonctionnement modifie les pratiques professionnelles. Il transforme le rôle des soignants qui s’inscrit davantage dans une logique de coordination que d’exercice isolé.

Depuis 2016, ces structures s’inscrivent dans le cadre plus large des équipes de soins primaires, connues à l’international sous le terme de primary care teams. Les soins primaires correspondent au premier niveau de contact entre la population et le système de santé. Ils sont assurés par des professionnels, comme les médecins généralistes, infirmier·ères, sages-femmes, pharmacien·nes ou dentistes, travaillant en proximité avec la population. C’est dans cette perspective internationale que s’inscrivent les résultats présentés dans cet article.

Des bénéfices documentés pour certaines maladies chroniques

Les maladies chroniques constituent la principale cause de mortalité dans le monde. Elles sont responsables de 75 % des décès, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé. En France, elles concernent plus d’un cinquième de la population. Leur prise en charge représente un nouveau paradigme pour notre système de santé et demandent des dispositifs qui permettent une prise en charge globale des personnes et, autant que possible, personnalisées.

Le travail en équipe est associé à une amélioration de certains indicateurs de santé, en particulier pour les maladies cardiovasculaires. Il a notamment été démontré que, par rapport à un suivi plus traditionnel, les patients pris en charge par une équipe présentent de meilleurs résultats cliniques : une diminution de la pression artérielle, une diminution de l’hémoglobine glyquée – un indicateur clé dans le diabète-, ainsi qu’une réduction des taux de LDL-cholestérol, communément appelé « mauvais » cholestérol. De plus, une réduction du tabagisme a également été rapportée.

Améliorer aussi la santé et le bien-être des soignants

En 2023, plus de la moitié des soignants déclarent avoir connu un épisode d’épuisement professionnel, avec des niveaux élevés chez les infirmiers et les médecins. Améliorer la santé et le bien-être des soignants est essentiel pour réduire la perte d’attractivité des métiers du soin et améliorer la qualité des soins des patients.

Les maisons de santé pluriprofessionnelles fondent leur organisation sur une répartition plus claire des rôles, une prise de décision collective et des formes de gouvernance moins hiérarchiques. La littérature scientifique suggère que ces évolutions sont associées à une meilleure reconnaissance des compétences de chacun, une satisfaction professionnelle accrue et une diminution du risque d’épuisement professionnel.

Des effets sur l’accès aux soins

L’accès aux soins constitue un problème majeur. Les délais de rendez-vous s’allongent, atteignant en moyenne douze jours pour un médecin généraliste. L’accès aux soins résultent à la fois de facteurs individuels – âge, niveau de ressources, capacité de déplacement – et de facteurs organisationnels comme la présence et les capacités d’accueil des cabinets médicaux.

Les maisons de santé apparaissent alors comme un moyen d’action. Elles participent à l’attractivité des territoires pour les médecins généralistes car elles favorisent une prise en charge plus fluide, ce qui permet de soigner davantage de patients et d’accélérer les délais de prise en charge.

En parallèle, l’hôpital et la médecine spécialisée sont sous forte pression. Les services d’urgence en sont l’exemple le plus parlant : près d’un Français sur deux s’y est déjà rendu pour un problème qui ne relevait pas d’une urgence réelle. Les maisons de santé pourraient répondre à cette problématique en améliorant l’organisation des soins de proximité. Certaines études montrent qu’elles peuvent réduire le recours aux médecins spécialistes, les passages aux urgences ou encore les hospitalisations, même si ces bénéfices ne sont pas retrouvés de manière systématique.

Des avancées sur la qualité des soins

La coordination des soins est souvent présentée comme un levier pour améliorer la qualité, la sécurité et la pertinence des soins. Des travaux de recherche suggèrent que le travail en équipe pourraient favoriser une meilleure analyse et prise de décision de la part des soignants, ainsi qu’une meilleure conformité aux recommandations, en particulier dans la prise en charge des maladies cardiovasculaires ou du diabète.

Mais la qualité des soins ne se résume pas à des indicateurs de résultats. Elle passe aussi par l’expérience des patients, c’est-à-dire tout ce qu’une personne vit au fil de son parcours de santé, dans ses échanges avec les soignants comme dans les situations qu’elle traverse.

Aujourd’hui, cette expérience est de plus en plus souvent prise en compte dans l’évaluation des soins. Dans le cas des maisons de santé, des études suggèrent une amélioration, notamment dans la communication entre patients et soignants, mais ces effets restent modestes.

Un impact à confirmer sur le recours aux spécialistes et à l’hospitalisation

Les maisons de santé sont un véritable tournant dans la manière de soigner en passant d’une pratique isolée à un travail d’équipe centré sur le patient.

Les études montrent des bénéfices concrets : un meilleur bien-être des soignants, un meilleur accès aux soins et une prise en charge améliorée des maladies cardiovasculaires. En revanche, leur impact sur le recours aux médecins spécialistes, les hospitalisations ou encore l’expérience des patients reste encore à confirmer.

Ces résultats démontrent que le travail en équipe est efficace. C’est dans cette logique que le gouvernement encourage le développement des maisons de santé pluriprofessionnelles, avec un objectif de 4 000 structures d’ici 2027. Si elles en sont l’exemple le plus visible, il s’agit plus largement de soutenir toutes les formes d’équipes de soins primaires. D’ailleurs, certaines régions ont déjà investi le sujet en expérimentant de nouvelles formes d’organisation.

Cependant, le travail en équipe des soignants n’est pas une solution miracle. Pour répondre pleinement aux défis du système de santé, d’autres évolutions sont indispensables. L’enjeu est global : améliorer la santé de tous, offrir une meilleure expérience aux patients, préserver les soignants de l’épuisement, maîtriser les dépenses et garantir un accès équitable aux soins.

The Conversation

Morgane Angibaud a reçu des financements de la Direction générale de l'offre de soins (PREPS 2020).

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15.06.2026 à 17:24

Avec son encyclique sur l’IA, Léon XIV ne pense plus l’église comme une citadelle assiégée

Jacques-Benoît Rauscher, Enseignant-chercheur en théologie morale sociale, UCLy (Lyon Catholic University)

L’encyclique de Léon XIV, « Magnifica Humanitas », revient à des fondamentaux spirituels. À distance d’un catholicisme pensé comme « contre-modèle » sociétal.
Texte intégral (2291 mots)

L’encyclique du pape Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle, « Magnifica humanitas », signée le 15 mai 2026, inaugure pour le Vatican une nouvelle manière de prendre la parole dans l’espace public. Le souverain pontife part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence, revenant à des « fondamentaux » spirituels, à distance d’un catholicisme pensé comme « contre-modèle » sociétal. L’histoire de la « doctrine sociale de l’Église » permet de mieux saisir l’importance de cette évolution.


C’est un paradoxe plusieurs fois commenté. Ces dernières semaines, les discussions concernant l’intelligence artificielle (IA) ne viennent pas des annonces d’une start-up de la Silicon Valley, mais du Vatican. Une des plus vieilles institutions de la planète se penche sur la mutation technologique du moment. Le contraste entre ces deux cadres, couplé au relatif silence qui entoure l’IA explique sans doute la curiosité de nombre d’analystes pour l’encyclique papale (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique, ndlr) « Magnifica Humanitas ».

Mais, au-delà du contenu et du contexte, une évolution importante a moins été notée à propos de ce texte pontifical. Léon XIV y adopte une posture qui tranche avec celle de ses prédécesseurs quand ceux-ci traitent, dans le cadre de la « doctrine sociale de l’Église », de questions économiques, sociales et politiques.

De fait, de Léon XIII à Léon XIV, de 1891 à nos jours, se pencher sur les textes sociaux des papes, c’est être témoin d’un bouleversement à bas bruit des rapports de l’Église catholique avec la sphère publique.

À l’origine de la doctrine sociale : un contre-modèle catholique

La première encyclique sociale, « Rerum novarum », publiée le 15 mai 1891, place les papes sur un terrain nouveau : celui de la défense de la condition ouvrière dans un contexte d’industrialisation massive du monde occidental. Si Jean Jaurès souligne l’importance de ce texte et que le curé de campagne de Bernanos fait un éloge de Léon XIII, son influence ne se limite pas à quelques élites. Elle consacre l’émergence d’un courant de démocratie chrétienne et de syndicalisme d’inspiration catholique partout en Europe. En ce sens, on pourrait y lire une adaptation du catholicisme à un pluralisme politique, à la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.

Pourtant, si l’on se penche plus précisément sur « Rerum novarum » on voit que ce texte est aussi marqué par une certaine nostalgie du rôle autrefois dévolu au catholicisme dans les sociétés non laïcisées. Léon XIII souligne ainsi combien les maux liés à l’industrialisation pourraient être réparés si les mœurs chrétiennes étaient adoptées, recommencées sur nouveaux frais. En 1931, son successeur Pie XI se placera dans une même perspective en appelant de ses vœux, sous l’égide d’universités catholiques, l’émergence d’une science sociale catholique.

Alors que les sociétés choisissent la voie d’une séparation institutionnelle avec le catholicisme, la doctrine sociale de l’Église cherche donc à promouvoir, jusque dans le premier XXᵉ siècle, l’émergence d’un contre-modèle catholique.

Années 1960 : le Saint-Siège mise sur les institutions internationales

Cette perspective change assez radicalement à partir des années 1960, en raison d’évolutions qui affectent tant l’intérieur que l’extérieur de l’Église catholique.

En interne, cette période est, en effet, marquée par le concile Vatican II (1962-1965) qui cherche à enterrer résolument la hache de guerre dans le conflit qui oppose le catholicisme au monde moderne depuis la fin du XIXᵉ siècle. En ce sens, les textes de doctrine sociale catholique de cette époque cherchent à se placer sur un terrain qui refuse explicitement une posture de surplomb.

Mais ce mouvement interne au catholicisme s’inscrit aussi dans une évolution globale qui place les questions sociales à un niveau mondial. Celle-ci est marquée par l’émergence d’institutions internationales dotées d’une structure et d’une influence encore jamais vues dans l’histoire de l’humanité (Organisation des Nations unies, etc.). Cette évolution est également lisible dans le mouvement de décolonisation qui déplace les problématiques sociales du prisme occidental qui les avait caractérisées jusqu’alors.

La doctrine sociale de l’Église épouse cette dynamique. Elle trouve ainsi dans l’internationalisation des questions de société un allié inattendu pour porter son discours. D’abord, le caractère international de la structure catholique lui permet de mettre en avant une expertise et des réseaux d’influence dans nombre de pays émergents. Ensuite, les institutions internationales donnent à sa parole un écho particulier. C’est dans cette perspective que l’on peut lire le soutien très prononcé des papes aux Nations unies auprès desquelles le Saint-Siège – qui y est observateur permanent – ne se prive pas d’intervenir.

Alors que la baisse de la pratique cultuelle marque les sociétés occidentales et que les sociologues du début du XXᵉ siècle avaient prévu un effondrement des références religieuses, c’est sur la scène internationale que l’importance de ces dernières se fait sentir. Le catholicisme n’échappe pas à ce mouvement qualifié de « revanche de Dieu ». Dans un contexte de sécularisation, les papes trouvent ainsi, auprès des institutions internationales, la possibilité de jouer leur partition propre.

L’IA, Babel et Jérusalem

Depuis les années 2000, cette deuxième période semble définitivement close. Tout d’abord, les institutions internationales jouissent d’un poids moindre et leur perte d’influence rejaillit conséquemment sur la doctrine sociale de l’Église. Ensuite, la matrice catholique la plus classique qui pouvait encore structurer la vie intellectuelle de la seconde moitié du XXᵉ siècle est plus fortement érodée.

Dans les sociétés occidentales, le mouvement de sécularisation a laissé place à une « exculturation » du catholicisme qui ne constitue plus le socle de références (même implicite) des débats (pour reprendre l’expression de la sociologue Danièle Hervieu-Léger). Parallèlement, des revendications (souvent minoritaires mais très visibles) cherchent à arrimer une pensée politique conservatrice à une culture catholique affichée.

Dans ce contexte, la méthode retenue par le pape Léon XIV dans sa première encyclique apparaît significative : « Magnifica humanitas » s’ouvre ainsi sur deux récits bibliques qui servent de guide à sa réflexion sur la technique. D’emblée, le pape l’affirme :

« Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (Cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem […] Le choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple, qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. »

Léon XIV montre que l’être humain décrit par la Bible porte en lui une volonté bonne de construire, de transformer le monde par ses aptitudes. Mais ces capacités peuvent lui faire perdre de vue la nécessité d’accueillir cette autre caractéristique humaine essentielle qu’est la fragilité.

Être fragile consiste, pour le pape, à ne pas se rêver tout-puissant, à ne pas considérer que les limites humaines sont uniquement des problèmes pour lesquels existent des solutions techniques. La fragilité permet à l’être humain de mesurer combien il a besoin des compétences spécifiques de ses semblables pour venir compléter ce qu’il accomplit.

L’IA pourrait donner l’illusion d’avoir des solutions immédiates à tout problème. Celui qui l’utilise peut se sentir tout-puissant. Se développer en refusant la fragilité et l’altérité qu’elle implique, c’est la « tentation de Babel ». À l’inverse, se développer en se reconnaissant interdépendant, c’est la « reconstruction des murs de Jérusalem ». Autrement dit, quand il traite d’IA, Léon XIV part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence avant de se saisir des questions politiques liées aux mutations technologiques.

Un catholicisme qui ne se pense plus comme une citadelle assiégée

Le pape, la Bible : on pourrait objecter que ce couple n’a rien de mal assorti et qu’entendre le pontife citer l’Écriture relève de l’évidence… Pourtant, jusqu’alors, la doctrine sociale de l’Église traitait souvent plus de philosophie sociale ou de droit international que de récits bibliques longuement médités.

Ce registre qui consiste à prendre une certaine hauteur pour traiter d’un phénomène actuel consonne avec le refus exprimé par Léon XIV de s’engager dans la reconquête d’une influence perdue par l’Église. Il s’accompagne surtout d’une autocritique très originale de la position de l’Église sur plusieurs thématiques. En particulier, on voit le pape indiquer que la recherche de la vérité qu’il prône n’a pas toujours été le fort des catholiques. Il note ainsi que c’est grâce à l’intervention de journalistes (et non aux efforts de structures ecclésiales) que certains faits criminels ont pu éclater au grand jour au cœur de l’Église :

« Les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits […] Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. »

Indiquer qu’une presse indépendante est indispensable au cœur de toute institution peut être lu comme un coup envoyé aux courants qui voudraient voir dans le catholicisme une citadelle assiégée, imperméable à toute critique et apte à fonder un éventuel ordre politique nouveau. S’écartant donc tant du modèle contre-culturel du XIXᵉ siècle que de celui du dialogue centré sur les institutions internationales des années 1960, Léon XIV place ainsi son propos à un niveau plus spirituel qu’institutionnel. Si, ce faisant, il cherche toujours une influence sur la réflexion publique, la manière de l’acquérir apparaît radicalement nouvelle.

Quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur ce positionnement, il s’agit bien d’une évolution de l’expression pontificale sur la sphère publique qui n’a que peu d’équivalents chez les papes précédents (à part sans doute le pape François et son encyclique « Laudato si’ »).

Il est sans doute trop tôt pour mesurer ses conséquences éventuelles. Mais cette nouvelle posture marque un tournant qui montre qu’est profondément entérinée la laïcisation des sociétés contemporaines, la perte d’influence des institutions internationales et qu’émerge un mode d’expression papal mettant très directement en avant les fondements de la foi. Cependant, cette évolution-là, moins visible que celle de l’intelligence artificielle, n’en est pas moins significative pour ceux qui s’intéressent à la place des religions (et du catholicisme en particulier) dans l’espace public.

The Conversation

Jacques-Benoît Rauscher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.06.2026 à 17:23

Le contrôle des voies maritimes : de l’Arctique à Ormuz, les nouveaux leviers de la puissance

Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l'influence, diplomatie publique, Sciences Po

La puissance passe désormais plus par le contrôle des flux que par celui des territoires.
Texte intégral (1495 mots)

L’Otan renforce sa présence dans le Grand Nord et Moscou ressort le projet de tunnel sous le détroit de Béring. Mais la vraie bataille du Nord, et au-delà, porte sur le contrôle des flux.


Le 6 juin 2026, des forces terrestres de l’Otan ont commencé à se déployer en Finlande et en Suède, pour tenir le flanc nord-est de l’Alliance et sécuriser l’Arctique face à l’activité militaire russe et à l’intérêt grandissant de la Chine.

La région, a résumé le commandant suprême allié en Europe, est « l’une des zones les plus importantes sur le plan stratégique ». On raisonne ici en territoires et en flancs, selon une carte où sont disposées des troupes, à une certaine distance de frontières et suivant ce qui est nommé une posture.

La même semaine, à l’autre bout du même Grand Nord, Moscou ressortait un tout autre objet. En marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg, un proche du Kremlin annonçait que le tunnel sous le détroit de Béring, qui relierait la Russie à l’Alaska – rebaptisé « tunnel Poutine-Trump » – pourrait être conçu d’ici à la fin de l’année. Le projet court depuis les tsars : un serpent de mer qui resurgit tous les vingt ans, entre deux des littoraux les plus vides de la planète. Et s’il fait la une des journaux, c’est qu’il est taillé pour cela, aidant à la circulation d’un récit bien plus que des flux auxquels sont normalement destinés les tunnels.

De fait, ni les troupes du flanc finlandais, ni le tunnel rêvé ne disent où se joue vraiment la puissance dans le Nord.

Le vrai verrou : la route du Nord

La vraie prise sur le Nord porte sur l’ensemble de tout ce qui transite, de tout ce qui est convoyé sous différentes formes (les flux de marchandises, d’équipement, de pétrole ou de gaz, etc.). Béring dessine l’entrée orientale de la route maritime du Nord, que la Russie referme méthodiquement, sans un coup de canon. Elle invoque l’article 234 du droit de la mer — prévu pour les zones prises par les glaces  – pour réglementer la navigation dans sa zone économique. Détenant le quasi-monopole des brise-glaces nucléaires, seul sésame d’un passage où nul ne s’aventure sans escorte, elle refuse de confier cette escorte aux brise-glaces chinois.

Comme l’a montré le géographe Frédéric Lasserre, spécialiste des routes arctiques, la liberté de navigation y est de fait effacée. L’océan Arctique devient une mer fermée – un mare clausum – reconstituée non par la puissance ou la crainte du canon, mais par le droit, la glace et l’escorte.

Qui tient le flux ?

La question, ici n’est donc plus « à qui appartient un détroit, un espace géographique contraint ? », mais « qui tient le flux qui le traverse, et par quel levier ? » C’est ce que j’appelle la rhéopolitique, un concept que je développe dans mes analyses : contrôler les flux plutôt que les territoires – les régler, les moduler, les interrompre.

On tient un flux par le canon : à Bab el-Mandeb, drones et missiles ont suffi à dérouter une partie du commerce mondial par le cap de Bonne-Espérance. Par le tarif : douane, sanction, et jusqu’au péage – depuis la fermeture de fait d’Ormuz, fin février 2026, Téhéran conditionne le passage par ses eaux à une redevance versée aux gardiens de la révolution, selon la publication de référence du transport maritime mondial, Lloyd’s List a surnommée le « péage de Téhéran ». Ou par un levier plus discret encore, la prime. Les assureurs ayant classé le Golfe en zone de guerre, les primes se sont envolées ; le détroit, resté ouvert en droit, devenait impraticable en fait. Et pour rétablir un trafic, ce ne fut pas une marine de guerre, mais un montage assurantiel – la prime, non la canonnière – qui rouvrit la voie et décida des navires admis. Le canon s’alignait sur la prime.

De La Rochelle assiégée en 1628 à Ormuz en 2026, j’ai montré ailleurs que les détroits se ferment moins par la bataille que par le contrôle des flux.

Un même opérateur, deux détroits

C’est pourquoi, sur les rives d’Ormuz comme aux deux entrées du canal de Panama, il est significatif d’observer la même signature sur les portiques : le conglomérat hongkongais CK Hutchison, présent dans des dizaines de terminaux à travers le monde – véritables structures du commerce mondial que le grand public ne connaît pas.

Deux épisodes récents, deux formes de contrainte. À Panama, sous la pression de Washington, l’opérateur s’est vu contester la propriété même de ses concessions : un consortium mené par BlackRock a négocié le rachat, la concession historique a été remise en cause et depuis l’affaire se joue désormais en arbitrage — le tout sans un coup de feu. À Ormuz, nul n’a disputé la propriété des terminaux ; c’est le flux qui les irriguait qui s’est tari. Un même acteur, deux détroits : ici la maîtrise du lieu, là celle de la circulation. D’un côté, une géographie des lieux, héritée des atlas ; de l’autre une géographie des liens, celle des flux qui relient les territoires au monde.

Reste le plus troublant : si l’opérateur peut être observé, lui, à qui obéit-il ? Depuis la loi de sécurité nationale de 2020, l’autonomie des groupes hongkongais à l’égard de Pékin n’est plus certaine – et c’est d’ailleurs Pékin qui a d’abord bloqué la vente. Le pavillon d’un navire dit de moins en moins qui le possède ; la nationalité d’un opérateur, de moins en moins à qui il répond.

Voir avant de défendre

À ces portes, le levier décisif n’est tenu ni par un État, ni par une marine, mais par un assureur, un opérateur de terminaux, un gestionnaire d’actifs – un pouvoir exercé sans vote, et souvent sans visibilité. Il ne s’agit ni de prôner le repli, ni de rêver d’une renationalisation des passages, vaine dans une économie de flux. Il s’agit de regarder en face ce que nous avons cessé de cartographier : des contrats, des concessions, des polices, des chaînes d’allégeance.

Savoir penser la puissance aujourd’hui est, pour Luis Vassy, qui dirige Sciences Po, « un défi intellectuel de notre temps ». À l’aune de ce que montrent les détroits, la réponse est nette : la puissance se lit désormais autant dans les flux que dans les territoires. Le déploiement de l’Otan dans le Grand Nord et le tunnel rêvé de Béring relèvent du même réflexe : penser en flancs et en annonces. Pendant ce temps, le long de la route du Nord, à Ormuz ou à Panama, des flux bien réels changent de main, discrètement. On ne défend pas ce que l’on ne sait plus voir.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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