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18.06.2026 à 11:17

Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?

Matthieu Trichet, Doctorant en économie, Agence Française de Développement (AFD); Université Sorbonne Paris Nord

Benoit Faivre-Dupaigre, Chargé de recherche, département Diagnostics économiques et politiques publiques, Agence Française de Développement (AFD)

Pour les pays producteurs, principalement des pays en développement, les mesures contenues dans le Règlement européen contre la déforestation peuvent être vues comme discriminatoires au plan économique. Qu’en est-il ?
Texte intégral (2359 mots)

L’application du Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts a été repoussée à fin 2026 par l’Union européenne. Certains pays producteurs, principalement des pays en développement, considèrent ces mesures comme discriminatoires au plan économique. Qu’en est-il ? Une étude de l’Agence française de développement (AFD) a quantifié les coûts directs et indirects occasionnés par ce règlement pour ces économies.


La déforestation a bondi au cours des dernières décennies : on estime que 420 millions d’hectares de forêts ont été convertis pour d’autres usages entre 1990 et 2020. L’agriculture et la sylviculture en sont les principales causes. De sorte que l’on impute à la demande de leurs produits une responsabilité majeure dans l’incitation à déforester.

En régulant les conditions d’accès aux produits consommés sur son territoire, l’Union européenne (UE) tente désormais de faire de cette préoccupation environnementale individuelle un enjeu de responsabilité collective. Cela s’est matérialisé par le Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), adopté en 2023, mais dont l’application a pour l’instant été reportée à fin 2026 sous une forme révisée.

Le RDUE vise à interdire la mise en marché dans l’UE de sept matières premières et de certains de leurs dérivés (café, cacao, caoutchouc, huile de palme, soja, bœuf, mais également cuir, charbon de bois et papier imprimé), lorsque la preuve qu’ils ne contribuent pas à la déforestation n’est pas suffisante.

Lutter contre la déforestation en orientant sa consommation vers des produits « respectueux de l’environnement » peut sembler vertueux. Mais cela ne serait pas sans conséquence pour les économies des pays qui produisent ces marchandises. Il a ainsi été reproché à l’UE de négliger les impacts socioéconomiques auxquels font face les pays qu’elle prive d’un débouché commercial.


À lire aussi : Lutte contre la « déforestation importée » en Europe : quelles conséquences pour des millions d’Africains ?


En effet, pour de nombreux États, ce règlement représente un « risque de transition », au sens où il s’agit d’un changement réglementaire visant à réduire les impacts environnementaux d’activités humaines pouvant affecter de larges pans des pays concernés, en exigeant qu’ils s’adaptent à la nouvelle réalité imposée par leurs partenaires commerciaux.

Combien coûterait, pour les pays du Sud, la RDUE ? Notre étude récente, menée pour l’Agence française de développement (AFD) s’est penchée sur cette question.

Comment penser l’impact économique de la déforestation au-delà des exportations ?

Plusieurs travaux se sont déjà attachés à mesurer l’ampleur de la déforestation induite par la production des produits exportés vers l’UE ou d’autres destinations. Pour notre part, nous avons cherché à évaluer l’impact économique potentiel de la mise en place du RDUE sur quelques variables économiques des pays producteurs.

Nous avons, d’abord, estimé la déforestation incorporée dans les importations européennes à partir de plusieurs modèles basés sur les flux physiques entrants et sortants de produits commercialisés. Puis nous avons simulé le choc que serait une perte des exportations pour les pays producteurs de matières premières afin d’en évaluer les effets directs et indirects.

Trois scénarios principaux ont été envisagés :

  • un premier scénario actant la perte d’activité uniquement pour la part des exportations susceptibles de provenir de terres déforestées. C’est le scénario le moins impactant et le plus probable.

  • un deuxième scénario maximaliste (non-compliance), où l’intégralité des flux exportés vers l’UE serait perdue, dans l’hypothèse d’une incapacité totale à prouver que les produits exportés ne proviennent pas de parcelles déforestées. C’est le scénario le plus impactant mais le plus improbable.

  • un troisième scénario où le mécanisme serait étendu aux autres grands pays importateurs, comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Chine, le Canada, l’Australie, la Corée et le Japon, a aussi été considéré.


À lire aussi : Déforestation au Brésil : la législation européenne peut-elle changer la donne ?


Un impact économique négatif modeste pour les pays exportateurs

D’un point de vue macro-économique, nous constatons que les effets directs et indirects du RDUE sur la production pourraient être très limités. Dans le scénario le plus probable, l’impact ne dépasse pas 0,04 % du PIB, valeur la plus forte constatée. Même dans le scénario extrême (non-compliance et bannissement de tous les produits), l’impact reste modeste. Il est, au plus, de 3 % du PIB dans le cas de la Côte d’Ivoire. En aucun cas, même avec l’extension du mécanisme aux grands pays importateurs, l’impact n’atteint 0,1 % du PIB.

Exposition des pays producteurs au RDUE. En rouge, l’hypothèse la moins favorable mais la plus improbable. afd.fr/sites/default/files/2026-04/pr401-vf-web.pdf, Fourni par l'auteur

Concernant l’emploi, le RDUE, dans le scénario le plus probable, et sans adaptation des pratiques agricoles, pourrait affecter quelque 60 000 emplois dans le monde – qu’il convient toutefois de rapporter aux 8 millions d’emplois générés par la production des produits concernés par le règlement et exportés vers l’UE.

Pour les principaux pays concernés par le RDUE (Brésil, Indonésie, Côte d’Ivoire, Vietnam, Pérou, Ghana, Malaisie, notamment), les enjeux portent sur un nombre réduit de produits, comme le montre le graphe ci-dessous. De 75 à 90 % des pertes potentielles concernent seulement un ou deux produits bien identifiés, voire trois comme au Brésil avec 45 % pour le soja, 30 % pour l’élevage et 16 % pour le café.

L’adaptation des pratiques pour éviter la déforestation et la mise en conformité aux exigences de traçabilité pourrait donc se concentrer sur un nombre très restreint de produits. Ainsi, l’application du RDUE aux seuls produits issus de la déforestation n’entraînerait qu’un manque à gagner relativement faible pour le pays concerné.

Manque à gagner en fonction des scénarios considérés. AFD, Fourni par l'auteur

Les pertes les plus élevées, dans le cadre du premier scénario, s’élèveraient à 80 millions de dollars (68,9 millions d’euros) pour l’Indonésie, puis 30 à 40 millions de dollars (de 25,8 millions à 34,4 millions d’euros) pour le Brésil et la Côte d’Ivoire.

Ensuite, les estimations tombent à des valeurs inférieures à 16 millions de dollars (soit inférieures à 13,7 millions d’euros environ). On peut donc considérer que le coût d’opportunité, pour les pays, de l’arrêt de la déforestation induite par les produits exportés vers l’UE est assez faible.

Comment interpréter ces résultats ?

Ces chiffres sont à comparer, par exemple, au montant de l’aide que l’UE ou ses pays membres accordent au secteur agricole des pays en développement (PED), soit respectivement 1,3 milliard et 2,4 milliards de dollars en 2022 (soit environ 1,1 milliard et plus de 2 milliards d’euros).

Ces résultats suggèrent, sur le plan agrégé, que les pays concernés ne devraient pas subir de pertes massives qui ne sauraient être compensées facilement.

Toutefois, si les exportateurs se trouvaient dans l’incapacité de se conformer aux exigences et de prouver que les produits ne viennent pas de parcelles déforestées (scénario de non-compliance), leur risque de perte s’en verrait augmenté d’un facteur 100. Ceci constitue, en soi, une incitation à poursuivre leurs efforts pour se doter de capacités de contrôle de la déforestation et de traçage des produits.

Reste que la traçabilité de certains produits peut s’avérer particulièrement délicate, notamment pour les produits issus du bois très transformé (comme les bois agglomérés) ou les élevages pastoraux dont l’itinérance rend l’attribution de parcelles précises aux animaux complexe.

À l’heure où la mise en œuvre du règlement a été différée pour la deuxième année, ces travaux apportent un éclairage sur les arguments qui pouvaient présider à ce report. Même si l’enjeu fiscal n’a pas été abordé dans notre étude, on peut considérer que les inquiétudes ne pouvaient pas tant porter sur les pertes macro-économiques pour les PED que sur les possibles dommages ressentis par les acteurs des filières concernées à la fois du côté des exportateurs que des importateurs européens.

Plus que sur les conditions d’adaptation des pratiques agricoles pour ne pas déforester, ce sont les discussions sur les conditions de la fourniture de la preuve qui ont scellé le destin du règlement.

The Conversation

Matthieu Trichet a reçu des financements de l'ANRT dans le cadre de son contrat CIFRE.

Benoit Faivre-Dupaigre a reçu des financements de l'ANR dans un emploi antérieur au cours des années 1994-1996

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17.06.2026 à 17:43

Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins

Benjamin Montmartin, Full professor of Econometrics and Data Science - Director of the Chair Prevention and Access to Healthcare, SKEMA Business School; IAE Nice - Université Côte d'Azur

Le manque de médecins spécialistes dans certains territoires serait dû à une offre mal répartie, mais aussi à des délais d’attente inégaux pour obtenir un rendez-vous et des barrières financières.
Texte intégral (1911 mots)

Le manque de praticiens ne suffit pas à expliquer les difficultés d’accès à certaines spécialités médicales observées dans certains territoires. La désertification médicale résulterait de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre de soins mal répartie, des délais d’attente très inégaux pour obtenir un rendez-vous et la généralisation des dépassements d’honoraires.


Quand on parle de « déserts médicaux », on pense spontanément à l’absence de médecins sur certains territoires. Pour les médecins spécialistes, la réalité est plus complexe. La difficulté d’accès ne tient pas seulement à la distance à parcourir, mais aussi au temps nécessaire pour obtenir un rendez-vous et au coût restant à la charge du patient, notamment en raison des dépassements d’honoraires.

Ainsi, selon une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la santé, 4,7 % des médecins généralistes exerçaient en secteur 2 (avec droit à dépassement d’honoraires) en 2021, contre 51,7 % pour les médecins spécialistes.


À lire aussi : Faut-il recourir à l’immigration pour lutter contre les déserts médicaux ?


Distance, temps d’attente et coût : les trois dimensions de la désertification médicale

Autrement dit, la désertification médicale des spécialistes doit être appréhendée sous trois dimensions : la distance, le temps d’attente et le coût.

Ces difficultés d’accès ont des conséquences directes sur le renoncement ou le report de soins. Une enquête nationale, portant sur 158 032 répondants analysés, montre que 25,4 % des personnes interrogées déclarent avoir renoncé ou reporté au moins un soin au cours des douze derniers mois. Les consultations de spécialistes figurent parmi les soins les plus concernés, en particulier en ophtalmologie, gynécologie et dermatologie.

Les raisons invoquées recoupent précisément ces trois dimensions : le reste à charge, la difficulté à obtenir un rendez-vous et, plus marginalement, les problèmes de mobilité.

Une accessibilité géographique très inégale

La première dimension est la plus visible : celle de la répartition des spécialistes. Mais compter le nombre de médecins dans un département ne suffit pas. C’est pour cela que la Drees et l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) ont développé l’indicateur d’accessibilité potentielle localisée (APL) qui mesure, à une échelle communale, l’adéquation entre l’offre et la demande de soins. Cet indicateur tient compte de la proximité des professionnels, de leur activité effective et des besoins de la population locale, qui varient selon l’âge.

Une récente étude de l’Irdes, qui a porté sur les cardiologues, dermatologues et ophtalmologistes, montre que, dans la plupart des départements, l’accès aux soins se concentre autour d’un pôle urbain, souvent la préfecture, puis se dégrade à mesure que l’on s’en éloigne.

Dans certains territoires, comme la Creuse et l’Indre pour l’ophtalmologie, ou encore la Nièvre et la Lozère pour la dermatologie, l’accessibilité reste faible sur une large partie du territoire.

La situation n’est toutefois pas la même selon les spécialités : les cardiologues sont globalement mieux répartis que les dermatologues et les ophtalmologistes. Parler « des spécialistes » au global masque donc des réalités très différentes d’une discipline à l’autre.

Aujourd’hui, il est encore difficile de suivre précisément l’évolution de l’accessibilité géographique aux médecins spécialistes, du fait de l’absence de données annuelles systématiques pour l’ensemble des spécialités.

Un temps d’attente en augmentation structurelle

La deuxième dimension est plus difficile à mesurer, mais tout aussi importante : le temps d’attente. Avoir un spécialiste à une distance raisonnable ne garantit pas qu’on puisse le consulter rapidement.

En 2018, une enquête de la Drees montrait que les délais moyens dépassaient deux mois pour les ophtalmologues et les dermatologues, et restaient supérieurs à un mois pour les cardiologues, les rhumatologues et les gynécologues.

Cette enquête soulignait également le fait que les délais étaient plus longs dans les communes dans lesquelles l’accessibilité géographique était déjà faible. Les territoires où l’offre est rare sont souvent aussi ceux où l’attente est la plus longue.

Des données plus récentes suggèrent que cette tension persiste, voire s’aggrave, pour certaines spécialités. Le baromètre FHF/Ipsos BVA, publié en mars 2026, fait état de délais moyens déclarés de quatre mois et demi pour un dermatologue, de plus de trois mois pour un cardiologue et d’environ deux mois pour un gynécologue. Seule l’ophtalmologie semble connaître une légère amélioration, tout en restant à un niveau élevé (de l’ordre de deux mois et trois semaines, en moyenne).

Enfin, une étude menée par la Fondation Jean-Jaurès, à partir des rendez-vous obtenus auprès de dix professions médicales et paramédicales durant l’année 2023 sur la plateforme en ligne Doctolib, éclaire la géographie de ces délais. En Île-de-France, dans plusieurs départements littoraux méditerranéens, atlantiques et départements accueillant de grands pôles urbains et universitaires, l’attente est généralement plus courte. À l’inverse, elle s’allonge dans une partie de la France, souvent plus rurale et plus éloignée des grands centres hospitaliers.

Le rapport identifie ainsi 14 départements, décrits comme « en difficulté », dans lesquels les délais médians sont au moins deux fois supérieurs à la moyenne nationale pour au moins trois professions : le Gers, la Saône-et-Loire, la Nièvre, le Territoire de Belfort, le Loiret, le Cher, les Deux-Sèvres, l’Ardèche, l’Eure, le Calvados, la Manche, la Loire-Atlantique, les Côtes-d’Armor et le Pas-de-Calais.

Les écarts sont particulièrement marqués en ophtalmologie, en dermatologie et en pédiatrie, avec plus de 90 jours d’écart entre les départements où l’attente est la plus courte et ceux où elle est la plus longue.

Les montants à la charge des patients et les dépassements d’honoraires des médecins

La troisième dimension est plus rarement intégrée au débat public, alors qu’elle change profondément l’accès aux soins : l’accessibilité financière. La présence d’un spécialiste sur un territoire ne garantit pas que sa consultation soit réellement accessible à tous.

Selon le dernier rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM), les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes ont atteint 4,3 milliards d’euros en 2024, en augmentation de 27 % depuis 2019 (la très large majorité des dépassements d’honoraires étant le fait des médecins spécialistes, et non des généralistes).

Cette progression reflète aussi une transformation structurelle de l’offre : plus de la moitié des spécialistes libéraux exercent désormais en secteur 2 dit « à honoraires libres », donc avec droit à dépassement d’honoraires (Figure 4). Mais cette moyenne recouvre de fortes différences entre spécialités. À partir des données de l’assurance-maladie, on peut calculer qu’en 2024, environ 77,5 % des gynécologues libéraux étaient en secteur 2, contre 30,5 % des cardiologues. Et la progression du secteur 2 est nette dans l’ensemble des spécialités observées.

Là encore, la géographie compte. En analysant les données présentées dans le rapport du HCAAM, on en conclut que la part des médecins en secteur 2 est beaucoup plus élevée dans certains départements urbains et aisés, comme Paris, le Rhône ou les Alpes-Maritimes, que dans d’autres territoires, comme les Alpes-de-Haute-Provence, l’Aude ou la Haute-Marne. Cela signifie qu’un département peut sembler correctement doté en spécialistes sur le papier, tout en restant difficile d’accès pour les patients les plus modestes.

L’étude de l’Irdes montre, d’ailleurs, que les dépassements d’honoraires renforcent les inégalités sociales d’accès aux médecins spécialistes. Un rapport de la Drees propose de visualiser ces écarts à travers la carte du reste à charge (RAC) moyen par patient après remboursement de l’assurance-maladie en 2018.

Changer de regard sur les déserts médicaux

Pour les médecins spécialistes, la désertification médicale ne peut donc pas être réduite à une simple question de sous-densité. Elle résulte de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre mal répartie, des délais d’attente très inégaux et des barrières financières parfois décisives.

Cela explique aussi pourquoi les réponses publiques centrées sur le nombre de médecins ou leur lieu d’installation ne suffisent pas. La vraie question n’est pas seulement : combien de spécialistes y a-t-il dans un territoire ? Elle est plus concrète : peut-on les consulter dans un délai raisonnable, à un coût supportable et sans devoir parcourir une distance dissuasive ? Tant qu’on ne posera pas le problème dans ces termes, on continuera à sous-estimer ce que vivent réellement les patients.

The Conversation

Benjamin Montmartin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.06.2026 à 17:42

Solitudes en France : les origines politiques et sociales du « problème »

Sylvain Bordiec, Directeur-adjoint du laboratoire Cultures et Diffusion des Savoirs (CEDS), Université de Bordeaux

Présentée au fil de l’histoire tour à tour comme une déviance ou comme un espace de ressourcement, la solitude est devenue un problème public dont s’emparent les politiques et candidats à la présidentielle.
Texte intégral (2034 mots)

Présentée au cours de l’histoire tour à tour comme une déviance ou comme un espace de ressourcement, la solitude est devenue depuis les années 2000 un problème public dont s’emparent les politiques. Mais lorsque l’on parle de restaurer le lien social, n’occulte-t-on pas les inégalités profondes dans lesquelles la montée de l’isolement trouve son origine ?


Le 11 mai dernier, installée en présence de la presse dans un PMU de Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes et candidate déclarée à l’élection présidentielle de 2027, a annoncé vouloir faire de la solitude un thème central de sa campagne.

D’où vient cette intention, sachant que, avant de constituer un potentiel domaine d’intervention publique, la solitude a surtout été appréhendée par les autorités, comme une déviance individuelle passible de sanctions ? Comment la solitude est-elle devenue un problème public ? Par ailleurs, la manière dont ce problème est présenté officiellement permet-elle de bien en cerner les origines ?

Pour le savoir, il faut examiner le temps court des alertes et des mesures de la solitude, du début des années 2000 à aujourd’hui, et comprendre comment il s’articule avec le temps long de la solitude comme caractéristique de la « société des individus », laquelle trouve son origine, selon le sociologue Norbert Elias, dans le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne.

L’écho des alertes

Durant l’été 2003, la France hexagonale est frappée par une canicule précipitant le décès de 15 000 personnes – une majorité de personnes âgées – et nécessitant l’enterrement dans le carré des « indigents » de Thiais (Val-de-Marne) des Parisiens dont le corps n’avait pas été réclamé par leur famille. L’événement montre à tous que l’on peut mourir, en pareilles circonstances, par défaut d’entourage social et d’accompagnement institutionnel.

Un an plus tard, exprimant une certaine volonté politique de tirer les leçons de cette catastrophe, le rapport remis au premier ministre par Christine Boutin, alors députée Union pour un mouvement populaire (UMP) des Yvelines, et intitulé « Pour sortir de l’isolement. Un nouveau projet de société » est publié : il établit le caractère global du « problème » et formule un ensemble de recommandations. L’une des répercussions notables du rapport est le lancement de « Mona Lisa », la Mobilisation nationale contre l’isolement des âgés, laquelle vise à enrôler des bénévoles dans des missions de visites.

En 2010, le « problème » bénéficie d’un nouveau coup de projecteur politique lorsque le premier ministre François Fillon récompense l’engagement du collectif associatif Pas de solitude dans une France confraternelle, en lui attribuant le label de grande cause nationale pour l’année 2011. Puis, en 2020, surgit la crise du Covid-19 : en venant raviver les souvenirs des détresses de solitude que mit en évidence la canicule de 2003, cette crise relance le débat public sur le phénomène.

Le poids des mesures

Depuis le rapport Boutin, nombre de travaux mobilisent l’indicateur d’isolement relationnel conçu à la fin des années 1990 par des chercheurs de l’Insee. Il consiste en une mesure des solitudes établie « à partir du nombre de conversations à caractère personnel d’une durée supérieure à cinq minutes que les personnes déclarent avoir eues au cours de la semaine (par convention, sont considérées isolées sur le plan relationnel les personnes ayant quatre interlocuteurs ou moins par semaine) ».

Le présent indicateur permet notamment de montrer, en 2003, que « deux groupes sociaux sont particulièrement touchés : les personnes âgées et les personnes socialement défavorisées ». Ces mesures de l’expérience de la solitude s’articulent à la mesure du sentiment de solitude, que les individus soient objectivement seuls ou non. À la faveur de cette double attention pour les pratiques et les représentations, le terme générique de solitudes, sorte de synthèse de ces deux dimensions, s’impose peu à peu pour désigner le « problème ».

« L’association SOS Amitié face à la solitude qui explose » (France 3 Grand-Est, mars 2026).

En parallèle, des organisations privées impliquées dans l’action contre la solitude s’emploient aussi à (faire) produire des statistiques. Ainsi paraît, en 2010, la première étude annuelle sur les « solitudes en France » de la Fondation de France. Celle-ci indique qu’environ 4 millions de personnes de plus de 15 ans sont touchées par l’« isolement relationnel ».

L’ensemble de ces travaux statistiques établit qu’au fil des ans il y a toujours davantage, sinon de personnes sans personne, tout au moins de personnes frappées d’un sentiment de solitude. La mesure des effets de la solitude est aussi accomplie, pointant alors les dangers pour la santé physique et la santé mentale qu’elle induit. Et des études jusqu’ici principalement conduites à l’étranger font état des dangers que le « problème » fait courir à la cohésion sociale et à la démocratie.

C’est d’ailleurs dans le cadre d’un mouvement d’intérêt international pour celui-ci que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) désigne la solitude, en 2024, comme un problème mondial de santé publique.

Événements de nature dramatique relayés par les médias, mesures statistiques et annonces officielles contribuent à donner une assise politique et sociale au « problème ». Mais pour comprendre son origine véritable, l’examen de ses fondements historiques est aussi nécessaire.

Le temps long de la construction du « problème »

Le « problème » trouve son origine dans la longue histoire de l’individualisme, laquelle doit beaucoup, comme le soutient le sociologue Norbert Elias, à la différenciation des fonctions sociales au sein des « sociétés développées » gouvernées par des États centralisés. Selon un paradoxe apparent, ces processus conduisent les individus à s’envisager « comme […] des monades sans fenêtres, des “sujets” isolés ».

Avec cette vision du monde, on touche à un ressort crucial du « problème de la solitude », étant donné que les individus sont devant elle inégaux : tandis que les unes et les uns possèdent les ressources pour trouver leur bonheur dans la rupture (apparente) avec le social, norme dominante construite par les catégories dominantes, celles et ceux dépourvus de ces ressources sont comme condamnés à vivre une « solitude négative », révélatrice et créatrice de difficultés et de souffrances.


À lire aussi : Personnes âgées : contre l’isolement et la « mort sociale », des politiques publiques à réinventer ?


Dans la période contemporaine, l’action de l’État est prépondérante dans cette assignation, d’où l’importance, aussi, de considérer que le « problème » a partie liée avec d’autres problèmes publics et leur traitement politique.

L’impact de l’action politique et publique

La matrice idéologique de ce traitement est le néolibéralisme tel qu’il fut imaginé à la fin des années 1920. Celui-ci place les individus en compétition les uns avec les autres, du début jusqu’à la fin de la vie, présente une dimension autoritaire et conservatrice particulièrement délétère pour les minorités (sexuelles, ethno-raciales, individus handicapés), et favorise l’épanouissement d’un « capitalisme numérique » qui recompose les interactions sociales.

« La solitude des vivants : les illusions du “lien social” » (mai 2026).

Le néolibéralisme incline ainsi les pouvoirs au choix des inégalités et au renforcement des injustices spatiales, à l’installation, également, du chômage de masse, et aux mots d’ordre de la restriction des dépenses publiques à caractère social et sanitaire… : autant d’orientations engendrant des « coupures sociales » posant problème.

Qui plus est, même lorsqu’ils semblent s’employer à atténuer les incidences néfastes du néolibéralisme sur les vies, les pouvoirs continuent encore à consolider l’édifice des solitudes « à problèmes ». Un exemple remarquable est l’allongement de la vieillesse. Symbole du progrès médical et de la protection sociale, l’avènement du « troisième âge », puis du « quatrième âge », constitue aussi, à mesure que les membres de l’entourage disparaissent ou s’éloignent, un générateur de solitude, puisque la société ne garantit pas à ses membres la sociabilité minimale capable d’éviter aux individus, d’une part, le sentiment de ne plus intéresser personne et, d’autre part, le fait d’être littéralement oublié du monde.

Dans ce contexte, les encouragements officiels au développement du « pouvoir d’agir », de sorte que les individus reprennent le contrôle sur leur existence, à l’épanouissement du « lien social » à travers l’engagement bénévole auprès des individus considérés comme souffrant de la solitude, et à la multiplication des tiers-lieux, censés permettre à quiconque de trouver, notamment dans le cadre du travail indépendant, des foyers de sociabilité, apparaissent à la fois dérisoires et salutaires.

Dérisoires parce que ces mots d’ordre politique et les initiatives locales et ponctuelles qui en émanent sont la plupart du temps impuissants à transformer les vies des individus. Salutaires parce que ces discours et ces actions offrent néanmoins à celles et ceux qui les écoutent et en bénéficient une attention de nature, sinon à renouer avec une « vie sociale » moins éloignée des normes dominantes, tout au moins à trouver des ressources rendant les solitudes supportables.

Le « problème de la solitude », autrement dit le problème des solitudes qui posent problème, peut s’éclairer d’abord à la lumière de l’attention politique qui semble lui être portée, à condition de le réinscrire dans l’histoire de l’individualisme qui commande, in fine, les ressorts et les expressions concrètes de cette attention.

Pour l’heure, car il se limite essentiellement à des alertes officielles et à des soutiens symboliques aux forces associatives, l’intérêt politique pour ce problème se condamne à rester quasiment sans effets sur le partage inégal de la solitude « positive » et des « richesses de sociabilité ». Les expressions de cet intérêt révèlent ce dont la solitude « à problèmes » est le nom véritable : la construction politique d’une société divisée entre les individus sachant être à la fois seuls et connectés socialement et les autres, incapables de faire ces mouvements entre solitudes épanouissantes et connexions avec autrui.

The Conversation

Sylvain Bordiec a reçu des financements de l'ANR pour le projet AMAP (Précarité alimentaire)

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