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25.09.2026 à 13:25

Présidentielle 2027 : qui peut rassembler la gauche sociale-écologique ?

Pierre-Nicolas Baudot, Maître de conférences, Université de Rouen Normandie
Le candidat victorieux de la primaire socialiste devra rassembler un camp « social-écologique » morcelé, puis élargir son socle soit vers LFI, soit vers le centre. Une équation complexe.
Texte intégral (2192 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un premier débat télévisé réunissant les candidats à la primaire socialiste a été marqué, mercredi 23 septembre, par des tensions sur la question de l’alliance avec La France insoumise.

  • À l’issue de cette primaire (du 9 au 18 octobre), le candidat désigné devra d’abord rassembler un camp « social écologique » morcelé pour créer une dynamique.

  • Le favori de cette primaire, Raphaël Glucksmann, se tournera-t-il vers les électeurs du centre et les déçus du macronisme s’il l’emporte ?


En juillet dernier, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), a été mis en minorité dans le parti qu’il dirige. Il proposait une primaire « ouverte », où tout sympathisant de gauche aurait pu participer – prélude à une potentielle candidature « unitaire » de la gauche non-mélenchoniste. Grâce à l’union des deux autres courants du parti, c’est l’option d’une primaire destinée aux candidats du « pôle socialiste » qui l’a emporté. Celle-ci a ouvert la voie à Raphaël Glucksmann (Place publique), qui s’est effectivement déclaré candidat – comme les députés Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste) et Jérôme Guedj ainsi que Ségolène Royal et Olivier Faure.

En 2011, la primaire socialiste avait rassemblé plus de deux millions de votants. Inaugurant une dynamique, elle avait propulsé son vainqueur, François Hollande, vers la victoire. En 2027, la perspective socialiste pourrait être nettement moins rose, alors que le parti n’a rassemblé qu’à peine plus de deux millions de voix en 2017, puis seulement 600 000 en 2022.

Cet outil suscite également de nombreux débats. Si elle peut donner un élan populaire à une candidature et faciliter l’accès à l’agenda médiatique, elle expose aussi à un risque de divisions. Sur une scène politique déjà fortement conflictuelle, le « narcissisme des petites différences » auquel invite cet exercice attise les rivalités. Quoi qu’il en soit, la primaire traduit l’adaptation des partis aux exigences d’une élection présidentielle très fortement personnalisée.

Une candidature à légitimer

Le PS a longtemps bénéficié d’une forme de rente électorale, c’est-à-dire d’un électorat qu’aucune offre sur sa gauche ou au centre n’arrivait à détourner durablement. Aujourd’hui, dans un contexte où la fidélité partisane s’est amenuisée, la situation est inverse : le PS, marginalisé lors des derniers scrutins présidentiels, doit bâtir une offre et sélectionner une incarnation qui lui permette de s’assurer le vote d’électeurs hétérogènes, fortement convoités par de proches concurrents.

Une récente étude du politiste Jean-Yves Dormagen confirme la présence d’un pôle électoral « social-écologiste ». Il se situe pour l’essentiel sur le versant « progressiste » du clivage culturel et se montre soucieux de la réduction des inégalités économiques, de la transition écologique ou du soutien à la santé et à l’éducation. Il est aussi parcouru par de fortes tensions concernant les instruments permettant d’opérationnaliser ces politiques et les conséquences qu’ils impliquent – notamment concernant la fiscalité et la gestion du déficit.

Il existe ainsi un continuum de positions allant d’une volonté de transformation radicale, qui le rapproche de la gauche mélenchoniste, à des changements plus graduels et une orientation néolibérale, qui le rapprochent du bloc central. Alors qu’une trop grande tempérance profiterait à une offre plus radicale sur la gauche, la candidature sociale-écologique peut craindre qu’un projet de transformation profonde ne lui aliène les électeurs centristes attachés à la stabilité et à l’orthodoxie économique.

Cette hétérogénéité a longtemps fait la force du PS, à une période où les offres sur sa gauche ou au centre n’étaient pas en position de contester son hégémonie. Aujourd’hui, la base électorale de la social-démocratie demeure, mais elle est fortement disputée. Ce constat n’est pas propre à la France, et se retrouve plus largement pour la social-démocratie européenne souvent écartelée entre des offres de gauche radicale ou écologiste d’un côté et centristes de l’autre.

L’étude citée précédemment indique ainsi que, parmi les électeurs sociaux-écologistes, aucun candidat ne dispose de la majorité des suffrages envisagés. Là où un bulletin Jean-Luc Mélenchon serait choisi par l’immense majorité des votants de gauche radicale, le bloc social-écologiste pourrait se répartir entre les candidatures socialistes, écologistes et centristes. L’enjeu pour le vainqueur de la primaire est donc, avant tout, d’apparaître comme le candidat légitime aux yeux de son propre camp. Cela est cependant encore loin d’être acquis, à sept mois de l’élection.

Un pas vers le centre ?

Outre le vote écologique, un candidat social-démocrate peut espérer cueillir des voix au centre. L’analyse que proposent Youssef Souidi et Thomas Vonderscher au niveau des bureaux de vote entre les européennes de 2019 et 2024 indique que la progression de Raphaël Glucksmann se fait essentiellement dans les bureaux de vote les plus aisés (où il réalisait déjà ses meilleurs scores).

Comme d’autres, les auteurs proposent d’y voir la capacité du candidat PS-Place publique (PP) à capter une partie des électeurs de la coalition présidentielle. Le vote PS-PP, comme pour Les Écologistes, se rapproche socialement de celui du bloc central, là où le vote pour La France insoumise (LFI) croît à mesure que l’on descend dans l’échelle des revenus. Alors que les insoumis peuvent espérer une réserve électorale chez les abstentionnistes, le candidat PS-PP pourrait donc chercher à ouvrir son offre vers le centre.

S’il existe un potentiel électoral pour la gauche sociale-écologique, la question que pose la primaire est celle de la meilleure incarnation pour concrétiser cette hypothèse. Avec l’incarnation se pose également la question de la ligne politique à adopter. Or, l’hétérogénéité de cet espace social-démocrate rend l’équation complexe.

Par exemple, une plus grande taxation des successions, susceptible de satisfaire les exigences de redistribution d’une partie de l’électorat de gauche, risquerait d’éloigner la part de l’électorat centriste rétive aux hausses d’imposition et attachée à son héritage. À l’inverse, des concessions sur le financement ou sur l’âge de départ à la retraite, de nature à plaire à d’anciens macronistes, pourraient précipiter certains suffrages écologistes dans l’escarcelle insoumise.

Cette complexité explique que la question des alliances électorales continue de diviser les candidats à la primaire, comme l’a indiqué le premier débat télévisé.

Comme Jérôme Guedj, Raphaël Glucksmann refuse toute alliance avec LFI à l’avenir. Cependant, aucun parti n’est pour l’heure en position de gagner l’élection seul. Si elle ne se fait pas sur sa gauche, l’alliance du PS devra donc se faire sur sa droite. Cela vaut d’autant plus que la division de la compétition politique en trois blocs – la tripartition – se maintiendra une fois passée l’élection présidentielle. Les alliances à l’Assemblée nationale redeviendront donc un enjeu de premier plan.

Des partis en crise

LFI a réussi à s’imposer comme une force hégémonique au sein de la gauche radicale. Surtout, elle est parvenue à imposer la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme une évidence. En dépit des critiques qui ont pu lui être adressées, ce dernier parvient à rassembler son camp. Qui plus est, la machine insoumise s’est étoffée ces dernières années. Une génération de cadres a été formée et promue, en renforçant la crédibilité du parti à gouverner. Ses effectifs militants se sont également accrus, de même que sa présence sur les réseaux sociaux. Le travail programmatique s’est également prolongé, tout en maintenant la cohérence du projet insoumis.

À l’inverse, la dispersion de l’électorat du pôle social-écologique s’explique par son hétérogénéité, donc, mais également par la faiblesse des partis qui s’y trouvent. Le PS comme Les Écologistes n’apparaissent en mesure ni d’imposer une candidature ni de lui garantir une dynamique électorale. Le PS a, depuis plusieurs années, perdu l’électorat captif dont il bénéficiait jadis, ainsi qu’en témoignent ses oscillations électorales.

De plus, en 2011, les principaux animateurs de tendance s’étaient présentés à la primaire. En 2026, malgré presque dix ans à la tête du parti, la candidature d’Olivier Faure, premier secrétaire, ne s’est pas imposée. Il s’est déclaré à la rentrée, mais avait été mis en minorité quelques mois avant. Ses deux courants d’opposition ne sont quant à eux pas parvenus à faire émerger de candidatures et leurs animateurs – Boris Vallaud, député, et Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen – se sont rangés derrière une candidature externe, celle de Raphaël Glucksmann.

Par ailleurs, le parti a également montré de grandes difficultés à assurer une forme de discipline. Jérôme Guedj, député, a ainsi pu lancer sa candidature sans en avoir informé son premier secrétaire et avant que la question de la primaire ne soit tranchée. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen, maintient quant à lui la sienne en refusant de passer par la primaire, sans toutefois avoir jusqu’à présent fait l’objet de réprobations, sinon de sanctions. Il en va de même chez Les Écologistes, où Yannick Jadot, candidat du parti en 2022, s’est rallié à Raphaël Glucksmann, alors même que Marine Tondelier est toujours officiellement candidate.

Enfin, rien n’assure que la primaire socialiste parvienne réellement à fixer la candidature du camp social-écologique. François Hollande, qui ménage le suspense sur sa candidature, a refusé d’y prendre part, mais pourrait se lancer en décembre.

Le PS, affaibli, demeure un outil indépassable

Pour autant, l’existence même de la primaire témoigne du rôle que conserve le parti. La manière dont s’est faite la candidature Raphaël Glucksmann en est elle-même un bon révélateur. En annonçant en mai 2026 se donner trois mois pour livrer sa décision, Raphaël Glucksmann pouvait espérer que se lève une dynamique qui le dispenserait d’en passer par une primaire et de lier son destin à celui du PS.

En 2016, Emmanuel Macron s’était bien lancé victorieusement à l’élection sans autre structure que le tout jeune parti qu’il venait de créer. Cependant, le futur président jouissait d’une expérience gouvernementale, comme ministre de l’économie, et de soutiens financiers et médiatiques.

Sans ressources comparables, Raphaël Glucksmann a sans doute estimé qu’il ne pourrait conduire sa campagne à son terme sans bénéficier de l’étiquette socialiste et, surtout, des parrainages, des finances, du réseau d’élus et des militants qui vont avec. Sclérosé par ses luttes internes et affaibli par une interminable hémorragie militante – un peu moins de 25 000 votants au dernier congrès – le PS conserve donc néanmoins son rôle dans la sélection des candidats et l’animation de la campagne. Il continue, en cela, d’être prisé par des responsables accusant un déficit de notoriété et de ressources permettant de maintenir une candidature.

The Conversation

Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.09.2026 à 11:26

Au Brésil, l’affaire Banco Master fait trembler le monde politique et éclabousse la campagne présidentielle

Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University
Le scandale Banco Master secoue le Brésil à quelques semaines de l’élection présidentielle. Cette vaste affaire de fraude bancaire révèle un réseau d’influence qui touche la classe politique et la Cour suprême.
Texte intégral (2632 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Brésil est secoué par le scandale Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire aux ramifications politiques et judiciaires.

  • L’affaire met en lumière les profondes tensions entre la présidence, le Congrès et la Cour suprême.

  • À quelques semaines de la présidentielle, le scandale pèse sur la campagne et fragiliser encore la démocratie brésilienne.


Dans la nuit du 17 novembre 2025, des agents de la police fédérale brésilienne ont interpellé le banquier Daniel Vorcaro sur le tarmac de l’aéroport de Guarulhos, à São Paulo, alors qu’il s’apprêtait à monter à bord d’un jet privé. D’abord placé en détention en raison d’un risque de fuite, il a été arrêté quelques mois plus tard et inculpé de plusieurs chefs de fraude bancaire, de corruption et de blanchiment d’argent. Il est aujourd’hui dans l’attente de son jugement.

À moins d’un mois des élections nationales au Brésil, qui auront lieu les 4 et 25 octobre 2026, ce que l’on appelle désormais la « crise de Banco Master » menace d’ébranler la démocratie du pays jusque dans ses fondements.

À première vue, il ne s’agissait que d’un scandale financier. Peu après l’interpellation de Vorcaro, la Banque centrale du Brésil a ordonné la liquidation de sa banque, Banco Master, avec des pertes d’une ampleur inédite, estimées à 47,3 milliards de réaux (environ 8 milliards d'euros). Près de 90 % de cette somme a été remboursée aux titulaires de comptes et aux actionnaires par le Fonds de garantie des crédits (FGC) – l’équivalent brésilien du Fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) français » –, soit le plus important remboursement de l’histoire de cette institution.

Le système financier brésilien a été mis sous pression. Depuis 2018, Banco Master avait signé des contrats pour gérer les fonds de retraite d’États et de municipalités et fournir des services à des établissements bancaires. Si Vorcaro était reconnu coupable, il serait loin d’être le premier escroc brésilien en costume de banquier. Mais les enquêtes ont révélé des méthodes aussi inventives que brutales.

Pour soustraire les activités de Banco Master au regard du public, Vorcaro aurait constitué un vaste réseau d’économistes, d’influenceurs, de hauts fonctionnaires, de responsables politiques et de juges. Certains auraient été recrutés pour se porter garants de la banque ; d’autres auraient, selon les procureurs, été ouvertement soudoyés afin de laisser passer des transactions douteuses. Lorsque cette stratégie échouait, Vorcaro aurait eu recours à l’intimidation et au chantage contre ses détracteurs, notamment des journalistes et des responsables publics, allant jusqu’à envisager de leur porter physiquement atteinte.

Après dix mois d’enquête, l’affaire Banco Master laisse penser que Vorcaro est parvenu à prendre en otage le système politique du pays. Le banquier semble avoir compris que le Brésil ne comptait plus trois pouvoirs se contrôlant mutuellement, mais trois centres de pouvoir distincts dont il était possible d’acheter séparément le droit de veto.

En s’achetant des relais au sein des trois pouvoirs, Vorcaro pouvait se prémunir contre toute intervention de l’État. Mais il n’a pu mettre en place un tel système que parce que la politique brésilienne était devenue de plus en plus dysfonctionnelle au cours de la décennie précédente.

Le bras de fer institutionnel au Brésil

Au Brésil, le Congrès décide de l’affectation des dépenses publiques presque autant qu’il légifère. La Cour suprême se substitue au législateur lorsque les parlementaires sont dans l’impasse, allant parfois jusqu’à revenir sur les décisions du Congrès. Quant au président, affaibli, confronté à une dette publique considérable et soumis aux pressions des deux autres pouvoirs, il ne dispose que de faibles marges de manœuvre pour faire avancer ses politiques. Ce bras de fer est devenu l’une des caractéristiques de la vie politique brésilienne contemporaine.

Le renforcement du pouvoir du Parlement remonte à 2016. Lors de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, alors président de la Chambre des députés, a compris que cette fonction pouvait cesser d’être un simple poste procédural pour devenir une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la présidence. Les enveloppes budgétaires réservées aux parlementaires sont devenues obligatoires et sont passées de 12,9 milliards de réaux (2,2 milliards d'euros) en 2017 à 61 milliards (10,3 milliards de dollars) en 2026, soit environ un quart de l’ensemble des dépenses discrétionnaires de l’État fédéral. Le président ne peut désormais plus bloquer leur versement pour maintenir la discipline au sein de sa coalition.

L’intervention de la justice dans le champ politique s’est accentué sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les affrontements permanents entre l’ancien président, aujourd’hui emprisonné, et la Cour suprême sur la gestion de la pandémie, la désinformation et la liberté d’expression ont conduit les juges à endosser un rôle politique qu’ils n’ont jamais véritablement abandonné. Si la Cour a incontestablement joué un rôle essentiel dans la protection de la démocratie brésilienne face à la tentative de coup d’État de Bolsonaro en 2022, son intervention dans le champ politique a depuis longtemps dépassé les limites du fonctionnement démocratique habituel.

Et même si l’actuel président, Lula da Silva, est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de restaurer la démocratie brésilienne, le déséquilibre institutionnel n’a fait que s’aggraver. Le gouvernement Lula a soutenu la condamnation par la Cour suprême de centaines de participants à l’assaut du 8 janvier 2023 à Brasília et n’a pas caché sa satisfaction lorsque Bolsonaro et ses proches ont été incarcérés. Mais les récentes attaques coordonnées de la Maison-Blanche de Donald Trump et d’élus d’extrême droite au Congrès américain n’ont fait que confirmer que la présidence constitue le maillon faible de la politique brésilienne.

La toile d’influence de Vorcaro

C’est dans ce contexte qu’est entré en scène un banquier confronté à des problèmes de liquidités et dont le pragmatisme l’emportait largement sur les convictions idéologiques. Les enquêteurs ont mis au jour un réseau d’influence remarquable non seulement par son ampleur, mais aussi par sa capacité à transcender les clivages politiques.

À droite, Vorcaro aurait offert de coûteux avantages et versé de l’argent à plusieurs responsables politiques, parmi lesquels Ciro Nogueira, ancien ministre de Bolsonaro et dirigeant de la coalition de droite. L’argent de Vorcaro a également servi à financer Dark Horse, le biopic consacré à Bolsonaro : selon les rapports de l’unité brésilienne de renseignement financier, quelque 12,3 millions de dollars auraient été versés au fonds texan chargé de gérer le budget du film, dont 1,6 million en septembre 2025 à la demande de Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président, sénateur et candidat à la présidentielle.

Il y a quelques semaines, des messages vocaux provenant du téléphone de Vorcaro ont fuité. Ils semblaient révéler que Nikolas Ferreira, jeune figure montante de l’extrême droite brésilienne et député au Congrès, avait sollicité l'aide du banquier pour obtenir certains avantages..

À gauche, la police fédérale affirme que Jaques Wagner, sénateur de l’État de Bahia et alors chef de file de Lula au Sénat, aurait reçu un appartement à Salvador ainsi que 3,5 millions de réaux (600 000 euros). L’enquête a également montré que, dès 2018, Rui Costa, alors gouverneur de Bahia et devenu par la suite chef de cabinet de Lula, avait favorisé les affaires de Vorcaro en autorisant les fonctionnaires à souscrire des prêts à taux élevés liés à Banco Master.

Reste enfin le pouvoir judiciaire, où les accusations sont les plus graves et les éléments de preuve les plus délicats à manier. Le juge de la Cour suprême Dias Toffoli s’est dessaisi de l’enquête sur Banco Master en février, après que la presse a révélé qu’au moins 35 millions de réaux (6 millions d'euros) provenant de fonds liés à Vorcaro avaient été versés à un complexe hôtelier du Paraná dans lequel il détenait une participation. Toffoli nie toute malversation.

Le fils d’un autre juge de la Cour suprême, Kássio Nunes Marques, a quant à lui perçu 281 600 réaux (47 600 euros) par l’intermédiaire d’un cabinet de conseil rémunéré par la banque, selon l’enquête.

Alexandre de Moraes, juge à la Cour suprême souvent présenté comme la bête noire de Bolsonaro, fait face à l’accusation la plus explosive : le cabinet d’avocats de son épouse, Viviane Barci de Moraes, a signé un contrat de 131 millions de réaux (22 millions d'euros) avec Banco Master. La police a retrouvé sur le téléphone de Vorcaro des échanges avec le juge Moraes, qui laissent entrevoir une proximité inhabituelle entre les deux hommes, même si aucun élément tangible ne prouve que Moraes ait donné suite à une quelconque demande du banquier.

Les informations concernant les échanges entre Moraes et Vorcaro proviennent d’un rapport de police commandé – puis rendu public – par un autre juge de la Cour suprême, André Mendonça, qui a repris l’enquête sur Banco Master au début de l’année. Avant sa nomination à la Cour suprême en 2022, Mendonça avait été le principal conseiller juridique du gouvernement fédéral puis ministre de la Justice sous Bolsonaro. Il se trouve désormais en première ligne d’une guerre ouverte entre factions rivales au sein de la Cour, dont celle menée par Moraes.

Des détracteurs de Mendonça à gauche l’accusent d’instrumentaliser l’enquête sur Banco Master pour affaiblir Moraes et ses alliés au profit des intérêts de la famille Bolsonaro. Ce faisant, Mendonça contribue à affaiblir davantage la légitimité de la Cour – précisément ce que l’extrême droite brésilienne cherche depuis longtemps à obtenir.

Le scandale s’invite dans les élections

L’ironie est que les responsables politiques les mieux placés pour faire campagne sur le discrédit de la Cour suprême sont aussi ceux que les mêmes dossiers mettent le plus en cause. Flávio Bolsonaro continue de réclamer la démission de Moraes, mais il n’a toujours pas expliqué comment il a pu bénéficier de l’argent de Vorcaro qui était censé financer le biopic consacré à son père. (La destination réelle de cet argent reste inconnue.)

Dans le même temps, Mendonça, lui-même fervent chrétien évangélique, est devenu une figure presque vénérée dans les rassemblements d’extrême droite. En concentrant toute son attention sur les possibles agissements répréhensibles de Moraes – tout en fermant les yeux sur les autres acteurs politiques qui ont franchi certaines limites au profit d’un banquier qui s’est enrichi aux dépens des retraités, des fonctionnaires et des petits investisseurs –, il semble offrir à Flávio Bolsonaro une bouée de sauvetage dans ce qui s’annonce comme l’une des élections présidentielles les plus serrées de l’histoire du Brésil.

Lula, de son côté, dispose d’une marge de manœuvre limitée. Même s’il ne semble pas impliqué dans le système mis en place par Vorcaro, il a longtemps gardé le silence pour éviter de se retrouver entraîné dans une crise institutionnelle qui concernait avant tout les deux autres pouvoirs. Il ne s’est exprimé qu’il y a quelques jours, lorsque les divisions au sein de la Cour suprême ont éclaté au grand jour et que la situation est devenue intenable. Il a alors demandé que toutes les pièces du dossier Banco Master soient rendues publiques.

Mais il est peut-être déjà trop tard pour s’emparer de ce nouveau scandale de corruption qui secoue le Brésil en pleine campagne électorale. Son soutien aux enquêtes ne devrait guère lui permettre de progresser dans les sondages. En revanche, celles-ci pourraient déboucher sur de nouvelles révélations et rebattre les cartes de la présidentielle.

Mais l’élection présidentielle brésilienne est encore loin d’être jouée. Si Lula, affaibli, est réélu en octobre, son défi ne sera pas seulement de préserver la démocratie. Il devra aussi, pour son quatrième mandat, tenter de réparer un système politique de plus en plus dysfonctionnel, répondre aux mécontentements qui s’accumulent et éviter que de nouveaux scandales ne fragilisent encore davantage les institutions du pays.

Si Flávio Bolsonaro l’emporte, le scandale Banco Master pourrait au contraire être étouffé – mais sans doute pas avant qu’il ait cherché à obtenir la destitution de ses adversaires à la Cour suprême. Le remplacement de juges en exercice par des alliés idéologiques est l’une des stratégies utilisées par l’extrême droite pour prendre le contrôle des institutions, de la Hongrie aux États-Unis.

Dans ce cas, le banquier n’aura pas seulement contribué à la déstabilisation des institutions brésiliennes : il aura aussi ouvert la voie à un profond recul démocratique.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.09.2026 à 09:00

Que révèlent la devise et les armoiries du pape Léon XIV ?

Virginia Raguin, Distinguished Professor of Humanities Emerita, College of the Holy Cross
En choisissant les symboles de saint Augustin, le nouveau pape affirme son attachement à l’unité et à l’humilité, deux thèmes que l’art de la Renaissance a souvent associés au fondateur de son ordre.
Texte intégral (1956 mots)
Un vitrail du XVIIᵉ siècle représentant saint Augustin. Tobias Müller, 1622. Michel M. Raguin / Princeton University Art Museum, Princeton NJ, U.S.

L’ESSENTIEL

  • La devise et les armoiries de Léon XIV rappellent son appartenance à l’ordre de Saint-Augustin.

  • Dans l’art, Augustin est souvent représenté comme un savant conscient des limites de son savoir.

  • En se référant à lui, le nouveau pape met en avant l’humilité et l’unité.


Peu après son élection en mai 2025, le pape Léon XIV a dévoilé sa devise et ses armoiries. Le choix de ces mots et de ces symboles s’inscrit dans une longue tradition chez les évêques, les cardinaux et les papes : il reflète le parcours de chacun.

Son blason est divisé en diagonale. Dans la partie supérieure figure un lys blanc sur fond bleu ; dans la partie inférieure, l’emblème de l’ordre de Saint-Augustin, auquel il appartient. Sa devise, « In Illo uno unam », peut se traduire par « Dans l’Unique, nous sommes un ». Elle reprend des mots de saint Augustin, tirés de son commentaire du psaume 127 : « Les chrétiens avec leur chef qui est monté aux cieux, ne forment qu’un seul Christ. Il n’est point seul, et nous plusieurs ; mais quoique plusieurs, nous sommes un en lui seul. »

En choisissant cette devise, Léon XIV fait également figurer sur ses armoiries le symbole associé à saint Augustin : un cœur transpercé d’une flèche.

Un blason dont la partie supérieure montre un lys blanc sur fond bleu et la partie inférieure un cœur transpercé d’une flèche, posé sur un livre rouge
Armoiries du pape Léon XIV. Avec l’aimable autorisation du Bureau de presse du Saint-Siège

Historienne de l’art, je m’intéresse à la façon dont les artistes de la Renaissance ont représenté l’humilité de saint Augustin, et ce que le choix de cette devise peut révéler du nouveau pape.

L’ordre de Saint-Augustin

Augustin a vécu à la fin du IVe siècle. Il a été évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, pendant 34 ans. L’ordre de Saint-Augustin a été fondé en 1244, après que plusieurs communautés d’ermites établies en Toscane, en Italie, eurent demandé au pape Innocent IV de les réunir au sein d’un même ordre. Le pape leur donna pour règle de vie la Règle de saint Augustin, qui leur enjoignait de « ne rien appeler vôtre, mais de tout mettre en commun » et de « ne pas rechercher les choses vaines et terrestres ».

Érudit, théologien et administrateur, Augustin est un saint que les artistes ont souvent représenté. Il apparaît par exemple sur un vitrail commandé par un prêtre en 1622, tenant son emblème, un cœur transpercé d’une flèche, posé sur un livre ouvert sur ses genoux.

Cette image renvoie à une phrase des Confessions d’Augustin : « Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour ; et je portais dans mes entrailles vos paroles qui les traversaient. »

Sur ce vitrail, le saint s’adresse à un enfant. Une traduction de 1483 de la Légende dorée, recueil de vies de saints, raconte qu’Augustin, alors qu’il peinait à rédiger son traité De la Trinité, se promenait au bord de la mer lorsqu’il aperçut un enfant qui remplissait d’eau un petit trou creusé dans le sable.

Lorsque l’enfant lui expliqua qu’il voulait faire entrer la mer dans ce trou, Augustin lui reprocha l’absurdité de son entreprise. L’enfant lui répondit qu’il parviendrait plus vite à y verser toute l’eau de la mer qu’Augustin à comprendre, avec son intelligence humaine limitée, le mystère de la Trinité. Dans la foi chrétienne, la Trinité désigne un Dieu unique en trois personnes – le Père, le Fils et le Saint-Esprit – partageant une même nature divine et éternelle.

Cette leçon d’humilité a été représentée à de nombreuses reprises au fil des siècles. Dans un retable de 1482, le peintre et sculpteur Michael Pacher figure ainsi Augustin avec un enfant tenant une cuillère à ses pieds.

L’œuvre savante d’Augustin

Augustin a laissé une œuvre considérable. Outre les Confessions, l’un des livres les plus lus au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, et De la Trinité, elle comprend de nombreux autres textes, dont La Cité de Dieu, un ouvrage monumental de plus de 1 000 pages.

Un homme vêtu de blanc et d’ocre, assis à une table, tient un livre ouvert et regarde devant lui
Fresque représentant saint Augustin. Sandro Botticelli, via Wikimedia

Dans sa fresque de 1480 représentant Augustin dans son cabinet de travail, Sandro Botticelli montre le saint interrompant son écriture, en quête d’une pensée plus claire.

Vêtu simplement d’une longue robe blanche et d’une cape, Augustin a posé sa mitre d’évêque : un autre signe d’humilité. Son cabinet est rempli de livres. À droite, derrière sa tête, un ouvrage est ouvert sur une étude de géométrie.

Sur la gauche, Botticelli a placé une représentation du cosmos conforme aux conceptions de l’époque : la Terre est au centre de l’univers, tandis que le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles tournent autour d’elle. Nous savons aujourd’hui que ce modèle est erroné. Aussi brillant soit-il, Augustin ne pouvait pas tout savoir.

Léon XIV a lui aussi été enseignant et pasteur. Il a enseigné le droit canonique et la théologie des premiers siècles du christianisme au séminaire San Carlos y San Marcelo, au Pérou. À l’image du fondateur de son ordre, il a fait preuve d’humilité lors de sa première messe en tant que pape. Il a décrit sa nomination comme « une croix et une bénédiction » et évoqué la responsabilité que les cardinaux et lui portent dans le monde.

The Conversation

Virginia Raguin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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