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04.05.2026 à 11:18

L’intelligence artificielle va-t-elle mettre fin à la recherche en sciences sociales ?

Dejan Glavas, Professeur associé en finance, ESSCA School of Management, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
L’impact de l’intelligence artificielle générative sur les sciences de gestion peut être compris à travers la métaphore du roman « Things Fall Apart », de Chinua Achebe.
Texte intégral (1334 mots)

L’impact de l’intelligence artificielle générative sur les sciences sociales peut être compris à travers la métaphore du roman Things Fall Apart de Chinua Achebe. Ce livre retrace les bouleversements de la société nigériane face à l’intrusion coloniale. Il offre une approche pertinente pour comprendre les tensions actuelles du monde académique.


Il y a quelques mois maintenant, un collègue m’a envoyé son article pour avoir une seconde lecture. Tout y était : problématique ciselée, revue de littérature exhaustive, méthodologie rigoureuse. Trop, justement. En y regardant de plus près, certaines formulations m’ont alerté : « crucial », « dans le monde dynamique de », « il est impératif de noter que ». Le vocabulaire typique de ChatGPT. J’ai demandé des explications. Réponse gênée : « Oui, j’ai utilisé l’IA pour rédiger certaines parties, mais j’ai relu, évidemment. »

Ce malaise révèle une vérité qui dérange : nous, chercheurs en sciences sociales, sommes en train de perdre le contrôle de notre métier. Et nous faisons semblant de ne pas le voir. Cette réflexion m’a amené à proposer un article à la Revue française de gestion à l’occasion du numéro de son 50ᵉ anniversaire.

Quelques chiffres illustratifs du changement de paradigme

Environ 13,5 % des résumés d’articles biomédicaux publiés en 2024 contiennent des traces d’utilisation d’intelligence artificielle (IA) générative selon une étude parue dans Science Advances. Plus inquiétant encore : une étude de chercheurs de Stanford révèle que jusqu’à 17 % du texte des évaluations d’articles dans les grandes conférences sur l’IA pourrait avoir été substantiellement modifié par l’IA elle-même. Nous sommes entrés dans une boucle où l’IA évalue l’IA.

Par ailleurs, des équipes de recherche analysent en quelques semaines des corpus qui auraient nécessité des années de travail. En sociologie numérique, par exemple, une étude publiée dans Science a examiné la diffusion de près de 126 000 informations vraies et fausses partagées par environ trois millions d’utilisateurs sur Twitter, soit plus de 4,5 millions de partages, un volume inimaginable sans outils d’analyse automatisés.

Ruptures dans les sciences sociales

Mais au-delà de ces gains de productivité, quelque chose se fissure. L’IA ne bouleverse pas seulement nos méthodes de travail. Elle remet en question ce que signifie « faire de la recherche ».

Comment valider des résultats produits par un algorithme dont les rouages internes restent opaques ? Comment garantir la rigueur scientifique quand l’IA peut « halluciner » et inventer des références bibliographiques qui n’existent pas ? Comment protéger notre pensée critique dans ce contexte ?


À lire aussi : Les sciences de gestion : une médecine pour soigner les organisations


Nous sommes actuellement confrontés au même dilemme que les personnages du roman de l’écrivain nigérian Chinua Achebe, intitulé Tout s’effondre (Things Fall Apart, en anglais). Dans ce récit, une société africaine traditionnelle se retrouve confrontée aux missionnaires européens qui viennent imposer de nouvelles croyances. Certains membres de cette société traditionnelle s’adaptent à cette arrivée, d’autres résistent. Tous comprennent que rien ne sera plus comme avant.

Technophiles contre traditionalistes

La communauté scientifique connaît aujourd’hui des divisions. Certains, les « technophiles », accueillent l’IA avec enthousiasme, convaincus qu’elle va accélérer les découvertes et ouvrir la recherche au monde en développement. D’autres, les « traditionalistes », dénoncent une course à la productivité aux dépens de la profondeur de pensée.

Cette fracture ne se limite pas aux questions techniques et technologiques, elle touche aussi à notre identité, collective et individuelle, de chercheurs. Sommes-nous en train de devenir de simples opérateurs validant des productions issues d’algorithmes ? Notre expertise se réduit-elle à savoir poser les bonnes questions à un modèle d’IA ?

Les jeunes chercheurs sont les premiers exposés. Ils jonglent entre la pression de publier rapidement et l’injonction implicite à ne pas trop utiliser l’IA. Résultat : beaucoup l’utilisent en cachette, créant une culture du secret qui a des conséquences pour la transparence scientifique.

Quelles solutions ?

Nous avons trop longtemps préféré détourner le regard. L’intelligence artificielle est là, et ignorer sa présence n’est plus tenable. Il nous faut repenser notre manière de faire de la science. Imaginer un nouveau cadre.

Trois grands principes pourraient nous servir de boussole.

Le premier, c’est la transparence. Chaque recours à l’IA devrait être précisé noir sur blanc dans nos publications : quels outils ont été utilisés, pour quels usages, et dans quelles limites. Certaines revues, comme Nature, commencent déjà à l’imposer.

Ensuite, la responsabilité. L’IA peut analyser des données, suggérer des pistes, rédiger des brouillons. Mais c’est au chercheur qu’il revient d’interpréter et de valider avec un esprit critique. Cette ligne rouge ne doit jamais être franchie. Une étude récente le rappelle cruellement : 52 % des réponses générées par l’IA à des questions de programmation contiennent des erreurs, et la supervision humaine échoue à les corriger dans 39 % des cas.

Enfin, le pluralisme. Il devient nécessaire d’accepter que certains chercheurs intègrent l’IA dans leur travail tandis que d’autres la refusent. Cette diversité peut devenir une richesse, si les débats ont lieu au grand jour, dans les conférences et les séminaires qui constituent la tradition scientifique.

Un nouveau paradigme scientifique

L’intelligence artificielle va continuer de gagner en puissance et en omniprésence.

Nous sommes à l’aube d’un tournant dans le monde de la recherche où l’intelligence humaine devient une « des » formes d’intelligences. Il semble clair que cette cohabitation ne portera ses fruits que si elle s’appuie sur des règles mises en place par les chercheurs eux-mêmes.

Le vrai risque ne provient pas de l’intelligence artificielle, mais de notre inertie. Notre envie de profiter de ce qu’elle offre sans trop s’interroger. D’accepter, sans résister, une facilité qui pourrait, à terme, nous échapper. Chinua Achebe raconte comment une société s’effondre lorsqu’elle perd le contrôle de son destin. Nous, chercheurs, avons encore le choix. Nous pouvons décider comment intégrer l’intelligence artificielle, à quelles conditions, mais aussi avec quelles limites.

L’enjeu n’est pas de résister au changement. Il est de le guider vers une science plus rigoureuse, plus transparente, plus consciente d’elle-même. Une science qui utilise l’IA sans s’y soumettre. Une science qui reste, avant tout, une aventure humaine.

The Conversation

Dejan Glavas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.05.2026 à 11:17

Preuves illicites, déloyales, et témoignages anonymes en droit du travail

Stéphane Lamaire, Professeur associé au CNAM en droit du travail, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Des preuves obtenues par des moyens illicites, déloyaux ou anonymes peuvent désormais être acceptées mais sous condition dans une procédure prud’homale. Quels sont les changements concrets ?
Texte intégral (1922 mots)

*Un tournant jurisprudentiel ? La Cour de cassation a récemment modifié les règles de recevabilité des preuves devant un tribunal. Si, désormais, même des preuves obtenues par des moyens illicites, déloyaux ou anonymes sont malgré tout acceptés par le juge, il convient toutefois de ne pas faire n’importe quoi. *


Enregistrements, photos, témoignages, comptes rendus d’entretiens, rapports, expertises, données comptables, courriers classiques ou électroniques, tous les moyens de preuve sont, en principe, recevables sauf ceux obtenus par des procédés illicites, déloyaux ou fondés sur des témoignages anonymes.

Toutefois, la Cour de cassation admet désormais ces derniers éléments s’ils sont indispensables à la découverte des faits, au respect de l’équité du procès et si l’atteinte aux droits est strictement proportionnée au but poursuivi.

Il s’avère que, en droit, la charge de la preuve est théoriquement répartie, car le juge apprécie le caractère réel et sérieux des motifs invoqués, en formant sa conviction au vu des « éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d’instruction qu’il estime utiles ». Cela signifie que la partie qui forme des reproches doit s’appuyer sur des éléments objectifs, précis, vérifiables, ainsi qu’imputables à celui qui est mis en cause. Par la suite, ce dernier dispose de la possibilité de présenter en retour ses propres moyens de preuves. En pratique, la responsabilité principale en la matière revient généralement à l’employeur, notamment dans le cadre du contentieux du licenciement pour une cause inhérente à la personne du salarié. De surcroît, si un doute subsiste, il profite au salarié.


À lire aussi : Harcèlement moral institutionnel à France Télécom : quand la politique dysfonctionnelle de l’entreprise devient un délit pénal


Des dispositifs de surveillance très encadrés

Par ailleurs, l’employeur peut mettre en place des dispositifs de surveillance de l’activité des salariés sous réserve que ceux-ci soient légitimes, proportionnés et respectueux de leur vie privée. Ils doivent être déclarés, et portés à la connaissance des salariés ainsi que des représentants du personnel.

Dès lors, leurs mises en place, à l’insu des salariés et du comité social et économique, ou détournés de leur finalité, constituant des intrusions dans la vie privée, sont jugées illicites et, par voie de conséquence, irrecevables en justice. Il en ressort que les filatures ou les stratagèmes, constituant des pièges destinés à confondre un salarié que l’on suspecte de faute, sont considérés comme des moyens de preuves irrecevables. Toutefois, les fouilles, les perquisitions, les tests d’alcoolémie, les dépistages de drogues constituent des méthodes licites mais dont les modalités déterminées par le règlement intérieur, strictement encadrées par la Loi, doivent être proportionnées au but poursuivi.

De surcroît, propriétaire du matériel ou du réseau informatique, l’employeur a un libre accès aux informations qui s’y trouvent, sauf pour les documents que le salarié a clairement identifiés comme étant personnels. En outre, il ne peut pas en principe se prévaloir de propos tenus ou de photos publiées par le salarié sur des réseaux sociaux non accessibles au public. En effet, si le salarié en a limité l’accès, les informations diffusées sur son compte à des groupes publics relèvent de la sphère privée.

Le statut du témoignage anonyme

En matière prud’homale, la preuve étant libre, toute personne ayant été en rapport avec le salarié dans son activité professionnelle peut témoigner. De surcroît, tous ses collègues, sans exception, peuvent également apporter leurs attestations. Néanmoins, il existe quelques limites à la liberté de formation des témoignages. En effet, leur recueil ne doit pas avoir fait l’objet de pressions, car la subornation de témoins constitue un délit. Par conséquent, il est généralement nécessaire de recueillir des témoignages écrits et signés. Toutefois, il ressort de la jurisprudence que le témoignage « anonyme » peut être admis à la condition de ne pas constituer la seule et unique preuve à charge.

Par conséquent, pour la Cour de cassation, le témoignage « anonyme » n’est recevable que s’il consolide d’autres éléments allant dans le même sens.

Au cas par cas

Il s’avère que le juge civil a longtemps considéré que les moyens de preuve illicites, obtenus au mépris d’une disposition légale, ou constituant une atteinte à la vie privée, ainsi que déloyaux car procurés au moyen d’un stratagème, étaient irrecevables. Or, deux arrêts de la Cour de cassation en date du 22 décembre 2023, ont bouleversé les règles en la matière, en affirmant un droit à la preuve.

En effet, le juge détermine, désormais, les conditions de production des moyens de preuve illicites ou déloyaux à l’issue d’un examen de proportionnalité. À l’occasion de cet exercice, il doit apprécier si ceux-ci portent atteinte au caractère équitable de la procédure dans son ensemble. Par la suite, il met en balance le droit à la preuve et le droit ou la liberté auquel il porte atteinte. À ce titre, le droit à la preuve ne peut pas leur porter préjudice de manière disproportionnée, l’atteinte devant strictement être proportionnée au but poursuivi. Enfin, leur production doit s’avérer indispensable. En effet, il ne doit pas exister d’autres moyens de faire la démonstration de ce qui est reproché.

À titre d’illustration, une pharmacie avait installé dans ses locaux un système de vidéosurveillance afin de prévenir les vols et agressions de la clientèle. À l’occasion de deux inventaires, elle constate des écarts de stocks importants sur des produits de puériculture. Les enregistrements vidéo révèlent la culpabilité d’une des caissières. Toutefois, ni le comité social et économique ni le personnel n’ayant été informés que le dispositif de surveillance pouvait servir à contrôler ses employés, la caissière se prévaut du caractère illicite de l’enregistrement. Or, après contrôle de proportionnalité, le juge conclut que les conditions permettent la production de la preuve illicite.

En outre, la Cour de cassation tolère désormais les témoignages « anonymisés », dont l’identité est connue et pourra éventuellement être révélée au juge, correspondant à la situation selon laquelle le nom est retiré de l’attestation afin de protéger son auteur d’éventuelles représailles. Ainsi, le juge a franchi un cap, en admettant qu’un employeur puisse établir le comportement fautif d’un salarié en produisant exclusivement des témoignages anonymisés par un huissier, non étayés par d’autres éléments de preuve, dès lors que leur production était indispensable à l’exercice du droit à la preuve et que l’atteinte aux droits et libertés du salarié était strictement proportionnée au but poursuivi. Par conséquent, comme en matière de preuve illicite ou déloyale, le juge civil doit réaliser un contrôle de proportionnalité mettant en balance les intérêts en présence, et estimer le caractère indispensable de la présentation du témoignage « anonymisé ».

Des méthodes déloyales acceptées sous condition

Au bout du compte, les évolutions récentes du droit à la preuve ont donc conduit le juge à admettre comme recevables des preuves obtenues de manière déloyale ou illicite, ainsi que des témoignages « anonymisés », sous réserve d’un strict contrôle dit de « proportionnalité ». Pour autant, il ne faudrait pas tirer rapidement la conviction que l’employeur peut désormais faire ce qu’il souhaite des règles qui protègent les données personnelles du salarié, de son droit au respect de sa vie privée ou encore de la nécessité de l’informer des moyens mis en place pour surveiller son activité.

Les moyens de preuve illicites, déloyaux ou « anonymisés » restent prohibés, sauf s’ils représentent le seul moyen permettant de parvenir à la démonstration de ses reproches. Malgré tout, si ces évolutions permettent aux uns et aux autres de mieux se défendre, elles induisent de profonds bouleversements des comportements au sein de l’entreprise.

The Conversation

Stéphane Lamaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.05.2026 à 11:17

Au travail, la répétition nous tue-t-elle à petit feu ?

Thomas Simon, Assistant Professor, Montpellier Business School
Du travail à la chaîne aux open spaces, la répétition professionnelle épuise autant le corps que l’esprit en devenant aliénante. Des échappées existent néanmoins, comme la littérature.
Texte intégral (2275 mots)

La répétition au travail use-t-elle seulement les corps ou ronge-t-elle aussi les esprits ? Des chaînes d’usine décrites par la philosophe Simone Weil aux open spaces contemporains, la routine professionnelle peut devenir une mécanique aliénante. Mais l’écriture et la littérature offrent peut-être une voie inattendue pour rompre avec cet enfermement quotidien.


« Un manœuvre spécialisé n’a en partage que la répétition automatique des mouvements, pendant que la machine qu’il sert enferme, imprimée et cristallisée dans le métal, toute la part de combinaison et d’intelligence que comporte la fabrication en cours. Un tel renversement est contre-nature ; c’est un crime. »

C’est par ces mots que la philosophe Simone Weil décrit le quotidien de travail d’un « manœuvre sur la machine » au début du XXᵉ siècle dans les usines françaises.

De 1934 à 1935, Weil est en immersion dans le monde ouvrier chez Alstom à Paris, aux forges de Basse-Indre puis chez Renault à Boulogne-Billancourt (dans les Hauts-de-Seine actuelles, ndlr). Ces journées passées sur les chaînes de production ont donné naissance à plusieurs écrits rassemblés en 1951 sous le titre la Condition ouvrière. Weil y dépeint avec une grande acuité les tâches répétitives, abrutissantes et l’enfermement toxique de ses journées de travail.

20 Minutes, 2024.

La tyrannie des horloges

C’est à cette même période que Charlie Chaplin dénonce la répétitivité du travail à la chaîne dans son film les Temps modernes. Il y fustige notamment la réduction de l’ouvrier à un geste mécanique, mais dénonce avant tout la tyrannie des horloges qui imposent une cadence et un rythme effrénés dans l’usine.

En somme, Chaplin fait de la répétition, de l’automatisme et de la déshumanisation du geste quotidien les signes d’un travail désormais réduit à une succession de mouvements machinaux, vidés de toute conscience.

BAFS – Old School, 2017.

On retrouve cette toute-puissance de la routine sous la plume d’Albert Camus dans son essai le Mythe de Sisyphe (1942). Il évoque spécifiquement la cyclicité des journées de travail :

« Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi sur le même rythme. »

Par cette accumulation d’actions quotidiennes et l’énumération des jours de la semaine, Camus met en scène la monotonie d’une vie répétitive et mortifère. Le rythme régulier souligne l’enfermement dans une routine qui finit par faire surgir le sentiment de l’absurde.

Avec Camus, la routine se mue en questionnement existentiel. On n’est plus seulement dans l’organisation d’un travail machinal, mais dans une répétition de l’existence elle-même. Cette répétitivité des tâches dénoncée par Weil ou par Chaplin a-t-elle pour autant disparu de nos emplois du XXIᵉ siècle ?


À lire aussi : « Métro, boulot, dodo » : de l’absurdité de la routine à l’émergence du sens


Quand la répétitivité meurtrit les corps

Dans le secteur secondaire, où dominent les activités industrielles et manufacturières, la répétition incessante des gestes use le corps en profondeur. Visser, soulever, assembler ou porter des charges lourdes pendant des heures expose les travailleurs à une fatigue constante. À long terme, la répétitivité provoque des troubles musculo-squelettiques (TMS), comme les tendinites, les lombalgies ou le syndrome du canal carpien, transformant des douleurs passagères en souffrances chroniques.

Dans le secteur tertiaire, la pénibilité physique demeure souvent invisible, mais ses effets sont loin d’être négligeables. Derrière l’apparente sédentarité des emplois de bureau se cache une sollicitation continue du corps, soumise à la répétition incessante des mêmes gestes et au maintien prolongé de postures statiques. À terme, cette accumulation silencieuse de contraintes favorise l’apparition de TMS et installe une fatigue musculaire profonde et durable.

ASMT, 2022.

Standardisation relationnelle

Dans les centres d’appels, le professeur Laerte Idal Sznelwar et ses collègues établissent un lien évident entre empêchement au travail et apparition de TMS. Au-delà des gestes répétitifs, les TMS trouvent leur origine dans l’effort constant pour réprimer ses propres mouvements, pensées et émotions. L’organisation rigide du travail impose une immobilité physique et une standardisation relationnelle qui bloquent le développement du sujet.

Qu’il s’agisse de l’ouvrier à la chaîne ou de l’employé de bureau, la répétitivité des gestes révèle une même réalité : le travail imprime sa marque sur les corps. Pour le formateur Corentin Chasles, il est essentiel de prévenir les TMS en proposant des solutions concrètes applicables au quotidien. Tandis que l’ergonomie permet d’aménager le poste de travail, la formation aux bons gestes et aux postures adaptées aide à prévenir les douleurs musculaires.

L’impact psychique de la répétition

Dans le cadre de ma thèse en sciences de gestion consacrée aux situations absurdes en entreprise, certains jeunes diplômés interrogés ont insisté sur les conséquences psychiques de la répétition au travail. Jules* en a fait un obstacle au désir et à l’engagement :

« Ce qui est difficile, c’est de motiver les gens à faire un travail routinier. »

La répétition produit alors une forme d’usure intérieure. Julia* était, par exemple, épuisée par les petites situations absurdes au point qu’elle était devenue complètement désabusée :

« Le problème, c’est que moi, tous mes jobs, (…) je trouvais que c’était tellement absurde que, de toute façon au fond, je m’en foutais mais grave en fait. (…) C’était vraiment pourri ma vie. »

Et si on parlait du blasement

Ce qui conduit au blasement et au désengagement, c’est une forme d’usure par accumulation, une répétition du minuscule. Dès lors, la routine n’est pas seulement formelle, elle a un effet psychique éminemment corrosif.


À lire aussi : Le « blasé » en entreprise, une victime de la routine ?


Les jeunes diplômés interrogés mettent finalement en évidence que la répétitivité au travail ne se limite pas à une cyclicité des tâches, mais se déploie comme une répétition du temps vécu, des trajets, des gestes et des interactions, produisant un sentiment d’enfermement, de fatigue et de perte de sens.

Sortir de la boucle par la littérature

À première vue, le développement des robots et de l’intelligence artificielle (IA) est une solution adéquate aux problématiques de répétitivité au travail. Les cobots et autres algorithmes assurent une automatisation des tâches physiques et répétitives tout en réduisant la fatigue et les erreurs, mais ce n’est pas la voie que nous retenons ici pour sortir de l’enfermement mécanique.

C’est plutôt l’écriture et la littérature qui apparaissent comme l’un des principaux moyens de rompre avec la répétitivité du travail, non pas en supprimant matériellement la routine, mais en la transformant en objet de pensée, de mise à distance et parfois de réinvention de soi.

Mettre en pause les automatismes

Le premier effet de l’écriture, c’est qu’elle brise l’automatisme du quotidien. La répétitivité au travail fonctionne comme une suite de gestes enchaînés : métro, bureau, tâches, retour, fatigue et recommencement. Cette cadence donne une impression d’engloutissement, comme nous le rappelle Guillaume* dans un de ses entretiens :

« Tu es noyé dedans. »

Écrire, au contraire, oblige à arrêter le flux. C’est ce que souligne à merveille Joseph Ponthus dans son roman autobiographique À la ligne (2019) qui est une véritable cantate en vers libres dans laquelle il inventorie avec précision les gestes du travail à la chaîne,

« la fatigue, les rêves confisqués [et] la souffrance [des] corps ».

Librairie Mollat, Bordeaux (Gironde), 2019.

Si Ponthus est convaincu que la littérature lui a sauvé la vie, c’est parce qu’il vit ses journées de travail à travers les textes de Dumas, les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet.

« C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. »

L’écriture de soi comme planche de salut

Mettre en mots les actions quotidiennes, c’est finalement suspendre le mouvement répétitif pour le regarder. Dès lors, le geste scriptural convertit le vécu subi en vécu observé puis en vécu interprété et donc réapproprié. C’est déjà une première sortie de la répétition, car ce qui revenait inlassablement et machinalement devient pensable.

Dans notre article récemment paru dans European Management Journal et co-écrit avec Ghislain Deslandes, nous invitons les jeunes diplômés à tenir un journal de bord pour jeter pêle-mêle leurs impressions, leurs observations et leurs déceptions sur leur quotidien en entreprise. Écrire, c’est ici reprendre possession de son expérience. Tandis que le quotidien répétitif impose un temps extérieur (horaires, réunions, deadlines, trajets…), le journal de bord crée au contraire un temps à soi, un temps pour soi. Le salarié n’est plus enfermé dans le train-train quotidien, il devient narrateur de la routine, et c’est à cette condition seulement que la catharsis peut exprimer toutes ses potentialités.

L’écriture permet finalement une évacuation symbolique de ce qui pèse. Si le quotidien routinier accumule (fatigue, frustration et absurdité), l’écriture assure une exhumation et offre une planche de salut pour le corps et pour l’esprit. En parvenant à nommer ce qui semblait informe, le geste de l’écrivain donne une forme au chaos du quotidien tout comme le geste du potier transforme la glaise en objet de fierté.


*Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Thomas Simon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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