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23.06.2026 à 10:51

Tirage au sort, assemblées citoyennes, remplacement du Sénat : les Français veulent de l’innovation démocratique

Dimitri Courant, Postdoctoral Researcher & Lecturer, Sciences Po
Pétition, délibération, référendum : c’est le système que privilégient les Français, selon une enquête inédite. Près de 53 % des personnes interrogées remplaceraient le Sénat par une assemblée tirée au sort.
Texte intégral (1498 mots)

Pétitions, assemblées citoyennes, référendums : selon une enquête inédite, menée par Sciences Po et l’institut Verian, une large majorité de Français souhaitent un système qui favorise la participation directe. Le principe des assemblées citoyennes est soutenu par 67 % des sondés, et 53 % d’entre eux aspirent à remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort.


Les municipales de 2026 ont confirmé une tendance lourde : l’abstention progresse et les partis établis s’usent. La présidentielle de 2027 s’annonce comme un nouveau face-à-face entre des figures familières d’un sérail que les Français regardent avec une défiance croissante. Dans ce contexte, les assemblées citoyennes tirées au sort sont souvent présentées comme une réponse à la crise démocratique. Mais laquelle, exactement ? Et surtout, quelle forme les Français eux-mêmes appellent-ils de leurs vœux ?

Une enquête quantitative, conduite en mai 2025 auprès d’un échantillon représentatif de 2 500 Français dans l’Hexagone, l’enquête DeCoDe « Délibération citoyenne et confiance dans la politique démocratique », à laquelle je participe avec Bernard Reber, Damien Bol, Flora Chanvril et Bruno Cautrès (Cevipof/Sciences Po), et dont le terrain a été effectué par l’institut Verian, offre des éléments de réponse précis. Les résultats brisent quelques certitudes.

Un désir de démocratie, pas d’« électocratie »

Le constat de départ est saisissant : seuls 13 % des répondants font confiance à la politique, 17 % au gouvernement, 21 % à l’Assemblée nationale. Mais 80 % restent attachés à un système politique démocratique.

Ce n’est pas la démocratie que les Français rejettent ; c’est l’électocratie, cette forme de gouvernement fondée sur l’élection d’élites sans mandat impératif, où les représentants ne sont pas tenus par les préférences de ceux qui les ont élus.

Ce rejet ne se traduit pas par une adhésion naïve aux assemblées citoyennes, aussi appelées « conventions citoyennes » en France. Ainsi, 67 % des sondés estiment que c’est une bonne chose que des citoyens participent à ces conventions, et 50 % font confiance à ces assemblées. Mais parmi les 35 % qui ne leur font pas confiance, 56 % justifient leur scepticisme par une formule révélatrice : les assemblées citoyennes sont « une arnaque qui permet aux politiciens de gagner du temps et de faire de la communication ».

Ce n’est donc pas une critique du tirage au sort délibératif. C’est une critique de la « consultation d’élevage », ce modèle dans lequel les élus choisissent le thème de l’assemblée, puis font leur marché parmi les recommandations, ou les ignorent totalement.

Trois modèles pour un système délibératif, un vainqueur relatif

La question centrale n’est pas tant de savoir si les Français veulent des assemblées citoyennes, mais dans quel système délibératif ils souhaitent les insérer, c’est-à-dire quelle place ces mini-publics doivent occuper dans l’architecture institutionnelle, entre les élus, les citoyens tirés au sort et la population dans son ensemble.

Dans un article publié dans Raisons politiques, j’avais proposé de distinguer trois grands modèles institutionnels.

  • D’abord, la « consultation d’élevage » : les élus fixent l’agenda du mini-public et décident ensuite du devenir de ses propositions.

  • Ensuite, la « démocratie radicale » : le peuple fixe l’agenda des assemblées citoyennes en amont, par initiative populaire ou pétition, et ratifie leurs propositions en aval, par référendum.

  • Enfin, la « klérocratie représentative » : les tirés au sort eux-mêmes choisissent les sujets, et leurs décisions ont force de loi, sans ratification extérieure.

Les données de l’enquête DeCoDe permettent de confronter cette tripartition théorique aux préférences réelles des Français. Le résultat est net.

Sur la mise à l’agenda, 40 % des répondants souhaitent que ce pouvoir appartienne aux citoyens eux-mêmes, par pétition ; le Parlement n’obtient que 20 %. Sur la ratification des résultats, 36 % privilégient le référendum, contre 23 % qui préfèrent une transmission au Parlement. Seulement 12 % souhaitent que les propositions du mini-public soient transposées directement dans la loi, sans aucune ratification extérieure.

La démocratie radicale recueille le plus de soutiens relatifs ; la consultation d’élevage est un peu plus faible ; la klérocratie représentative reste très minoritaire.

Près de 53 % pour remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort

Une majorité absolue de Français (53 %) se dit favorable au remplacement du Sénat par une chambre tirée au sort ; 17 % y sont « très favorables », 36 % « plutôt favorables ». À l’opposé, seulement 11 % y sont « très défavorables ». C’est peut-être le résultat le plus saillant de l’enquête.

Ce chiffre n’est pas anodin. Le Sénat cumule deux déficits particulièrement visibles. D’une part, un déficit de représentativité, sa composition reflétant très peu la diversité de la population française. D’autre part, un déficit de légitimité, ses membres étant élus indirectement par les grands électeurs et non au suffrage universel direct. Face à cette configuration, le tirage au sort dispose d’arguments comparatifs solides : représentativité descriptive (avec quotas), égalité des chances, impartialité, et absence de calcul politicien.

Sur le rôle législatif des assemblées citoyennes, les Français sont plus nuancés. Interrogés sur le format que devraient prendre les travaux d’un mini-public, ils privilégient largement des « recommandations détaillées » ou des « orientations générales » plutôt que des « propositions de lois ». Pourtant, lorsqu’on leur demande directement si les assemblées citoyennes devraient « écrire la loi », 35 % répondent par l’affirmative, un chiffre non négligeable. Il faut noter qu’« écrire la loi » n’implique pas nécessairement un transfert de souveraineté : une assemblée citoyenne peut très bien rédiger un texte soumis ensuite à référendum (ou au Parlement), ce qui reste compatible avec la démocratie radicale (ou la consultation d’élevage).

Quoi qu’il en soit, 44 % y sont explicitement opposés. Le vrai clivage ne passe donc pas entre partisans et adversaires du tirage au sort, mais entre ceux qui souhaitent confier davantage de pouvoir au peuple et ceux qui veulent cantonner les assemblées citoyennes à un rôle consultatif sous contrôle des élus.

Quand les données contredisent les théoriciens

Un dernier enseignement mérite d’être relevé. Parmi les raisons invoquées par les Français pour soutenir un rôle législatif des assemblées citoyennes, les justifications « épistémiques » (la qualité de la délibération, l’audition d’experts) arrivent en dernière position. Ce qui prime, c’est l’« ordinarité », donc le fait que « ce sont des gens comme moi » (43 %), l’impartialité des tirés au sort qui « ne cherchent pas à être réélus » (44 %) et la défiance envers les élus (41 %).

Autrement dit, les préoccupations d’une large part des théoriciens du politique sont en décalage avec celles des citoyens ordinaires. Le débat entre klérocrates et consultativistes, qui structure une bonne partie de la littérature académique, ne correspond pas aux attentes d’une opinion publique qui se porte davantage vers la démocratie radicale et ses dérivés hybrides.

En 2027, les candidats à la présidentielle qui voudront parler sérieusement de réforme institutionnelle auraient intérêt à intégrer ces enseignements.

The Conversation

Dimitri Courant a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de Sciences Po.

23.06.2026 à 10:50

La France devrait-elle s’inspirer du modèle démocratique suisse ?

Raul Magni-Berton, Professeur de sciences politiques, AnthropoLab - Ethics, Institut catholique de Lille (ICL)
Le système politique suisse produit de très hauts niveaux de confiance des citoyens, qui votent régulièrement pour décider des politiques publiques.
Texte intégral (2036 mots)

Le système politique suisse produit de très hauts niveaux de confiance des citoyens, qui s’expriment régulièrement sur les choix politiques publiques à travers des référendums. Le poids des citoyens transforme également la pratique des acteurs politiques, qui recherchent avant tout le consensus.


La Suisse est un pays, à bien des égards, exemplaire. Avec une dette publique la plus faible d’Europe et un produit intérieur brut (PIB) par habitant le plus élevé, il symbolise aujourd’hui une Europe dynamique telle qu’on aimerait l’imaginer. Il est encore d’usage d’attribuer cette réussite économique a des pratiques économiques douteuses, telles qu’une fiscalité faible associée à un blanchissement d’argent par le secret bancaire. Pourtant, cette mauvaise réputation se heurte de plus en plus aux faits.

Selon la Banque mondiale, la Suisse est le pays où la contribution du travail à son PIB – par rapport au capital – est la plus élevée du monde. Ce ne sont donc pas les capitaux les seuls responsables de la richesse suisse, loin de là. Quant au secret bancaire, il n’existe plus depuis 2018, et l’économie suisse se porte toujours aussi bien.

En fait, pour de nombreux chercheurs, tels que Lars P. Feld, Bruno S. Frey ou John G. Matsusaka, la raison principale du succès économique de la Suisse n’est autre que son système politique, qui produit de très hauts niveaux de confiance de la part des citoyens. Par exemple, l’enquête European Social Survey montrait, en 2023, que trois résidents suisses sur quatre pensaient avoir leur mot à dire sur les décisions politiques, contre un tiers en France.

Déjà il y a trente ans, Bruno S. Frey publiait un article où il conseillait à l’Union européenne d’imiter le modèle politique suisse, ce qui lui garantirait prospérité économique et légitimité politique. Le système politique suisse, qui comporte nombre de spécificités issues d’une histoire très particulière, est régulièrement identifié comme facteur de faible dette ou de forte croissance. Et si les pays voisins s’en inspiraient ?

Un système de démocratie directe original

La Suisse se caractérise d’abord par un système de démocratie directe original. Il consiste en un faisceau de droits des citoyens, qui leur permettent de rejeter certaines politiques, mais aussi de prendre des initiatives pour en proposer.

Plusieurs institutions fédérales garantissent ces droits :

  • le référendum obligatoire, obtenu en 1848. Aucune modification constitutionnelle n’est autorisée sans un vote populaire.

  • le référendum facultatif, mis en place au niveau fédéral en 1874. Il permet de voter sur toutes les lois, à condition qu’une minorité d’environ 1 % des citoyens le demande à travers une pétition.

  • l’initiative populaire, instaurée en 1891. Elle permet aux citoyens de prendre l’initiative de modifications constitutionnelles à travers une pétition d’environ 2 % de la population déclenchant un référendum.

Ces pratiques, reproduites, avec quelques variantes, dans chaque canton et chaque commune, permettent aux Suisses d’exercer un contrôle fort sur leurs élites, en créant les conditions d’une société de confiance dans les institutions et d’implication citoyenne.

C’est ainsi que la Suisse se trouve à être le seul pays européen où la confiance dans les représentants dépasse les 50 %, où les citoyens qui pensent avoir un fort impact sur la politique sont plus du double que dans n’importe quel autre pays européen.

Fédéralisme et culture du consensus

Par ailleurs, le fédéralisme compétitif donne aux régions – les cantons – un rôle extrêmement important. L’article 3 de la Constitution affirme que ce sont les cantons – en non la fédération suisse – qui sont souverains et « exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération ». Les cantons se protègent du niveau fédéral, en gardant notamment une dose importante de recettes fiscales, avec plus de 50 % des recettes qui sont directement collectées par les cantons et les communes. Cette concurrence produit un potentiel d’innovation et d’efficacité qui pousse l’économie suisse vers le haut.

Enfin, la culture du consensus est extrêmement importante en Suisse. Le gouvernement fédéral est composé de sept membres (le Conseil fédéral), dont la présidence est assurée chaque année par un membre différent. De plus, ces sept membres représentent de façon plus ou moins proportionnelle l’équilibre des forces au Parlement, selon une règle non écrite connue sous le nom de « formule magique ». Il n’y a donc pas à proprement parler de majorité et d’opposition, mais un conseil où majorité et opposition trouvent des compromis. Cette pratique contribue à stabiliser les politiques en évitant que, à chaque alternance, les règles changent.

Peut-on exporter le modèle suisse ?

Ce fonctionnement est très éloigné des modèles politiques occidentaux, rendant son exportation difficile. Pour autant, le cœur du système suisse peut très bien inspirer d’autres nations. Quel est-il ?

Dans un livre écrit avec Clara Egger, nous défendons l’idée qu’au cœur des institutions réside le contrôle populaire sur la Constitution (grâce à l’initiative populaire et au référendum obligatoire). Ces deux institutions produisent un décalage majeur avec les systèmes représentatifs classiques puisque ce n’est plus le Parlement qui a le dernier mot sur les décisions politiques, mais bien les citoyens. C’est cette spécificité qui produit les autres : une plus forte autonomie locale, une politique consensuelle et une démocratie directe efficace.

Plusieurs travaux théoriques et empiriques concordent sur le fait que la démocratie directe préserve mieux les pouvoirs locaux que les parlements nationaux, qui ont tendance à centraliser les pouvoirs. Lorsque les citoyens ont le dernier mot, ils modèrent cette tendance centralisatrice, maintenant le pouvoir proche d’eux. C’est pourquoi la Suisse est restée aussi décentralisée.

Cette logique est visible à travers des votations historiques aussi éloignées que le rejet d’un impôt fédéral direct en 1918 ou le rejet des mesures fédérales en faveur des médias en 2022. On pourrait également citer le refus de supprimer la compétence cantonale en matière d’équipement personnel des militaires en 1996 ou le rejet de la reforme du régime des finances fédérales en 1970. Ces votations marquaient le refus de voir le pouvoir fédéral prendre trop de place. On peut en conclure que la démocratie directe protège le fédéralisme suisse, avec une autonomie des territoires favorable au développement économique.

Effet de la démocratie directe sur la politique de consensus

Face à des citoyens qui peuvent annuler ou modifier les décisions prises par les élus, ces derniers ont l’obligation de promouvoir des politiques le plus consensuelles possible afin d’éviter la sanction populaire. Les négociations avec les partis d’opposition ou les groupes de la société civile sont monnaie courante afin d’éviter que l’un d’eux fasse appel aux électeurs. Dès lors, les Suisses non seulement pensent avoir un impact sur la politique (souvent sans même avoir à voter !), mais de plus ils ont une confiance exceptionnelle dans leurs élus, non pas parce que ces derniers sont plus dignes de confiance, mais parce qu’ils craignent d’être sanctionnés.

Un modèle pour la France ?

Si l’initiative populaire et le référendum obligatoire sont les éléments essentiels de ce système performant, ils n’épuisent pas la palette des outils démocratiques dont les Suisses disposent. Le référendum facultatif est le moyen le plus utilisé pour annuler les décisions prises par les représentants, et donc l’élément dissuasif le plus important. Il reste toutefois un instrument dérivé qui doit son efficacité aux deux premières institutions.

Le système politique suisse est un ovni en Europe. Ses nombreuses spécificités ont poussé à le considérer comme difficilement exportable. Pourtant, le cœur de ce système est assez simple à définir : ce sont les citoyens suisses – et non leurs représentants élus – qui ont le dernier mot sur toutes les décisions.

Deux institutions garantissent cette souveraineté populaire : l’initiative populaire et le référendum obligatoire. En France, introduire ces deux institutions requiert un amendement mineur à l’article 89 de la Constitution de 1958, en y introduisant le référendum obligatoire (par l’abrogation de l’alinéa 3) et l’initiative citoyenne. Cette proposition, faite pour la première fois en 2019, a été soumise trois fois à l’Assemblée nationale, dont la dernière, en 2026, lors de la niche parlementaire du groupe écologiste. Finalement, nous n’en sommes pas si loin.

The Conversation

Raul Magni-Berton a co-fondé les mouvements Solution démocratique et Espoir-RIC. Il a conseillé certaines villes comme Poitiers et Grenoble, ainsi que des députés sur la façon d'introduire la démocratie directe dans la Constitution. Il a reçu des financements de la Commission européenne, en tant que membre de l'Horizon Europe Twin4dem, pour étudier les phénomènes de recul démocratique. Il est membre de l'ANR Plutobias, qui étudie l'influence de l'argent en politique.

23.06.2026 à 08:43

Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou non) au monde de l’énergie

Patrice Geoffron, Professeur d'Economie, Université Paris Dauphine – PSL
L’affrontement entre les États-Unis et l’Iran a duré quelques mois qui ont changé le visage du marché mondial de l’énergie. Dans quelle mesure ces changements sont-ils durables ?
Texte intégral (2133 mots)

À la mi-juin 2026, les États-Unis et l’Iran ont signé, sous médiation pakistanaise, un protocole censé mettre fin à la guerre. Le détroit d’Ormuz du golfe Arabo-Persique, fermé depuis le 28 février, a commencé à rouvrir tandis que le prix du baril refluait. Après près de quatre mois de stress intense, l’heure est propice à un bilan d’étape. La crise a-t-elle rebattu les cartes de l’énergie mondiale ? Ou n’a-t-elle fait que confirmer des vulnérabilités patentes ?


À chaque crise énergétique revient la tentation d’annoncer un tournant historique. Le blocage du détroit d’Ormuz, devenu, depuis la fin février, le point de rupture d’une guerre ouverte, n’échappe pas à cet audit. Une fois les marchés apaisés et les tankers de retour, la crise d’Ormuz aura peut-être moins changé le monde de l’énergie qu’elle n’en aura révélé les failles quasi sismiques.

Un extincteur… dans la maison en feu

Depuis des décennies, les marchés se rassuraient d’une idée simple. En cas de rupture, la capacité de production inutilisée de l’Opep (sa « capacité de réserve ») pourrait être mobilisée pour compenser. La crise d’Ormuz a fortement altéré cette assurance, car l’essentiel de cette capacité, logée en Arabie saoudite, aux Émirats et au Koweït, se trouvait précisément derrière le verrou.

Pour le dire autrement, l’extincteur était dans le bâtiment en feu… L’idée rassurante selon laquelle Riyad pourrait toujours ouvrir les vannes pour calmer les marchés ne vaut que si les barils peuvent effectivement sortir. La marge de sécurité qui fondait la confiance des marchés depuis le contre-choc des années 1980 s’est révélée ineffective en la circonstance.

Des flux qui deviennent des armes

Henry Farrell et Abraham Newman avaient théorisé l’interdépendance instrumentalisée, soit l’idée que les nœuds dominants des réseaux mondiaux, financiers, numériques ou logistiques peuvent être transformés en armes par ceux qui les contrôlent. Ormuz en offre une illustration « chimiquement pure ».

Des chercheurs parlent désormais de « dilemmes de flux ». Cette expression désigne le piège où se trouvent les économies ouvertes, dont l’intégration crée des dépendances dont il est coûteux de s’extraire.


À lire aussi : Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ?


Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle, il active un levier latent, inscrit depuis longtemps dans la géographie des flux. Fermer le détroit relevait jusqu’ici de l’arme à effet autolimitant, l’Iran en payant lui-même le prix. Un régime acculé a fini par franchir le pas, y voyant non plus un suicide mais un ultime levier de dissuasion. C’est ce que Xavier Carpentier-Tanguy qualifie de « rhéopolitique », l’art de contrôler les flux plutôt que les territoires, de les régler, les moduler, les interrompre.

De nouveaux buts de guerre

Une rupture mérite d’être isolée, car elle dépasse le seul détroit. Après l’Ukraine, Ormuz confirme l’avènement d’une véritable guerre des infrastructures énergétiques, où raffineries, terminaux, gazoducs et réseaux électriques ne sont plus des dommages collatéraux mais des cibles de premier choix. En Ukraine, la Russie a fait du réseau une arme à part entière, lançant neuf vagues d’attaques coordonnées sur le système électrique entre mars et août 2024 et privant le pays d’environ 9 gigawatts de capacité, soit près d’un tiers de sa consommation d’avant-guerre. La logique est désormais explicite : frapper l’énergie de l’adversaire pour atteindre son économie et sa population.

La crise d’Ormuz prolonge ce répertoire à l’échelle du Golfe. Depuis le 28 février, des dizaines de sites énergétiques ont été visés dans neuf pays : raffineries, champs pétroliers, terminaux gaziers et dépôts d’hydrocarbures confondus… Les États-Unis et Israël ont frappé les installations iraniennes, de la raffinerie de Tondguyan, à Baqer Shahr, au sud de Téhéran, à plusieurs dépôts de la capitale, et ont visé à plusieurs reprises l’île de Kharg, d’où part l’essentiel des exportations iraniennes.

L’infrastructure énergétique, jadis sanctuarisée par la dissuasion, devient un champ de bataille assumé, et c’est peut-être là le changement le plus lourd de conséquences, car il transforme chaque terminal, chaque gazoduc et chaque centrale en cible potentielle des conflits à venir.

Une carte des puissances redessinée

La crise a enfin révélé une asymétrie de puissance énergétique. Les États-Unis, redevenus exportateurs nets de pétrole et premiers exportateurs mondiaux de GNL, en sortent relativement protégés, voire renforcés. « Que le pétrole coule à flots », a lancé Donald Trump en annonçant la réouverture. À six mois des élections de mi-mandat, son administration a fait de la baisse des prix une priorité, et la posture de domination énergétique américaine a trouvé dans Ormuz une confirmation éclatante. Cette protection reste pourtant très relative, car les prix se forment sur un marché mondial, et l’automobiliste du Midwest a, lui aussi, vu grimper le prix à la pompe de près de 60 %.

À l’autre extrémité, l’Asie a été la plus exposée. La Chine occupe une position singulière, première acheteuse du pétrole du Golfe, donc première exposée, mais aussi détentrice du principal levier sur Téhéran. La guerre a, par ailleurs, tendu la relation transatlantique, révélant des désaccords profonds entre Washington et les Européens sur l’usage de la force et les priorités stratégiques.

Surtout, la cohésion interne de l’Opep s’est profondément fissurée, l’un de ses membres, l’Iran, retournant le détroit contre les autres, tandis que les Émirats arabes unis ont quitté l’organisation après près de soixante ans de participation. Le choc d’Ormuz n’aura pas seulement neutralisé l’Opep au moment où on l’attendait le plus, il aura accéléré un déclin que certains jugent déjà irréversible.

Un choc d’abord supporté par le Sud

La crise a aussi rappelé que ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Vue du Sud, comme le souligne un volume collectif du Policy Center for the New South, la fermeture d’Ormuz a moins menacé l’essence des automobilistes occidentaux que la sécurité alimentaire de pays importateurs. Le détroit laisse en effet passer une part majeure des engrais phosphatés, de l’ammoniac et de matières critiques dont le monde se découvre tributaire, si bien qu’une interruption durable fait planer le risque d’une stagflation mondiale et de tensions sociales dans les économies les plus fragiles.

Les 3,4 milliards d’habitants qui vivent dans des États consacrant déjà plus à leur dette qu’à la santé ou à l’éducation y sont en première ligne, et jusqu’aux producteurs de minerais d’Amérique du Sud, contraints de revoir leurs débouchés. Même les pays exportateurs n’y gagnent guère, leurs recettes accrues étant absorbées par le renchérissement de leurs importations.

Europe : une dépendance déplacée plus que réduite

La crise confirme que la diversification engagée après l’invasion de l’Ukraine n’a pas réduit la dépendance européenne aux hydrocarbures. Elle l’a déplacée, de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, c’est-à-dire d’une zone « sismique » vers d’autres. L’Europe est entrée dans la crise avec des stocks de gaz historiquement bas, 46 milliards de mètres cubes (m³) à la fin février contre 60 milliards de m³ et 77 milliards de m³ les deux hivers précédents, et un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui des États-Unis, comme le documentait le rapport Draghi.

La chimie, les engrais et la sidérurgie y ont vu ressurgir le spectre de 2022, et le choc énergétique s’est superposé au choc commercial des tarifs douaniers américains, une double exposition inédite depuis la stagflation des années 1970. La vulnérabilité européenne n’est donc, à l’évidence, pas conjoncturelle. Substituer un fournisseur à un autre ne change rien à la quantité d’énergie fossile importée, seulement l’adresse de l’expéditeur.

De l’urgence de décarboner pour sécuriser

Que retenir, alors ? La réponse structurelle à Ormuz n’est ni un énième oléoduc de contournement ni un fournisseur de substitution. C’est la décarbonation, entendue comme une stratégie de sécurité économique et non comme une simple contrainte climatique, formant une assurance contre le prochain choc d’Ormuz comme contre un éventuel chantage au GNL américain.

Les leviers existent, et ils sont connus. Il s’agit d’électrifier les procédés là où la technologie le permet, de déployer l’hydrogène bas carbone pour les usages à haute température difficilement électrifiables, de relever drastiquement l’efficacité énergétique et de développer la flexibilité de la demande. Chacun réduit mécaniquement l’exposition de nos économies aux chocs fossiles importés.

France 24, 2026.

Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission en 2025 articule d’ailleurs explicitement décarbonation et résilience industrielle, en reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité.

Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les investissements bas carbone, déployés depuis la COP 21 de 2015, ont permis d’éviter 260 milliards de dollars (227,45 milliards d’euros) d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices (Europe, Chine, Inde, Japon, Corée…).

En 2026, ces économies, selon les conditions de sortie du conflit, pourraient atteindre de 350 milliards à 400 milliards de dollars. Dont une centaine de milliards pour l’UE. Chaque technologie décarbonée fonctionne comme une police d’assurance dont la prime de risque géopolitique accroît mécaniquement le rendement.

Un révélateur plus qu’un tournant

La crise d’Ormuz de 2026 n’aura donc rien d’une anomalie de l’Histoire. De la guerre des tankers des années 1980 aux alertes de 2011, 2019 et 2025, la menace est un invariant de la géopolitique de l’énergie. Si rien d’autre ne bouge, Ormuz 2026 ne sera qu’un choc particulièrement violent, prolongeant une longue série.

Si la décarbonation y est enfin lue comme une politique de sécurité, alors, rétrospectivement, cette crise sera célébrée comme un tournant. Et, ironie, Donald Trump, en contribuant au chaos pétrogazier, aura été un promoteur (bien involontaire) de la transition énergétique.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l'Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

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