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20.06.2026 à 12:49

L’Europe veut libérer le potentiel des données de santé

Antoine Boutet, Maitre de conférence, Privacy, IA, au laboratoire CITI, Inria, INSA Lyon – Université de Lyon; Inria
Pankaj Raj, Research Engineer in EU Laws, PhD candidate in Health Data., Université Grenoble Alpes (UGA)
La souveraineté numérique est devenue un objectif central de la politique européenne. Zoom sur un objet de convoitise en raison de son potentiel méconnu : les données de santé des Européens.
Texte intégral (1867 mots)

La souveraineté numérique est devenue un objectif central de la politique européenne. Au-delà de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs et du cloud computing, ou « informatique dématérialisée », le débat s’étend désormais à l’une des catégories d’information les plus sensibles détenues par les gouvernements : les données de santé, qui sont collectées par les hôpitaux, l’assurance-maladie, les laboratoires d’analyses médicales et les institutions publiques.

Pour mieux anticiper les risques de santé publique, suivre les épidémies, allouer les ressources, l’Union européenne a adopté la création d’un Espace européen des données de santé, qui entrera en application de manière différée à partir de mars 2027 et qui soulève de nombreuses questions de gouvernance, bien au-delà de la protection de la vie privée.


Avec son Espace européen des données de santé (EEDS), l’Union européenne (UE) est confrontée à un défi de taille : comment exploiter la valeur scientifique et économique des données de santé, tout en garantissant la sécurité de l’infrastructure qui les héberge et son alignement sur les intérêts et les valeurs européennes ?

L’expérience française, avec le Health Data Hub (HDH), montre que la gouvernance des données de santé ne se limite plus à la protection de la vie privée ou à la cybersécurité. Elle concerne également l’infrastructure, la souveraineté et le contrôle démocratique.

À mesure que l’EEDS passe de la législation à la mise en œuvre, l’UE devra décider si la souveraineté numérique est simplement une ambition politique ou un principe qui façonne véritablement son avenir numérique.

Le potentiel des données de santé

Les données de santé sont de plus en plus reconnues comme une ressource stratégique pour les systèmes de santé, les institutions de recherche et les décideurs politiques.

Leur analyse à grande échelle permet de dégager des connaissances qui améliorent la prévention des maladies, favorisent des traitements plus efficaces et renforcent la prise de décision en matière de santé publique.

L’accès à de vastes ensembles de données joue également un rôle croissant dans le développement d’applications d’intelligence artificielle, qui s’appuient sur d’importants volumes de données de haute qualité pour identifier des tendances, améliorer les diagnostics et soutenir la médecine personnalisée.


À lire aussi : ChatGPT Santé se veut une aide pour les médecins et les patients. Est-ce fiable ? Quels risques pour la confidentialité et le secret médical ?


Les avantages potentiels dépassent le cadre de la recherche scientifique. Les données de santé peuvent aider les gouvernements à anticiper les risques pour la santé publique, à évaluer les politiques de santé et à allouer les ressources plus efficacement. La pandémie de Covid-19 a démontré l’importance d’un accès rapide à l’information sanitaire pour surveiller les épidémies et orienter les réponses de santé publique.

Face à la reconnaissance croissante de la valeur des données de santé, les gouvernements cherchent de plus en plus à faciliter leur utilisation tout en préservant la confidentialité et en maintenant la confiance du public. Les informations de santé figurant parmi les catégories de données personnelles les plus sensibles, les questions de gouvernance, de sécurité et de responsabilité sont devenues centrales dans les discussions sur les initiatives de partage de données.

Le défi consiste non seulement à exploiter les avantages des données de santé, mais aussi à garantir que les systèmes qui gèrent ces données restent fiables et conformes à l’intérêt public.

Le Health Data Hub et le débat sur la souveraineté

Lancé en 2019 en France, le Health Data Hub a été conçu pour centraliser l’accès aux données de santé à des fins de recherche, d’innovation et de politiques publiques. Cette initiative visait à résoudre un problème persistant : la fragmentation des informations de santé, entre hôpitaux, assurance-maladie, laboratoires, assurances et institutions publiques, limitait la recherche à grande échelle et la prise de décision fondée sur les données.

La plateforme permet aux chercheurs et aux institutions publiques agréés d’accéder aux ensembles de données de santé et de les analyser dans un cadre réglementé. Les données sont pseudonymisées avant utilisation (pour éviter la réidentification des patients) et les demandes d’accès sont soumises à des procédures de contrôle. L’objectif est de faciliter la recherche médicale, la surveillance épidémiologique et l’innovation dans le secteur de la santé, tout en garantissant la protection de la vie privée.

Pour déployer rapidement la plateforme, le gouvernement français a initialement choisi Microsoft Azure comme fournisseur de services cloud. Cette décision a immédiatement suscité la controverse. Les critiques ont fait valoir que l’hébergement de données de santé sensibles chez une entreprise états-unienne pourrait exposer les informations des citoyens européens à des demandes d’accès en vertu de la législation des États-Unis, notamment du Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (dit CLOUD Act) . Les inquiétudes se sont accrues après l’arrêt Schrems II de 2020 portant sur l’encadrement des transferts de données à destination des États-Unis, qui a soulevé des questions quant à la protection des données européennes traitées par des entreprises américaines.

La controverse ne portait pas uniquement sur la localisation des serveurs. Les fournisseurs de services cloud gèrent des infrastructures critiques, notamment le stockage, le chiffrement, les environnements informatiques et les contrôles d’accès. Bien que les données du Health Data Hub soient hébergées en Europe, les critiques ont soutenu que la dépendance à l’égard d’un fournisseur non européen créait des vulnérabilités juridiques et stratégiques que les seules mesures techniques ne pouvaient éliminer.

Le débat est rapidement devenu le symbole d’une préoccupation européenne plus large : les infrastructures numériques stratégiques doivent-elles rester dépendantes de fournisseurs de technologies étrangers ?

Afin de répondre à cette préoccupation, la France a annoncé fin avril 2026, que le Health Data Hub migrait vers le fournisseur de services cloud français Scaleway.

Du Health Data Hub à l’Espace européen des données de santé

L’Espace européen des données de santé vise (EEDS) à étendre la logique du Health Data Hub (HDH) à l’ensemble de l’Union européenne. Il a pour objectif de faciliter l’utilisation des données de santé pour les soins aux patients ainsi que leur utilisation secondaire à des fins de recherche, d’innovation et d’élaboration de politiques publiques.

Concrètement, ce cadre devrait simplifier l’accès et le partage des dossiers médicaux électroniques entre les États membres, tout en permettant aux chercheurs et aux institutions publiques de travailler avec de vastes ensembles de données transfrontalières sous des règles de gouvernance communes. Les décideurs européens considèrent l’EEDS comme un élément clé de la stratégie numérique de l’UE et un outil pour renforcer la compétitivité dans les domaines de l’intelligence artificielle et des biotechnologies.


À lire aussi : L’AI Act, ou comment encadrer les systèmes d’IA en Europe


À bien des égards, le Health Data Hub peut être considéré comme un précurseur de ce modèle. Les deux initiatives reposent sur le constat que la fragmentation des données limite l’innovation et les capacités de santé publique. Toutes deux s’appuient sur le partage sécurisé d’informations médicales sensibles. Et toutes deux soulèvent des questions de gouvernance, de confiance et de souveraineté.

Les défis à venir

L’expérience française met en lumière les défis que l’Espace européen des données de santé devra relever à l’échelle européenne.

Premièrement, l’Europe reste fortement dépendante d’un petit nombre de fournisseurs de services cloud non européens. Même lorsque les données sont stockées en Europe, des inquiétudes persistent quant à leur accès extraterritorial dans le cadre de législations étrangères.

Deuxièmement, la confiance du public demeure essentielle. Les données de santé figurent parmi les informations personnelles les plus sensibles, et l’acceptation par le public des initiatives de partage de données dépend de la confiance dans la transparence, la responsabilité et le contrôle.

Enfin, les décideurs politiques doivent concilier innovation et droits fondamentaux. L’Espace européen de données de santé promet des avantages considérables pour la recherche médicale et le développement de l’intelligence artificielle, mais la réutilisation massive des données soulève également des inquiétudes quant au détournement d’usage, aux rapports de force inégaux entre les institutions publiques et les entreprises technologiques et au contrôle démocratique. Des travaux récents ont également souligné l’importance de la gouvernance, de la transparence et de la confiance du public pour la légitimité ou le bien-fondé à long terme des initiatives européennes de partage de données de santé.

The Conversation

Antoine Boutet reçoit des financements du Projet Interdisciplinaire sur la Vie Privée (IPoP) du PEPR Cybersécurité (ANR-22-PECY-0002).

Pankaj Raj reçoit des financements de MIAI @ Grenoble Alpes (ANR-23-IACL-0006) et du Projet Interdisciplinaire sur la Vie Privée (IPoP) du PEPR Cybersécurité (ANR-22-PECY-0002).

19.06.2026 à 14:57

Un cimetière de baleines vieux de 5,3 millions d’années découvert au fond de l’océan Indien

Vanessa Pirotta, Postdoctoral Researcher and Wildlife Scientist, Macquarie University
Au fond de l’océan Indien, des chercheurs ont découvert une immense nécropole de baleines, vieille de plus de 5 millions d’années. Ce site exceptionnel, qui s’étend sur 1 200 kilomètres, éclaire l’histoire évolutive des cétacés.
Texte intégral (1472 mots)

Dans le sud-est de l’océan Indien, une équipe de chercheurs a découvert un vaste cimetière de baleines vieux de plus de 5 millions d’années. Avec près de 500 fossiles recensés, il constitue l’un des plus importants sites de ce type jamais identifiés dans les grands fonds.


Lorsqu’une baleine meurt, un phénomène naturel très particulier peut se mettre en place. Sa carcasse peut flotter quelque temps à la surface, attirant requins et autres prédateurs. Puis, à mesure qu’elle se décompose, elle commence à couler, traversant la colonne d’eau jusqu’à se déposer sur les fonds marins, où les charognards des profondeurs viennent s’en nourrir.

Les observations scientifiques de ces « chutes de baleines » restent rares et fragmentaires. Pourtant, une équipe de chercheurs dirigée par Xiaotong Peng, de l’Académie chinoise des sciences, a découvert une vaste et ancienne nécropole de baleines dans la zone de fracture Diamantina, dans le sud-est de l’océan Indien.

Ce site, décrit dans une nouvelle étude publiée dans Nature, remonte à plus de cinq millions d’années. Il constitue l’un des écosystèmes liés aux « chutes de baleines » les plus profonds jamais découverts dans le monde.

Une découverte colossale au milieu de l’océan

Lors d’une mission de plongée menée en février 2023 à bord du submersible Fendouzhe, les scientifiques ont découvert d’importants amas de squelettes et de fossiles de baleines, partiellement enfouis dans les sédiments des fonds marins.

À la suite de cette première découverte, l’équipe a effectué 32 autres plongées au cours du mois suivant afin de cartographier l’étendue de cette nécropole. Celle-ci s’étendait sur environ 1 200 kilomètres le long du plancher océanique, à des profondeurs comprises entre 4 200 et 7 000 mètres. Les chercheurs y ont recensé 476 fossiles de baleines ainsi que cinq « chutes de baleines » récentes.

Carte topographique de l’océan Indien, les points orange indiquant l’emplacement des fossiles de baleines
Répartition et abondance des fossiles de baleines et des chutes de baleines dans la zone de fracture Diamantina. Xiaotong Peng et al, CC BY-NC

Ces « chutes de baleines » grouillaient d’étranges créatures, parmi lesquelles des méduses, des ophiures et des vers foreurs d’os, dont beaucoup pourraient être des espèces encore inconnues de la science, selon les chercheurs.

Parmi les 43 fossiles récupérés, l’équipe a identifié cinq espèces de baleines à bec, dont la baleine à bec d’Andrews (Mesoplodon bowdoini) et la baleine à dents en lanières (Mesoplodon layardii), deux espèces connues pour fréquenter cette région, ainsi qu’une espèce de baleine à fanons : le rorqual de Rudolphi (Balaenoptera borealis).

La découverte la plus importante est celle d’un petit rorqual antarctique mort, long de cinq mètres, que les chercheurs ont identifié grâce à la forme caractéristique de son os de l’oreille ainsi qu’à des analyses génétiques. L’équipe a également identifié une nouvelle espèce de baleine aujourd’hui éteinte, baptisée Pterocetus diamantinae.

La datation isotopique, qui repose sur la désintégration d’isotopes radioactifs, a révélé que les fossiles les plus anciens du site remontent à environ 5,3 millions d’années.

La forte concentration de restes de baleines dans cette région soulève une question : comment un tel cimetière s’est-il formé ? Selon les auteurs de l’étude, l’explication tient probablement à la topographie en forme de V de la zone de fracture Diamantina, qui canalise les carcasses vers le fond marin, ainsi qu’au fait que de nombreuses espèces de baleines à bec plongeant à grande profondeur sont connues pour fréquenter cette partie de l’océan.

Trois crânes altérés par le temps sur fond noir
Crânes fossilisés de trois baleines à bec récupérés sur les fonds marins de la zone de fracture Diamantina. Global TREnD, IDSSE

Un rappel de l’immensité de notre ignorance

Ces travaux approfondissent notre compréhension des chutes de baleines et des écosystèmes extraordinaires qu’elles soutiennent. Ils enrichissent également nos connaissances sur les baleines à bec, des espèces vivant généralement au large des côtes, capables de plonger régulièrement jusqu’à un kilomètre de profondeur et de retenir leur souffle pendant plus d’une heure.

La découverte de fossiles vieux de cinq millions d’années offre une fenêtre évolutive sur l’histoire des baleines à bec, depuis le Pliocène jusqu’à aujourd’hui.

Cette recherche constitue aussi un rappel salutaire de tout ce que nous ignorons encore des profondeurs océaniques : lorsqu’on part à la recherche de quelque chose, on peut le trouver… mais aussi découvrir bien davantage que ce que l’on espérait.

The Conversation

Vanessa Pirotta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.06.2026 à 13:05

Comment le génie de George Sand a été minimisé par l’histoire littéraire

Sandrine Aragon, Chercheuse en littérature française (Le genre, la lecture, les femmes et la culture), Sorbonne Université
Cent cinquante ans après sa mort, quelle image de George Sand domine ? La scandaleuse ? La romantique défenseure des paysans ? Son génie ne saurait se réduire à ces clichés.
Texte intégral (2251 mots)
George Sand par Félix Nadar, en 1864. Wikimédia

Rares sont les écrivaines qui furent aussi célèbres que George Sand de leur vivant. Autrice de plus de 90 œuvres, de plus de 400 articles, de milliers de lettres, connue dans toute l’Europe, la « bonne dame de Nohant », née Aurore Dupin, ne peut être effacée de l’histoire littéraire du XIXᵉ siècle. Mais son apport a tout de même été largement atténué par la critique. Elle n’a été réhabilitée que dans les années 1970-1980, par le biais des études féministes.


L’année 2026 marque le cent cinquantième anniversaire de la mort de George Sand (1804-1876). La relire, c’est redécouvrir son apport artistique et intellectuel, mais aussi comprendre comment le génie féminin a été systématiquement dénié par un canon littéraire reléguant les femmes à la portion congrue.

Quand on ne peut nier une autrice reconnue, il reste une solution pour en effacer l’importance : minimiser son apport. Joanna Russ répertorie ces techniques dans Comment torpiller l’écriture des femmes ?.

Une femme scandaleuse ? Non, un bourreau de travail et une amie fidèle

L’exposition « Caricaturer George Sand. De la satire à l’égérie républicaine », qui se tient en ce moment aux Archives départementales de l’Indre déplie toute l’ampleur des attaques et des caricatures qu’elle a subies au cours de sa vie.

Pour Baudelaire, Nissart ou les frères Goncourt,

« Le génie est mâle. L’autopsie de Mme Stael ou de Mme Sand aurait été curieuse : elles doivent avoir une construction un peu hermaphrodite. »

Le pseudonyme d’Aurore Dupin, « George Sand », est né d’une stratégie d’éditeur. Son premier roman, écrit avec Jules Sandeau, Rose et Blanche : ou la comédienne et la religieuse (1831) connaît le succès. Il est signé J. Sand pour un « Jules Sand » inventé de toutes pièces. Pour les écrits qu’elle produit seule, ils créent le pseudo George Sand. George signifie étymologiquement « celui qui travaille la terre », et George Sand est une grande travailleuse, aimant la terre.

L’autrice se fait remarquer en portant parfois le pantalon alors interdit aux femmes, et en fumant comme ses amis écrivains. Divorcée et indépendante, elle gagne sa vie dans un monde d’hommes. Elle écrit la nuit, en fumant et en buvant du café.

« Le cigare et le café ont pu seuls soutenir ma pauvre verve à 200 francs la feuille », déclare-t-elle.

La presse s’intéresse à ses relations avec des célébrités – l’actrice Marie Dorval, Alfred de Musset à Venise, Frédéric Chopin à Majorque –, et condamne la femme volage. Il est moins souvent question de son soutien professionnel à Musset à qui elle offre le canevas de sa pièce historique devenue Lorenzaccio, ou de Chopin malade qu’elle soutient et de leur commune passion de la création.

Après une enfance divisée entre une grand-mère d’origine aristocrate, un père révolutionnaire et une mère couturière, elle fut une épouse malheureuse, trompée par un mari buveur et joueur. Sand se bat pour obtenir le divorce et la garde de ses enfants. Les « injures, sévices et mauvais traitements » reconnus par la justice lui permettent de gagner son procès. Infatigable, elle écrit dans les journaux, publie ses romans tout en gérant sa maison. Elle accueille à Nohant (Indre) Delacroix, Chopin, Balzac, Flaubert, faisant de sa maison une résidence d’artistes.

À l’image de l’utopie socialiste du phalanstère de Charles Fourier, sa maison est un « familistère » qui abolit les hiérarchies domestiques. Elle réunit artistes et paysans autour d’une vie coopérative, dans les années 1840, testant la garde partagée des enfants, l’éducation pour tous, éduquant sa servante Marie.

Bien sûr, avec ses limites. Lorsque son fils met enceinte la servante, celle-ci doit quitter la maison.

On évoque peu la relation amoureuse stable qu’elle vécut à la fin de sa vie pendant quinze ans avec Alexandre Manceau (1817-1865), graveur de treize ans plus jeune qu’elle, avec lequel elle a voyagé en Italie, en Auvergne, et vécu heureuse à Gargilesse, dans la vallée de la Creuse. Le Dernier Amour (1867) est écrit en mémoire de Manceau.

Présenter systématiquement George Sand comme scandaleuse visait à empêcher que d’autres la prennent pour modèle.

Une autrice de romans sentimentaux ? Non, une écrivaine féministe

En décrivant Sand comme l’autrice de romans sentimentaux, on réduit l’enthousiasme des lectrices pour celle qui a dénoncé dès son premier roman (Indiana, 1832) la condition des femmes dans le cadre du mariage et les violences patriarcales.

Dans la Mare au diable (1846), elle privilégie une peinture positive des paysans, contre les stéréotypes misérabilistes. Néanmoins, elle aborde le harcèlement sexuel de la petite Marie que son patron fermier tente de violer et poursuit à cheval.

Dans Mauprat (1837), c’est la brutalité des hommes qui complotent un guet apens et un viol collectif qui est relaté. Dans le Secrétaire intime (1834), elle évoque le dénigrement constant des femmes en politique à travers la princesse Quintilia, une dirigeante d’exception qui est constamment la cible d’insultes sexistes. Avec Consuelo (1842-1844), elle fait le portrait d’une grande musicienne dans l’Europe du XVIIIᵉ siècle, égale des hommes, jalousée pour ses qualités. Dans André (1835), c’est le droit des filles à l’instruction, avec une grisette de talent qui s’éveille à la culture, mais une grisette cultivée n’a pas de place dans la société.

Elle est aussi l’autrice d’essais comme son Essai sur le drame fantastique. Goethe – Byron – Mickiewicz (1839), largement invisibilisé par rapport à ceux de Walter Scott ou de Charles Nodier sur le même thème. Journaliste, elle contribue à créer des titres de presse, tel l’Éclaireur de l’Indre en 1843 ou la Cause du peuple en 1848. Elle écrit plus de 400 articles pour les périodiques les plus variés (la Revue des deux mondes, l’Illustration, le Courrier français…), sur tous les sujets : l’art, la peinture, la musique, la philosophie, la société, de façon très moderne. La série « Autour de ma table », commandée par Delphine de Girardin, évoque la variété des débats qui ont lieu chez elle.

Une romancière rustique ? Non, une femme politique engagée

Engagée pour le peuple, et notamment celui de sa région du Berry, socialiste, elle défend la république en 1848. Elle prône la solidarité des femmes et des ouvriers, soutient et conseille les poètes prolétaires combattant avec passion pour l’égalité. Des journaux féministes la présentent comme une candidate politique, mais elle refuse – le droit de vote des femmes n’est pas son combat. Elle est déjà caricaturée en « cigogne politique » en 1848, à la suite de son engagement dans la vie publique, et dérange beaucoup en partageant ses réflexions politiques.

Marcheuse infatigable et cavalière, elle est aussi une pionnière de l’écologie, engagée pour défendre la forêt. En 1872, alors que le gouvernement d’Adolphe Thiers projette de supprimer une partie de la forêt de Fontainebleau, elle écrit un plaidoyer de 12 pages faisant appel à la biologie, à la géologie, à l’entomologie ainsi qu’aux sciences de l’ingénieur demandant l’abandon du projet, publié successivement dans le journal le Temps (en 1872) sous le titre « La forêt, plaidoyer pour les arbres » puis repris dans son recueil Impressions et souvenirs en 1873.

Elle écrit ainsi :

« Irons-nous chercher tous nos bois de travail en Amérique ? Mais la forêt vierge va vite aussi et s’épuisera à son tour. Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. »

Lanceuse d’alerte, elle participe à créer une des premières réserves naturelles.

Quand certains la verraient bien à l’Académie française, elle rédige « Pourquoi les femmes à l’Académie ? » (1863).

Évoquant les barrières sociales limitant l’accès et la reconnaissance du savoir féminin, elle plaide pour l’ouverture des institutions littéraires aux femmes au nom de la liberté et de la justice. Dans son autobiographie Histoire de ma vie (1854-1855) un modèle d’auto-validation, elle invite toutes les femmes à quitter le silence pour donner leur propre vision du monde et de ce qu’elles sont vraiment :

« Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur. »

Elle se fait photographier par le célèbre Félix Nadar choisissant elle-même son image pour la postérité.

Relire George Sand aujourd’hui revient donc à redécouvrir l’ampleur de son œuvre et à lui ôter les étiquettes réductrices apposées par une histoire littéraire écrite avec les biais de son époque. Le canon littéraire du XIXᵉ siècle s’est construit en privilégiant les récits masculins nationalistes, rejetant en marge le féminin et le régionalisme.

Rétablir le matrimoine consiste à remettre les femmes à leur place dans l’histoire des lettres et des sciences, mais aussi redonner toute leur envergure à celles dont on a voulu réduire l’aura. Ainsi, une pétition demande son entrée au Panthéon en 2026 aux côtés de ses amis Balzac et Hugo, qui saluaient son immense talent.

« Je pleure une morte, je salue une immortelle », disait Balzac tandis que Hugo, dans son éloge funèbre, vantait son génie :

« George Sand a dans notre temps une place unique. D’autres sont les grands hommes ; elle est la grande femme. Dans ce siècle qui a pour loi d’achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes. »

The Conversation

Sandrine Aragon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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