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13.05.2026 à 14:33

Ce que les emojis racontent de la biodiversité

Tatiana Giraud, Directrice de recherches en biologie évolutive, Université Paris-Saclay
Les emojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à la chercheuse en biologie évolutive Tatiana Giraud.
Texte intégral (5080 mots)

Qui n’a jamais agrémenté un message d’une petite fleur ou d’un singe moqueur ? Les emojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à l’académicienne des sciences Tatiana Giraud, chercheuse en biologie évolutive et autrice de La Biodiversité en Infographies, aux Éditions Tana.


The Conversation : Si l'on regarde les 133 émojis disponibles pour représenter les animaux, les plantes, les champignons et les microorganismes sur Emojipedia, peut-on dire qu'ils représentent fidèlement la biodiversité ?


Tatiana Giraud : Non ! On observe en fait dans les émojis les mêmes biais que dans l’imaginaire collectif. C’est une représentation dominée par les vertébrés, et même surtout les mammifères et les oiseaux. Dans les émojis qui existent, on voit également une sur-représentation des animaux domestiqués, comme les chiens, les chats, les poules. Il y a aussi quelques espèces éteintes comme le dodo, plusieurs dinosaures également, et il y a même des espèces imaginaires comme la licorne ou le dragon. C’est d’ailleurs assez amusant, il y a des espèces imaginaires mais il manque plein d’espèces réelles.

Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia.
Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia. Capture d'écran Emojipedia

Qu’est-ce qui manque pour représenter fidèlement la biodiversité ?

Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais.
Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais. Capture d'écran Emojipedia

T. G. : Si l’on voulait que les émojis représentent plus fidèlement la biodiversité, il faudrait qu’il y ait plus d’insectes. Car sur les 2,15 millions d’espèces de plantes, d’animaux et de microorganismes que l’on connaît aujourd’hui, 49 % sont des insectes.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

Si l’on regarde maintenant le poids du vivant, il faudrait beaucoup plus de plantes. Car si l’on s’intéresse à la biomasse, c’est-à-dire à combien pèsent les organismes sur terre, ce sont les plantes qui gagnent haut la main : elles représentent 80 % de la biomasse des êtres vivants.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

Si l’on regarde enfin les branches dans l’arbre généalogique de la vie sur notre planète, il faut avoir en tête qu’il y a beaucoup plus de lignées de microorganismes que d’animaux ou de plantes.

Les microorganismes sont de nature extrêmement variée, on y trouve deux grands groupes de bactéries très différentes, et aussi des microorganismes eucaryotes, dont les champignons mais aussi plein d’autres lignées mal connues…

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur
Les deux émojis champignons disponibles.
Les deux émojis champignons disponibles. Capture d'écran Emojipedia

Concernant les champignons, on constate que les deux seuls émojis qui leur sont dédiés représentent des carpophores, c’est-à-dire, la partie aérienne des champignons, soit ce que l’on mange généralement chez les champignons comestibles, qui correspond à leur fructification, l’organe qui produit leurs spores sexuées.

Mais la plupart des champignons vivent surtout sous forme de filaments dans le sol, ou sont des moisissures sur des plantes ou des fruits. C’est sans doute plus difficile à représenter en émojis. Pourtant, cela ne veut pas dire que les champignons se cantonnent à la sphère de l’infiniment petit. Le plus grand organisme vivant sur terre jamais mesuré est un champignon, Armillaria solidipes, identifié dans l’Oregon aux États-Unis, dont le mycélium, soit un ensemble de filaments très fins, s’étend sur presque 10 km2. Son poids est estimé à 35 000 tonnes et il serait âgé de 8650 ans.

Les champignons, c’est justement votre grand domaine de recherche. Est-ce difficile de travailler sur un pan de la biodiversité qui est peu présent dans nos imaginaires ?

T.G. : Oui, à plusieurs niveaux ! Pour attirer des étudiants d’abord. C’est plus difficile quand on leur parle de moisissures ou de champignons que quand on leur dit qu’ils vont travailler sur des tortues, des baleines ou des tigres.

C’est aussi compliqué pour publier des études scientifiques. On doit davantage justifier l’intérêt quand on traite de champignons que quand on travaille sur l’humain ou sur les vertébrés. On note un biais d’intérêt même au sein de la communauté scientifique. Quand on travaille par exemple sur la formation des espèces, on va avoir tendance à citer des exemples de ce phénomène chez les animaux ou les plantes. Mais quand on essaie d’expliquer comment les espèces se forment chez les champignons, cela intéresse tout de suite beaucoup moins de monde.

Quelles stratégies avez-vous du coup mises en place pour faire valoir l’intérêt et l’importance de vos objets de recherche ?

T.G. : Parfois, on insiste sur le fait que les champignons peuvent être de bons modèles pour répondre à des grandes questions qui sont complexes à élucider si l’on se concentre uniquement sur les animaux et les végétaux. Je travaille par exemple sur l’évolution des chromosomes sexuels, afin d’essayer de comprendre pourquoi certains perdent leurs gènes.

Chez les mammifères, et notamment les humains, les chromosomes X et Y sont deux chromosomes sexuels : en général, XX donne un développement femelle et XY un développement mâle. Le chromosome X et Y échangent très peu de morceaux d’ADN entre eux, sauf dans de petites zones à leurs extrémités. Or, les échanges d’ADN aident normalement à réparer les erreurs introduites par mutations sur les chromosomes. Le chromosome Y ne recombine jamais et il manque ainsi ce mécanisme de réparation, ce qui lui a fait perdre progressivement la plupart de ses gènes, et l’a fait rétrécir.

C’est pour cela qu’il est devenu beaucoup plus petit que le X et qu’on dit qu’il s’est « dégénéré ». C’est une réalité qui interpelle : pourquoi est-ce que cela a évolué comme cela ? Le chromosome Y va-t-il disparaître ?

C’est difficile de répondre à cette question si on étudie seulement les mammifères, ils ont déjà tous des vieux chromosomes et ils ont tous les mêmes. Donc si on veut comprendre comment ça a évolué au départ, il faut étudier des situations où ces chromosomes sont encore jeunes. Or, justement, on a montré que chez certains champignons ces chromosomes évoluaient de façons répétées, et pourtant il n’y a même pas de sexes différents : on n’a pas des femelles et des mâles chez les champignons.

C’est très étonnant, car on a longtemps pensé que les chromosomes sexuels devenaient aussi différents parce qu’ils déterminent les sexes mâles et femelles, et qu’il y avait plein de différences entre les mâles et femelles. L’hypothèse était donc qu’il fallait bien arrêter les échanges réguliers de matériel génétique entre le X et le Y pour faire tous ces caractères différents entre mâles et femelles. Mais en fait, on observe exactement la même chose chez les champignons alors qu’il n’y a pas de sexes différents. Ça montre donc bien qu’il y autre chose qui pousse ces chromosomes sexuels à stopper les échanges génétiques. Mais si on étudiait uniquement les mammifères, on ne pourrait pas savoir cela.

Comment expliquer l’évolution des chromosomes sexuels ?

Une autre façon, sinon, d’intéresser les gens aux champignons, c’est d’étudier ceux que les gens aiment bien, par exemple les moisissures qui affinent le camembert ou le roquefort pour essayer de comprendre comment on les a fait évoluer pour faire du bon fromage.

Domestication des champignons du fromage et leur perte de diversité.

Les champignons liés aux maladies émergentes peuvent également susciter l’intérêt. C’est le cas des Cordyceps sur lesquels j’ai pu travailler et qui ont été médiatisés avec le succès de la série The Last of us. Les Cordyceps sont des champignons qui peuvent infecter plusieurs insectes, des fourmis et des chenilles notamment. En les infectant, ils vont changer le comportement de ces insectes en prenant le contrôle de leur cerveau. Mais il reste pour l’instant très improbable d’imaginer que les Cordyceps puissent infecter l’humain, comme cela se passe dans cette série américaine !

The Last of US : faut-il craindre les champignons cordyceps ?

Dans la recherche, certains animaux sont privilégiés par rapport à d’autres. Les oiseaux par exemple, semblent avoir bien plus de succès que les insectes. Si l’on regarde par exemple sur Google Scholar, le moteur de recherches d’articles scientifiques, on constate que, quand on tape birds, on nous propose 7,9 millions publications scientifiques. Quand on tape insects, il n’y en a que 5,8. Comment expliquer que la recherche néglige potentiellement certaines catégories de la biodiversité ?

T. G. : Les oiseaux ont toujours été l’objet de beaucoup d’intérêts, et le plaisir intrinsèque qu’il y a à les regarder n’est sans doute pas étranger aux intérêts scientifiques qu’ils suscitent.

Cet intérêt peut ensuite s’auto-entretenir. Car plus il y a un corpus de données présentes, plus on peut poser de questions poussées. Pour les oiseaux on va avoir des phylogénies complètes permettant de reconstituer l’évolution des organismes vivants. C’est la clef pour répondre à beaucoup de questions. Chez les champignons au contraire, il nous manque plein d’informations pour reconstituer l’évolution des espèces. Mais c’est aussi ce qui me passionne chez les champignons : il y a de ce fait énormément de choses à découvrir, car c’est un champ inexploré, mais c’est sans doute un peu plus risqué.

Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux.
Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux. Capture d'écran Emojipedia

C’est cela qui vous a amené à travailler sur les champignons ?

T. G. : À l’origine, c’est plutôt le hasard, je cherchais un sujet de thèse, et l’INRAE en avait publié un sur la pourriture grise de la vigne, causée par le champignon Botrytis cinerea. J’ai donc candidaté et j’ai vite trouvé ça passionnant, car il y avait énormément de choses à défricher pour comprendre l’évolution des champignons pathogènes de plantes, notamment comment il coévoluent avec leurs plantes hôtes.

Les champignons évoluent en effet généralement très vite, car ils produisent des milliards de spores, et donc un grand nombre de mutations différentes chaque génération, et ils peuvent avoir plusieurs générations par an. On observe d’ailleurs que les champignons pathogènes de cultures contournent en général très rapidement les gènes de résistance qu’on introduit dans nos plantes cultivées, en un ou deux ans ils évoluent de nouvelles virulences.

Un autre aspect intéressant des champignons est qu’ils sont très importants écologiquement, ils sont un peu les éboueurs de la nature : ils décomposent la matière organique morte, ce qui permet aux nutriments de retourner dans le sol et d’être à nouveau disponibles pour la croissance des plantes ou des micro-organismes. Les champignons sont aussi assez pratiques à étudier, car ils ont en général de tout petits génomes, qu’on peut donc séquencer assez facilement. On peut aussi les garder vivants à -80 °C pendant des années. C’est d’ailleurs un autre aspect fascinant des champignons : ils ne vieillissent pas, et trente ans plus tard, ils n’ont pas fini de me passionner !

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issu de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

Les emojis présentent surtout la diversité des espèces, mais la biodiversité, est-ce que ce n’est que cela ? Est-ce qu’il ne faut regarder que le nombre d’espèces pour l’évaluer ?

page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

T. G. : Non, il y a aussi la diversité génétique au sein d’une même espèce. C’est capital, car c’est cela qui permet l’adaptation à de nouveaux environnements ou des conditions changeantes. En effet, l’adaptation se produit par sélection naturelle, qui trie parmi la diversité génétique existante. On connaît bien par exemple la diversité à l’intérieur de l’espèce humaine, avec des variations pour la couleur de la peau, qui est une adaptation à la quantité d’UV à des latitudes données : aux tropiques, trop d’UV induisent des mutations qui peuvent causer des maladies, et la mélanine de la peau protège les humains contre ces UV.

Au contraire, aux hautes latitudes, trop peu d’UV limite notre synthèse de vitamine D, et il vaut mieux ne pas en avoir trop de mélanine dans la peau ; d’autres populations humaines sont adaptées à vivre aux hautes altitude avec peu d’oxygènes, ou à nager en apnée pendant 20 minutes pour pêcher. Dans les émojis on voit que cette diversité génétique n’est présente que chez les chiens ou chez d’autres animaux domestiqués.

The Conversation

Tatiana Giraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.05.2026 à 12:28

Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères

Laferrière Aude, En délégation CNRS au sein de l'UMR ICAR (UMR - ENS de Lyon, Université Lyon 2, CNRS), ENS de Lyon; IAE Saint-Etienne
Une étude s'est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes.
Texte intégral (1948 mots)

Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.


La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.

Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.


À lire aussi : Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants


J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.

Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.

Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.

Routines langagières

Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.

C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.

Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.

La femme manipulatrice : « Espèce de manipulatrice ! », « Tu es sournoise »

L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.

Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.

La femme vénale : « L’argent, tu l’aimes quand il est pour toi »

Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.

Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.

La femme mise au pilori : « Tout le monde te trouve consternante »

L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).

Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.

La pathologisation de la femme : « Tu as un mal-être au fond de toi », « Tu pourris la vie de nos enfants avec tes névroses ! »

Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.

En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.

La menace du recours à la justice : « Si tu refuses, je saisis le juge aux affaires familiales »

La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.

« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).

Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).

Instrumentalisation de l’enfant : « Notre enfant saura tout et ne te le pardonnera pas »

Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).

De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).

Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.

Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.

Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.

The Conversation

Laferrière Aude ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.05.2026 à 10:47

The hidden role of export credit in the energy transition

Igor Shishlov, Affiliate Professor - Climate Change Economics, HEC Paris Business School
Amid the ongoing energy crisis, climate economics experts assess how much export credit agencies are actually driving the shift to lower-carbon as they focus financing on green energy.
Texte intégral (1399 mots)

For most policymakers, export credit agencies (ECAs) are financial tools that boost national companies’ business endeavours abroad. But a recent research project conducted by Philipp Censkowsky, Paul Waidelich, Igor Shishlov, and Bjarne Steffen reveals the profound impact they have on the energy transition. Our study analysed 921 energy-finance deals backed by ECAs from 31 countries between 2013 and 2023.

We used commercial transaction data to track how much ECAs invested in fossil fuels versus renewable energy. We also examined key policy shifts to understand how international agreements influence the decisions ECAs make.

Are ECAs slowing down or speeding up the low carbon transition? For years, export credit agencies have been key players in global trade finance, providing state-backed loans, insurance and guarantees to support national exporters. But their role in the energy transition is now under scrutiny.

While some ECAs have made strides in shifting finance away from fossil fuels, many remain deeply entangled in financing oil, gas and even coal — the dirtiest fuel of them all.

Our research underscores this reality. ECAs are major enablers of energy infrastructure worldwide, and their continued support for fossil fuels is at odds with international climate commitments.

What’s holding ECAs back from making a full transition?

These agencies have historically played a crucial role in financing fossil fuel projects by de-risking investments for private lenders. This influence is massive — comparable to multilateral development banks — yet their role in shaping the energy transition has been largely underexplored in academic research.

In our study, we found a clear trend:

ECAs are slowly pivoting towards renewable energy, but fossil fuel projects still receive a large share of support, even as international pledges like the Glasgow Statement call for the phasing out of international fossil fuel financing.

A fragmented shift

Our paper shows that, in 2013, only 9% of ECA energy commitments went to renewable energy technologies (RETs). By 2023, that share had jumped to over 40%.

While this suggests a significant shift, the total dollar amount of fossil fuel financing remains high.

Certain ECAs, particularly those in Europe, have made stronger commitments to “greening” their portfolios, while others — like those in Japan, South Korea and China — continue to support fossil fuel infrastructure.

Breaking down financing patterns reveals important nuances:

  • Coal financing has has sharply declined among OECD ECAs, following the adoption of international restrictions. However, some non-OECD countries continue to finance coal projects, particularly in emerging economies.

  • Oil and gas projects still dominate ECA commitments, especially in the early stages of production and transportation. Even as financing for coal declines, oil and gas deals receive billions in state-backed support.

  • Wind energy leads the charge in renewables financing, with large offshore projects securing significant ECA backing. Solar and hydrogen projects, while growing, still lag behind.

One of the most striking findings of our research is that ECA-backed renewable energy investments are overwhelmingly concentrated in high-income countries.

Developing nations — where clean energy investment is most needed — receive little support, a trend driven by the high perceived financial risks, and a lack of strong policy incentives.

Policies’ limitations

Why do some ECAs lead in the energy transition while others lag behind?

A key factor is their mandate and political will of their respective governments. Many ECAs are designed primarily to promote national exports and domestic job creation, with little regard for climate or sustainability objectives. This narrow focus has made it difficult for ECAs to pivot away from fossil fuels, even when their governments have pledged to do so.

Some countries, however, are starting to rethink this approach. In the UK and the Netherlands, studies have shown that shifting export finance from fossil fuels to renewables can actually create more domestic jobs. ECAs in countries that have integrated climate goals into their mandates — like those in the Export Finance For Future (E3F) coalition — tend to be leading the way in shifting finance towards renewables.

But without clear and binding international rules, many ECAs cite their mandates as an excuse to continue financing fossil fuels. For example, the Export–Import Bank of the United States (EXIM) has justified continued oil and gas support under its “non-discrimination” clause, even though the US government under the Biden Administration has pledged to end international public finance for fossil fuels.

Global cooridnation

A fragmented policy landscape creates loopholes. When one country’s ECA pulls out of fossil fuel financing, others may step in to fill the gap.

This “free-rider” dynamic may weaken the impact of national-level climate commitments, and underscores the need for stronger international cooperation.

The most important global policy framework for ECAs is the OECD Arrangement on Officially Supported Export Credits, which already includes restrictions on coal financing. But negotiations to expand these rules to oil and gas have stalled, despite pressure from climate advocates and progressive governments.

Former US President Joe Biden’s administration attempted to push for stricter rules in late 2023 but failed to secure agreement from key countries like South Korea and Turkey, which is set to host COP31 - the next UN Climate Change Conference.

In our paper, we argue that reviving global dialogue on ECA climate policy beyond the OECD is crucial. Without a coordinated approach, fossil fuel-dependent economies will continue to resist change, and financing for clean energy will remain unevenly distributed.

Policy recommendations going forward

So, what can policymakers do to accelerate the transition? Here are three key recommendations:

  1. Redefine ECA mandates: National governments should integrate climate and sustainability objectives into their ECA policies, ensuring that export finance aligns with broader climate commitments.

  2. Expand international agreements: Strengthening the OECD Arrangement on Officially Supported Export Credits to include oil and gas restrictions would create a level playing field and prevent countries from undermining each other’s progress.

  3. Improve financing mechanisms for developing countries: High capital costs and political risks make it difficult for emerging economies to attract clean energy investment. ECAs could help by offering financial support and lower-cost loans for renewable energy projects in developing countries.

Ultimately, ECAs are a powerful but underutilised tool in the fight against climate change.

If policymakers take bold action to reform export finance, these institutions could become catalysts for a just and rapid energy transition. But without stronger mandates and international cooperation, they risk being a barrier rather than a solution.

Applications

The impact of ECAs depends on whether governments align their mandates with climate goals.

Redirecting finance from fossil fuels to renewables, expanding support in developing economies, and strengthening international agreements, could make ECAs a driving force in decarbonisation.


This article is based on the original study “Quantifying the shift of public export finance from fossil fuels to renewable energy” published in Nature Communications in January 2025, co-authored by Philipp Censkowsky of HEC Lausanne, Paul Waidelich of ETH Zurich, Igor Shishlov of Perspectives Climate Group and HEC Paris, and Bjarne Steffen of ETH Zurich.

The Conversation

Igor Shishlov works for Perspectives Climate Group, where he previously conducted research on export credit agencies funded by Both ENDS, the European Climate Foundation, Oxfam America, and the Nordic Council of Ministers.

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