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17.06.2026 à 17:43

Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins

Benjamin Montmartin, Full professor of Econometrics and Data Science - Director of the Chair Prevention and Access to Healthcare, SKEMA Business School; IAE Nice - Université Côte d'Azur
Le manque de médecins spécialistes dans certains territoires serait dû à une offre mal répartie, mais aussi à des délais d’attente inégaux pour obtenir un rendez-vous et des barrières financières.
Texte intégral (1913 mots)

Le manque de praticiens ne suffit pas à expliquer les difficultés d’accès à certaines spécialités médicales observées dans certains territoires. La désertification médicale résulterait de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre de soins mal répartie, des délais d’attente très inégaux pour obtenir un rendez-vous et la généralisation des dépassements d’honoraires.


Quand on parle de « déserts médicaux », on pense spontanément à l’absence de médecins sur certains territoires. Pour les médecins spécialistes, la réalité est plus complexe. La difficulté d’accès ne tient pas seulement à la distance à parcourir, mais aussi au temps nécessaire pour obtenir un rendez-vous et au coût restant à la charge du patient, notamment en raison des dépassements d’honoraires.

Ainsi, selon une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la santé, 4,7 % des médecins généralistes exerçaient en secteur 2 (avec droit à dépassement d’honoraires) en 2021, contre 51,7 % pour les médecins spécialistes.


À lire aussi : Faut-il recourir à l’immigration pour lutter contre les déserts médicaux ?


Distance, temps d’attente et coût : les trois dimensions de la désertification médicale

Autrement dit, la désertification médicale des spécialistes doit être appréhendée sous trois dimensions : la distance, le temps d’attente et le coût.

Ces difficultés d’accès ont des conséquences directes sur le renoncement ou le report de soins. Une enquête nationale, portant sur 158 032 répondants analysés, montre que 25,4 % des personnes interrogées déclarent avoir renoncé ou reporté au moins un soin au cours des douze derniers mois. Les consultations de spécialistes figurent parmi les soins les plus concernés, en particulier en ophtalmologie, gynécologie et dermatologie.

Les raisons invoquées recoupent précisément ces trois dimensions : le reste à charge, la difficulté à obtenir un rendez-vous et, plus marginalement, les problèmes de mobilité.

Une accessibilité géographique très inégale

La première dimension est la plus visible : celle de la répartition des spécialistes. Mais compter le nombre de médecins dans un département ne suffit pas. C’est pour cela que la Drees et l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) ont développé l’indicateur d’accessibilité potentielle localisée (APL) qui mesure, à une échelle communale, l’adéquation entre l’offre et la demande de soins. Cet indicateur tient compte de la proximité des professionnels, de leur activité effective et des besoins de la population locale, qui varient selon l’âge.

Une récente étude de l’Irdes, qui a porté sur les cardiologues, dermatologues et ophtalmologistes, montre que, dans la plupart des départements, l’accès aux soins se concentre autour d’un pôle urbain, souvent la préfecture, puis se dégrade à mesure que l’on s’en éloigne.

Dans certains territoires, comme la Creuse et l’Indre pour l’ophtalmologie, ou encore la Nièvre et la Lozère pour la dermatologie, l’accessibilité reste faible sur une large partie du territoire.

La situation n’est toutefois pas la même selon les spécialités : les cardiologues sont globalement mieux répartis que les dermatologues et les ophtalmologistes. Parler « des spécialistes » au global masque donc des réalités très différentes d’une discipline à l’autre.

Aujourd’hui, il est encore difficile de suivre précisément l’évolution de l’accessibilité géographique aux médecins spécialistes, du fait de l’absence de données annuelles systématiques pour l’ensemble des spécialités.

Un temps d’attente en augmentation structurelle

La deuxième dimension est plus difficile à mesurer, mais tout aussi importante : le temps d’attente. Avoir un spécialiste à une distance raisonnable ne garantit pas qu’on puisse le consulter rapidement.

En 2018, une enquête de la Drees montrait que les délais moyens dépassaient deux mois pour les ophtalmologues et les dermatologues, et restaient supérieurs à un mois pour les cardiologues, les rhumatologues et les gynécologues.

Cette enquête soulignait également le fait que les délais étaient plus longs dans les communes dans lesquelles l’accessibilité géographique était déjà faible. Les territoires où l’offre est rare sont souvent aussi ceux où l’attente est la plus longue.

Des données plus récentes suggèrent que cette tension persiste, voire s’aggrave, pour certaines spécialités. Le baromètre FHF/Ipsos BVA, publié en mars 2026, fait état de délais moyens déclarés de quatre mois et demi pour un dermatologue, de plus de trois mois pour un cardiologue et d’environ deux mois pour un gynécologue. Seule l’ophtalmologie semble connaître une légère amélioration, tout en restant à un niveau élevé (de l’ordre de deux mois et trois semaines, en moyenne).

Enfin, une étude menée par la Fondation Jean-Jaurès, à partir des rendez-vous obtenus auprès de dix professions médicales et paramédicales durant l’année 2023 sur la plateforme en ligne Doctolib, éclaire la géographie de ces délais. En Île-de-France, dans plusieurs départements littoraux méditerranéens, atlantiques et départements accueillant de grands pôles urbains et universitaires, l’attente est généralement plus courte. À l’inverse, elle s’allonge dans une partie de la France, souvent plus rurale et plus éloignée des grands centres hospitaliers.

Le rapport identifie ainsi 14 départements, décrits comme « en difficulté », dans lesquels les délais médians sont au moins deux fois supérieurs à la moyenne nationale pour au moins trois professions : le Gers, la Saône-et-Loire, la Nièvre, le Territoire de Belfort, le Loiret, le Cher, les Deux-Sèvres, l’Ardèche, l’Eure, le Calvados, la Manche, la Loire-Atlantique, les Côtes-d’Armor et le Pas-de-Calais.

Les écarts sont particulièrement marqués en ophtalmologie, en dermatologie et en pédiatrie, avec plus de 90 jours d’écart entre les départements où l’attente est la plus courte et ceux où elle est la plus longue.

Les montants à la charge des patients et les dépassements d’honoraires des médecins

La troisième dimension est plus rarement intégrée au débat public, alors qu’elle change profondément l’accès aux soins : l’accessibilité financière. La présence d’un spécialiste sur un territoire ne garantit pas que sa consultation soit réellement accessible à tous.

Selon le dernier rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM), les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes ont atteint 4,3 milliards d’euros en 2024, en augmentation de 27 % depuis 2019 (la très large majorité des dépassements d’honoraires étant le fait des médecins spécialistes, et non des généralistes).

Cette progression reflète aussi une transformation structurelle de l’offre : plus de la moitié des spécialistes libéraux exercent désormais en secteur 2 dit « à honoraires libres », donc avec droit à dépassement d’honoraires (Figure 4). Mais cette moyenne recouvre de fortes différences entre spécialités. À partir des données de l’assurance-maladie, on peut calculer qu’en 2024, environ 77,5 % des gynécologues libéraux étaient en secteur 2, contre 30,5 % des cardiologues. Et la progression du secteur 2 est nette dans l’ensemble des spécialités observées.

Là encore, la géographie compte. En analysant les données présentées dans le rapport du HCAAM, on en conclut que la part des médecins en secteur 2 est beaucoup plus élevée dans certains départements urbains et aisés, comme Paris, le Rhône ou les Alpes-Maritimes, que dans d’autres territoires, comme les Alpes-de-Haute-Provence, l’Aude ou la Haute-Marne. Cela signifie qu’un département peut sembler correctement doté en spécialistes sur le papier, tout en restant difficile d’accès pour les patients les plus modestes.

L’étude de l’Irdes montre, d’ailleurs, que les dépassements d’honoraires renforcent les inégalités sociales d’accès aux médecins spécialistes. Un rapport de la Drees propose de visualiser ces écarts à travers la carte du reste à charge (RAC) moyen par patient après remboursement de l’assurance-maladie en 2018.

Changer de regard sur les déserts médicaux

Pour les médecins spécialistes, la désertification médicale ne peut donc pas être réduite à une simple question de sous-densité. Elle résulte de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre mal répartie, des délais d’attente très inégaux et des barrières financières parfois décisives.

Cela explique aussi pourquoi les réponses publiques centrées sur le nombre de médecins ou leur lieu d’installation ne suffisent pas. La vraie question n’est pas seulement : combien de spécialistes y a-t-il dans un territoire ? Elle est plus concrète : peut-on les consulter dans un délai raisonnable, à un coût supportable et sans devoir parcourir une distance dissuasive ? Tant qu’on ne posera pas le problème dans ces termes, on continuera à sous-estimer ce que vivent réellement les patients.

The Conversation

Benjamin Montmartin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

17.06.2026 à 17:42

Solitudes en France : les origines politiques et sociales du « problème »

Sylvain Bordiec, Directeur-adjoint du laboratoire Cultures et Diffusion des Savoirs (CEDS), Université de Bordeaux
Présentée au fil de l’histoire tour à tour comme une déviance ou comme un espace de ressourcement, la solitude est devenue un problème public dont s’emparent les politiques et candidats à la présidentielle.
Texte intégral (2074 mots)

Présentée au cours de l’histoire tour à tour comme une déviance ou comme un espace de ressourcement, la solitude est devenue depuis les années 2000 un problème public dont s’emparent les politiques. Mais lorsque l’on parle de restaurer le lien social, n’occulte-t-on pas les inégalités profondes dans lesquelles la montée de l’isolement trouve son origine ?


Le 11 mai dernier, installée en présence de la presse dans un PMU de Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes et candidate déclarée à l’élection présidentielle de 2027, a annoncé vouloir faire de la solitude un thème central de sa campagne.

D’où vient cette intention, sachant que, avant de constituer un potentiel domaine d’intervention publique, la solitude a surtout été appréhendée par les autorités, comme une déviance individuelle passible de sanctions ? Comment la solitude est-elle devenue un problème public ? Par ailleurs, la manière dont ce problème est présenté officiellement permet-elle de bien en cerner les origines ?

Pour le savoir, il faut examiner le temps court des alertes et des mesures de la solitude, du début des années 2000 à aujourd’hui, et comprendre comment il s’articule avec le temps long de la solitude comme caractéristique de la « société des individus », laquelle trouve son origine, selon le sociologue Norbert Elias, dans le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne.

L’écho des alertes

Durant l’été 2003, la France hexagonale est frappée par une canicule précipitant le décès de 15 000 personnes – une majorité de personnes âgées – et nécessitant l’enterrement dans le carré des « indigents » de Thiais (Val-de-Marne) des Parisiens dont le corps n’avait pas été réclamé par leur famille. L’événement montre à tous que l’on peut mourir, en pareilles circonstances, par défaut d’entourage social et d’accompagnement institutionnel.

Un an plus tard, exprimant une certaine volonté politique de tirer les leçons de cette catastrophe, le rapport remis au premier ministre par Christine Boutin, alors députée Union pour un mouvement populaire (UMP) des Yvelines, et intitulé « Pour sortir de l’isolement. Un nouveau projet de société » est publié : il établit le caractère global du « problème » et formule un ensemble de recommandations. L’une des répercussions notables du rapport est le lancement de « Mona Lisa », la Mobilisation nationale contre l’isolement des âgés, laquelle vise à enrôler des bénévoles dans des missions de visites.

En 2010, le « problème » bénéficie d’un nouveau coup de projecteur politique lorsque le premier ministre François Fillon récompense l’engagement du collectif associatif Pas de solitude dans une France confraternelle, en lui attribuant le label de grande cause nationale pour l’année 2011. Puis, en 2020, surgit la crise du Covid-19 : en venant raviver les souvenirs des détresses de solitude que mit en évidence la canicule de 2003, cette crise relance le débat public sur le phénomène.

Le poids des mesures

Depuis le rapport Boutin, nombre de travaux mobilisent l’indicateur d’isolement relationnel conçu à la fin des années 1990 par des chercheurs de l’Insee. Il consiste en une mesure des solitudes établie « à partir du nombre de conversations à caractère personnel d’une durée supérieure à cinq minutes que les personnes déclarent avoir eues au cours de la semaine (par convention, sont considérées isolées sur le plan relationnel les personnes ayant quatre interlocuteurs ou moins par semaine) ».

Le présent indicateur permet notamment de montrer, en 2003, que « deux groupes sociaux sont particulièrement touchés : les personnes âgées et les personnes socialement défavorisées ». Ces mesures de l’expérience de la solitude s’articulent à la mesure du sentiment de solitude, que les individus soient objectivement seuls ou non. À la faveur de cette double attention pour les pratiques et les représentations, le terme générique de solitudes, sorte de synthèse de ces deux dimensions, s’impose peu à peu pour désigner le « problème ».

« L’association SOS Amitié face à la solitude qui explose » (France 3 Grand-Est, mars 2026).

En parallèle, des organisations privées impliquées dans l’action contre la solitude s’emploient aussi à (faire) produire des statistiques. Ainsi paraît, en 2010, la première étude annuelle sur les « solitudes en France » de la Fondation de France. Celle-ci indique qu’environ 4 millions de personnes de plus de 15 ans sont touchées par l’« isolement relationnel ».

L’ensemble de ces travaux statistiques établit qu’au fil des ans il y a toujours davantage, sinon de personnes sans personne, tout au moins de personnes frappées d’un sentiment de solitude. La mesure des effets de la solitude est aussi accomplie, pointant alors les dangers pour la santé physique et la santé mentale qu’elle induit. Et des études jusqu’ici principalement conduites à l’étranger font état des dangers que le « problème » fait courir à la cohésion sociale et à la démocratie.

C’est d’ailleurs dans le cadre d’un mouvement d’intérêt international pour celui-ci que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) désigne la solitude, en 2024, comme un problème mondial de santé publique.

Événements de nature dramatique relayés par les médias, mesures statistiques et annonces officielles contribuent à donner une assise politique et sociale au « problème ». Mais pour comprendre son origine véritable, l’examen de ses fondements historiques est aussi nécessaire.

Le temps long de la construction du « problème »

Le « problème » trouve son origine dans la longue histoire de l’individualisme, laquelle doit beaucoup, comme le soutient le sociologue Norbert Elias, à la différenciation des fonctions sociales au sein des « sociétés développées » gouvernées par des États centralisés. Selon un paradoxe apparent, ces processus conduisent les individus à s’envisager « comme […] des monades sans fenêtres, des “sujets” isolés ».

Avec cette vision du monde, on touche à un ressort crucial du « problème de la solitude », étant donné que les individus sont devant elle inégaux : tandis que les unes et les uns possèdent les ressources pour trouver leur bonheur dans la rupture (apparente) avec le social, norme dominante construite par les catégories dominantes, celles et ceux dépourvus de ces ressources sont comme condamnés à vivre une « solitude négative », révélatrice et créatrice de difficultés et de souffrances.


À lire aussi : Personnes âgées : contre l’isolement et la « mort sociale », des politiques publiques à réinventer ?


Dans la période contemporaine, l’action de l’État est prépondérante dans cette assignation, d’où l’importance, aussi, de considérer que le « problème » a partie liée avec d’autres problèmes publics et leur traitement politique.

L’impact de l’action politique et publique

La matrice idéologique de ce traitement est le néolibéralisme tel qu’il fut imaginé à la fin des années 1920. Celui-ci place les individus en compétition les uns avec les autres, du début jusqu’à la fin de la vie, présente une dimension autoritaire et conservatrice particulièrement délétère pour les minorités (sexuelles, ethno-raciales, individus handicapés), et favorise l’épanouissement d’un « capitalisme numérique » qui recompose les interactions sociales.

« La solitude des vivants : les illusions du “lien social” » (mai 2026).

Le néolibéralisme incline ainsi les pouvoirs au choix des inégalités et au renforcement des injustices spatiales, à l’installation, également, du chômage de masse, et aux mots d’ordre de la restriction des dépenses publiques à caractère social et sanitaire… : autant d’orientations engendrant des « coupures sociales » posant problème.

Qui plus est, même lorsqu’ils semblent s’employer à atténuer les incidences néfastes du néolibéralisme sur les vies, les pouvoirs continuent encore à consolider l’édifice des solitudes « à problèmes ». Un exemple remarquable est l’allongement de la vieillesse. Symbole du progrès médical et de la protection sociale, l’avènement du « troisième âge », puis du « quatrième âge », constitue aussi, à mesure que les membres de l’entourage disparaissent ou s’éloignent, un générateur de solitude, puisque la société ne garantit pas à ses membres la sociabilité minimale capable d’éviter aux individus, d’une part, le sentiment de ne plus intéresser personne et, d’autre part, le fait d’être littéralement oublié du monde.

Dans ce contexte, les encouragements officiels au développement du « pouvoir d’agir », de sorte que les individus reprennent le contrôle sur leur existence, à l’épanouissement du « lien social » à travers l’engagement bénévole auprès des individus considérés comme souffrant de la solitude, et à la multiplication des tiers-lieux, censés permettre à quiconque de trouver, notamment dans le cadre du travail indépendant, des foyers de sociabilité, apparaissent à la fois dérisoires et salutaires.

Dérisoires parce que ces mots d’ordre politique et les initiatives locales et ponctuelles qui en émanent sont la plupart du temps impuissants à transformer les vies des individus. Salutaires parce que ces discours et ces actions offrent néanmoins à celles et ceux qui les écoutent et en bénéficient une attention de nature, sinon à renouer avec une « vie sociale » moins éloignée des normes dominantes, tout au moins à trouver des ressources rendant les solitudes supportables.

Le « problème de la solitude », autrement dit le problème des solitudes qui posent problème, peut s’éclairer d’abord à la lumière de l’attention politique qui semble lui être portée, à condition de le réinscrire dans l’histoire de l’individualisme qui commande, in fine, les ressorts et les expressions concrètes de cette attention.

Pour l’heure, car il se limite essentiellement à des alertes officielles et à des soutiens symboliques aux forces associatives, l’intérêt politique pour ce problème se condamne à rester quasiment sans effets sur le partage inégal de la solitude « positive » et des « richesses de sociabilité ». Les expressions de cet intérêt révèlent ce dont la solitude « à problèmes » est le nom véritable : la construction politique d’une société divisée entre les individus sachant être à la fois seuls et connectés socialement et les autres, incapables de faire ces mouvements entre solitudes épanouissantes et connexions avec autrui.

The Conversation

Sylvain Bordiec a reçu des financements de l'ANR pour le projet AMAP (Précarité alimentaire)

17.06.2026 à 17:41

De la détention administrative à la peine de mort : l’évolution d’un droit d’exception israélien

Romain Lucas, PhD candidate in political science, Sciences Po Lyon; Université Laval
Depuis 2023, Israël durcit détentions et sanctions contre les Palestiniens. Une dérive sécuritaire et judiciaire récemment matérialisée par une loi punissant de mort certains actes terroristes.
Texte intégral (2900 mots)

Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement intensifié le recours à la détention des Palestiniens, en s’appuyant sur un arsenal juridique ancien fondé sur l’exception sécuritaire. Les ONG et l’ONU dénoncent une multiplication des détentions sans procès, des conditions d’emprisonnement assimilées à de mauvais traitements ou à de la torture ainsi qu’un affaiblissement des garanties judiciaires. L’adoption en mars 2026 d’une loi instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme marque une nouvelle étape dans l’évolution du système carcéral et alimente les inquiétudes sur la trajectoire du régime israélien.


Les pratiques d’enfermement constituent un révélateur privilégié de ce qu’est un État : comment il use du droit, de la force, et comment il traite les populations qu’il domine. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, le recours israélien à la détention des Palestiniens s’est considérablement intensifié, jusqu’à l’adoption, le 30 mars 2026, de la « Loi sur la peine de mort pour les terroristes ».

Cette mesure, qui a conduit plusieurs organisations de défense des droits humains et chancelleries européennes à tirer la sonnette d’alarme, s’inscrit dans la continuité d’un système juridique et administratif bien plus ancien, fondé sur un droit d’exception qui n’a plus rien d’exceptionnel.

L’évolution prévisible d’un arsenal juridique préexistant

L’ampleur de la détention des Palestiniens depuis 2024 n’a pas surpris ceux qui observent ce système depuis longtemps. En 2021, l’anthropologue et historienne française Stéphanie Latte Abdallah publie un ouvrage de référence sur la question. Bien avant le tournant du 7 octobre 2023, elle y restitue les récits de détenus qu’elle a rencontrés, les procès auxquels elle a assisté, et décrit ce qu’elle qualifie de « toile carcérale » tissée autour des Palestiniens. Cette toile repose sur une « définition floue, atemporelle et virtuelle des délits » qui enserre une population entière : un peu moins de la moitié des hommes palestiniens passeront par la prison au cours de leur vie.

La question carcérale figurait déjà parmi les enjeux centraux des négociations d’Oslo, au début des années 1990, sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Il y a près de vingt ans, l’historien Ilan Pappe, l’une des figures du courant des « nouveaux historiens » israéliens (groupe informel d’historiens qui remettent en cause, à partir des années 1980, l’historiographie de l’État israélien et ses mythes fondateurs), proposait une lecture structurelle du phénomène. Pour lui, Israël fonctionnait comme un Mukhabarat State, de l’arabe mukhabarat (renseignement) soit, par extension, un État fondé sur la surveillance et le contrôle.

Cette lecture éclaire une symétrie troublante : la privation collective de liberté que subissent les Palestiniens dans les territoires occupés trouve son prolongement dans la privation individuelle éprouvée par ceux que le système carcéral entraîne dans son engrenage. Les deux dimensions d’un même système se répondent. Ce que l’on observe depuis octobre 2023 n’est donc pas une rupture, mais le déploiement prévisible d’un arsenal juridique progressivement construit.

La détention est une étape par laquelle doivent passer de très nombreux Palestiniens, principalement les hommes et les jeunes garçons, dès l’adolescence. Entre 20 et 40 % des Palestiniens seront détenus un jour dans leur vie. Depuis des décennies, l’État israélien dispose d’un outillage juridique d’envergure conçu et pensé pour encadrer l’administration des Palestiniens. La détention administrative en est une des pièces maîtresses.

La détention administrative est, selon les termes de l’ONG israélienne B’Tselem, « une incarcération sans procès ni inculpation, fondée sur l’allégation qu’une personne projette de commettre une infraction ». Elle correspond aussi à la réalité juridique du système pénal en vigueur dans les territoires occupés, celui d’une justice militaire et d’enquêtes menées par les services de renseignement, où la preuve et l’équité sont bafouées par le caractère sécuritaire et secret.

Derrière une ordonnance de détention administrative se trouve, dans la quasi-totalité des cas, un dossier instruit par le Shin Bet (Shabak), le service de sécurité intérieure israélien. C’est lui qui produit les « preuves secrètes » sur lesquelles le juge militaire s’appuie, sans que ni le détenu ni son avocat ne puissent en contester le contenu.

Le nombre de ces détentions a été multiplié par deux depuis octobre 2023. Mais la détention administrative existe avant cette date. Héritée du droit d’urgence britannique du mandat colonial (1920-1948), elle permet de détenir tout individu sur la base de « preuves secrètes » que ni le détenu ni son avocat ne peuvent consulter. C’est, par définition, l’antithèse du procès équitable.

Une autre catégorie est particulièrement importante et s’est elle aussi redéveloppée depuis presque trois ans : celle des « combattants illégaux ». Le statut de « combattant illégal » est issu d’une loi de 2002, largement tombée en désuétude avant octobre 2023. Invoquée pour la première fois en cinq ans après le 7 Octobre, elle sert dans un premier temps à détenir des personnes soupçonnées d’avoir participé aux attaques. Elle a rapidement été élargie pour servir à la détention massive de Gazaouis – sans inculpation ni procès –, selon plusieurs ONG.

En décembre 2023, le Parlement israélien (Knesset) en a durci les conditions via un amendement temporaire : la durée de détention sans ordonnance a été portée de 96 heures à 45 jours et le délai avant première comparution devant un juge est passé de 14 à 75 jours. Un allongement des délais pour un recul du droit. Amnesty International recueillera le témoignage de nombreux civils, médecins ou journalistes parmi les « combattants illégaux » arrêtés et détenus après l’amendement n°4 de décembre 2023. L’amendement, temporaire, a été reconduit à plusieurs reprises.

Mais l’évolution du régime carcéral n’est pas qu’une réponse aux attaques perpétrées le 7 octobre 2023. Ses manifestations les plus marquantes ne se produisent d’ailleurs pas dans la bande de Gaza mais en Cisjordanie. Dès juillet 2024, l’ONG palestinienne Addameer dénombrait quelque 9 700 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 380 en détention administrative. La grande majorité est dans l’attente d’un procès (détention provisoire) ou détenue administrativement (sans charge pénale). La grande majorité est aussi issue de Cisjordanie.

L’autre particularité qu’il faut aussi mentionner est l’implication de l’Autorité palestinienne (entité gouvernementale en charge de l’administration des Palestiniens en Cisjordanie) dans cette extension et dans l’évolution du régime carcéral israélien. L’Autorité assume et prend en charge une partie de l’effort carcéral, en collaboration quotidienne avec l’État israélien.

« Bienvenue en enfer » : ce que disent les ONG

En août 2024, B’Tselem publie un rapport sur la détention des Palestiniens : « Welcome to Hell » (« Bienvenue en enfer »). Fondé sur les témoignages de dizaines de Palestiniens relâchés – dont plus de la moitié sont de Cisjordanie –, le document décrit de manière systématique ce que ses auteurs qualifient de « réseau de camps de torture ». Violences physiques répétées, humiliations, positions de contrainte prolongées, privation de nourriture, absence d’hygiène, refus de soins médicaux, agressions sexuelles, les témoignages convergent, en provenance de multiples centres de détention militaires et civils.

Le camp militaire de Sde Teiman, dans le Néguev, est devenu le symbole de ces conditions. Partiellement reconverti en centre de détention après l’adoption de l’amendement n°4 sur les combattants illégaux (décembre 2023), il héberge des détenus maintenus les yeux bandés et menottés dans des enclos grillagés.

En juillet 2024, un prisonnier palestinien y a été hospitalisé avec des blessures graves à l’abdomen compatibles avec une agression sexuelle. Neuf réservistes de Tsahal, dont un officier, ont été mis en cause. L’affaire a déclenché une crise politique inédite en Israël : des parlementaires d’extrême droite ont forcé l’entrée du camp pour s’opposer aux arrestations, avec le soutien public du ministre de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir. En mars 2026, le prisonnier a été libéré de sa détention et renvoyé à Gaza pour permettre aux cinq soldats d’éviter un procès.

« La torture est “de facto” devenue une politique d’État » : ce que dit l’ONU

Les organisations internationales sont parvenues à des conclusions convergentes. En septembre 2025, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies dans les Territoires palestiniens occupés (OHCHR) publie un rapport documentant au moins 75 décès de Palestiniens en détention israélienne depuis le 7 octobre 2023.

Le rapport onusien recense des pratiques documentées : coups répétés, simulacres de noyade, positions de contrainte, violences sexuelles, privations de nourriture et d’eau, refus de soins médicaux pour des pathologies préexistantes. Il note également le refus d’Israël d’appliquer une décision de sa propre Haute Cour de justice (Bagatz), rendue en septembre 2025, ordonnant d’améliorer l’approvisionnement alimentaire des détenus.

En août 2024, des experts indépendants mandatés par l’ONU ont alerté publiquement :

« L’utilisation généralisée et systématique par Israël de la torture contre les détenus palestiniens, et ses pratiques d’arrestation arbitraire sur des décennies, couplées à l’absence de tout garde-fou depuis le 7 octobre 2023, brossent un tableau alarmant sous couvert d’une impunité totale. »

Extension et systématisation de la peine de mort : ce que dit la loi israélienne

Le véritable tournant, ou sans doute le plus symbolique, est législatif. Le 30 mars 2026, la Knesset a adopté, par 62 voix contre 48, une loi portée par le parti d’Itamar Ben Gvir instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme meurtrier.

En surface, le texte est universel : il s’applique à « toute personne » ayant intentionnellement causé la mort « dans le but de mettre fin à l’existence de l’État d’Israël ». Mais sa mécanique interne est discriminatoire.

En faisant de l’atteinte à l’existence de l’État d’Israël un critère déterminant, la loi restreint son application aux auteurs perçus comme des ennemis de l’État, excluant ainsi presque systématiquement les auteurs juifs israéliens.

Plus encore, pour les Palestiniens de Cisjordanie, jugés devant des tribunaux militaires, la loi prévoit que la qualification terroriste d’un homicide entraîne la peine capitale par défaut, sans que ni le procureur ni le représentant du parquet militaire n’aient à la requérir. La mort devient le point de départ, non l’exception. Une fois la peine de mort prononcée, elle ne peut être ni réduite ni commuée et doit être exécutée dans les 90 jours suivant le jugement définitif.

Le texte franchit en outre une ligne que certains juristes israéliens ont soulignée : la Knesset légifère désormais pour la Cisjordanie, territoire soumis au droit militaire et non à la souveraineté israélienne. Le Times of Israël, dans un éditorial juridique, a qualifié ce glissement d’« inconstitutionnel » et de rapprochement de facto d’une annexion formelle, en ce qu’il contourne l’autorité du commandement militaire, juridiquement seule autorité souveraine en Cisjordanie.

Berlin, Londres, Paris et Rome avaient conjointement appelé la Knesset à renoncer au projet, estimant qu’il risquait de « remettre en cause les engagements d’Israël en matière de principes démocratiques ». Le Conseil de l’Europe a évoqué un « grave recul ». Une déclaration conjointe d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres grandes ONG a demandé à l’UE des mesures urgentes, rappelant que la Cour internationale de justice avait déjà, dans son avis consultatif de juillet 2024 sur l’occupation israélienne, jugé contraires au droit international certaines pratiques discriminatoires visant les Palestiniens.

De l’enfermement des Palestiniens à la dérive du régime

En résumé, il serait inexact de présenter ce qui se passe comme une rupture totale avec le passé ou comme un droit d’exception dans un contexte particulier. Certains mécanismes juridiques se sont renforcés depuis près de trois ans. L’adoption en mars 2026 d’une loi sur la peine capitale ciblant particulièrement les Palestiniens semble aller en ce sens. Mais l’évolution du régime carcéral doit nous inviter à penser l’évolution du régime dans son ensemble, dans un contexte progressif d’autocratisation.

Les grands instituts (V-Dem, Freedom House) alertent à ce sujet et notent le déclassement israélien, non seulement pour son régime d’occupation et de détention des Palestiniens mais, plus généralement, pour un recul et un affaiblissement des contre-pouvoirs. Les oppositions à la réforme du système judiciaire dès janvier 2023 témoignent d’une dérive qui ne naît pas d’une situation exceptionnelle. Les pratiques autoritaires à l’œuvre dans la détention des Palestiniens ne sont pas des exceptions contenues, elles signalent une dérive profonde du régime dans son ensemble.

Le cas israélien invite peut-être à une conclusion qui le dépasse. L’évolution d’un régime carcéral constitue un indicateur privilégié de l’évolution du régime politique dans son ensemble. Les transformations des pratiques d’incarcération, des statuts de détention et des garanties procédurales ne sont pas de simples ajustements techniques mais donnent à voir les mutations profondes du rapport entre coercition, droit et pouvoir. C’est précisément ce que Foucault, Garland et d’autres théoriciens du carcéral nous ont appris à analyser.

La citation généralement attribuée à Dostoïevski conserve, dans ce cadre, toute sa valeur heuristique : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons. » Elle rappelle que l’enfermement n’est jamais un objet marginal : il est, pour qui accepte de le regarder, l’un des révélateurs les plus sûrs de ce qu’un État fait du droit et de ceux qu’il gouverne.

The Conversation

Romain Lucas a reçu des financements de l'Université Laval.

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