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26.06.2026 à 10:28

Provinciales 2026 : les paradoxes d’une élection censée sortir la Nouvelle-Calédonie de l’impasse

Pierre-Christophe Pantz, Enseignant vacataire et chercheur associé à l'Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de la Nouvelle-Calédonie
Les élections provinciales se tiennent dimanche 28 juin 2026. Reportées trois fois pour favoriser un accord sur l’avenir institutionnel, elles interviennent finalement après l’échec des négociations et l’abandon des accords de Bougival et d’Élysée-Oudinot.
Texte intégral (1877 mots)

Deux ans après la date initialement prévue, les élections provinciales se tiennent enfin, ce dimanche 28 juin 2026, en Nouvelle-Calédonie. Reportées trois fois pour favoriser un accord sur l’avenir institutionnel, elles interviennent finalement après l’échec des négociations et l’abandon des accords de Bougival et d’Élysée-Oudinot. Ce scrutin met en lumière plusieurs paradoxes qui illustrent les blocages politiques actuels de l’Archipel océanien.


Le 28 juin 2026, les électeurs calédoniens renouvellent les assemblées des trois provinces ainsi que, indirectement, la composition du Congrès et du gouvernement collégial de la Nouvelle-Calédonie. Dans un territoire bipolarisé, elles constituent également un baromètre du rapport de force entre les camps indépendantiste et non indépendantiste.

Initialement prévues en mai 2024, ces élections ont été repoussées pour laisser du temps aux négociations sur l’avenir institutionnel du territoire, puis la mise en œuvre des accords de Bougival et d’Élysée-Oudinot (BEO). Inévitablement, ces reports exceptionnels ont progressivement nourri les débats sur la légitimité d’élus dont le mandat a finalement été prolongé de 40 %. Les détracteurs de ces accords ont d’ailleurs contesté la légitimité de leurs signataires, transformant ce rendez-vous électoral en séquence politique où se mêlent fatigue démocratique, incertitude institutionnelle et recomposition des rapports de force.

À première vue, ces élections pourraient apparaître comme une solution au blocage politique. Pourtant, elles révèlent surtout les difficultés qu’elles sont censées résoudre. L’élection apparaît moins comme l’aboutissement d’un compromis que comme la conséquence de l’impossibilité de faire émerger un accord suffisamment consensuel.

Le paradoxe d’élections reportées pour favoriser un accord… qui n’a jamais été trouvé

Les différents reports des provinciales ont été justifiés par la volonté de laisser du temps aux partenaires politiques pour parvenir à un compromis sur l’après-accord de Nouméa.

Or, les accords conclus à Bougival (12 juillet 2025) puis à l’Élysée-Oudinot (19 janvier 2026) n’ont finalement pas permis de faire émerger le consensus politique nécessaire à leur application. Malgré deux années de discussions après les émeutes de mai 2024, les Calédoniens votent dans un contexte d’incertitude institutionnelle largement inchangé.

Plus encore, les futurs élus auront probablement pour principale mission de participer à de nouvelles négociations dont les contours restent largement à définir. Cette situation entretient l’idée d’un processus suspendu, où l’élection ne clôt pas une phase politique, mais vient combler l’absence d’accord.

Le paradoxe d’une collectivité autonome dont l’issue dépend encore de Paris

Depuis l’accord de Nouméa signée en 1998, la Nouvelle-Calédonie est engagée dans un processus de décolonisation original au sein de la République française. Si les trois référendums (en 2018, en 2020 et en 2021 ; le troisième est contesté par le camp indépendantiste) n’ont pas réussi à refermer cette séquence, l’accord trouvé entre les partenaires à Bougival laissait entrevoir un consensus entre les acteurs locaux pour une sortie de crise. Mais c’est finalement à Paris que l’avenir institutionnel du territoire s’est joué, au gré des équilibres politiques nationaux. Les débats autour des accords proposés ces derniers mois ont montré à quel point les rapports de force à l’Assemblée nationale pesaient sur le dossier calédonien, limitant l’autonomie effective du processus local.

Dans cette configuration, le scrutin provincial agit aussi comme un signal adressé au niveau national, à l’approche des échéances électorales de 2027. Pendant la campagne, certains candidats semblent privilégier une stratégie d’attente, pariant sur les échéances nationales plutôt que sur un compromis immédiat. Cette forme de « présidentialisation » tend à suspendre les arbitrages locaux dans l’attente de l’élection présidentielle, replaçant une partie du destin institutionnel calédonien dans le calendrier politique national.

Le paradoxe d’un besoin de renouvellement… sans garantie de renouvellement

Ces élections étaient attendues comme un moyen de restaurer une légitimité politique fragilisée par l’allongement exceptionnel de la mandature (sept ans au lieu de cinq ans).

Pour autant, rien ne garantit un renouvellement significatif de la représentation politique. Le mode de scrutin provincial – scrutin de liste proportionnelle à la plus forte moyenne, combiné au seuil de 5 % des inscrits nécessaire pour obtenir des élus – favorise les formations historiques les plus unies, tout en pénalisant l’éparpillement des voix et l’émergence d’une troisième voie.

Dans ce cadre, le renouvellement politique attendu par une partie des électeurs se heurte à des mécanismes institutionnels qui tendent à reproduire les équilibres existants.

Le paradoxe d’une offre politique plus diversifiée que jamais mais une fragmentation à l’issue incertaine

À l’instar de 2019, la campagne de 2026 se caractérise par une fragmentation, particulièrement en province Sud, qui cristallise les principaux enjeux de ce scrutin.

Quatre listes se réclament d’un espace central cherchant à dépasser l’opposition traditionnelle entre indépendantistes et non-indépendantistes. Elles privilégient les enjeux économiques, sociaux et de gouvernance, reléguant souvent la question institutionnelle au second plan.

Cette diversification traduit des attentes nouvelles, mais elle se heurte à un risque structurel : voir plusieurs de ces listes échouer à franchir le seuil d’éligibilité et transformer une part des suffrages en voix non représentées.

Dans le même temps, le camp indépendantiste connaît une division inédite en province Sud. Après plus de vingt ans de listes communes, l’UNI-Palika et le FLNKS se présentent séparément, accentuant une fragmentation qui ravive le souvenir de 2004, lorsque, en l’absence d’unité, aucun élu indépendantiste n’avait été désigné en province Sud. En face, le camp non indépendantiste, malgré une union majoritaire autour des loyalistes et du Rassemblement, doit composer avec l’émergence de deux listes concurrentes situées à sa droite.

Le paradoxe d’un scrutin local aux conséquences institutionnelles majeures

Enfin, ces élections illustrent une singularité calédonienne : bien que juridiquement provinciales, leurs effets dépassent le cadre local.

Pourtant, ce sont les équilibres issus du scrutin qui détermineront la composition du Congrès, la formation du gouvernement et le rapport de force dans les futures négociations avec l’État. Le scrutin agit ainsi moins comme une élection de gestion locale que comme un baromètre institutionnel.

De manière asymétrique, la bataille décisive se joue donc en province Sud, où se concentre l’essentiel du poids électoral du territoire.

Une participation sous surveillance

Alors que les provinciales pourraient constituer un moment de clarification démocratique, une abstention élevée prolongerait en réalité une tendance déjà ancienne. Depuis 2004, la baisse de la participation se vérifie scrutin après scrutin, s’inscrit dans la durée et ne se limite ni aux contextes de crise ni aux seules séquences électorales récentes. Elle traduit une forme de rejet progressif de la population vis-à-vis des partis, des élus et, plus largement, du fonctionnement institutionnel.

Ce phénomène s’accompagne d’un brouillage des repères politiques et d’un éloignement des enjeux institutionnels du quotidien. Des initiatives de démocratie participative ont émergé au Congrès, traduisant une recherche de nouvelles formes de légitimité. Mais cette dynamique reste fragile face à une tendance de fond plus large de défiance politique, désormais installée dans la durée.

« Le pari de la confiance »

Au fond, même si le nouveau rapport de force politique issu des urnes aura une importance capitale pour la reprise des négociations, l’enjeu du 28 juin ne se limite pas à la désignation des vainqueurs. Dans un paysage politique particulièrement fragmenté, marqué par l’émergence d’un espace central susceptible de jouer un rôle d’arbitre, la question est aussi celle de la capacité des institutions à dégager une majorité politique suffisamment légitime pour relancer le dialogue sur l’avenir du pays.

Le principal enseignement ne résidera peut-être pas dans la seule configuration des assemblées provinciales, du Congrès et du gouvernement, mais dans la capacité des nouveaux élus à restaurer une confiance effritée. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’accord de Bougival avait été sous-titré « Le pari de la confiance ».

Car le dernier paradoxe de ces provinciales est peut-être le plus déterminant : une élection organisée pour contribuer à sortir d’une impasse politique pourrait aussi en révéler toute la profondeur.

The Conversation

Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.06.2026 à 15:29

Quand l’IA s’invite dans nos relations, la véritable intimité tend à disparaître

Luke Brunning, Lecturer in Applied Ethics, University of Leeds
La banalisation de l’IA sape la curiosité de soi et l’envie de prendre des risques, nécessaires à la construction d’une véritable intimité et de relations qui ont du sens.
Texte intégral (1664 mots)
L’intimité suppose de la spontanéité. Alberto Menendez Cervero/Shutterstock

À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?


Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l'IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.

De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.

Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.

Préjugés et failles de confidentialité

Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.

Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?

Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.

Une compréhension simpliste de l’intimité

Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.

La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.

L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.

La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.

Lâcher prise et prendre des risques

Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.

Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.

Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.

Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.

C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.

The Conversation

Luke Brunning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.06.2026 à 15:28

De Southampton à Belfast : comment Nigel Farage fait entrer les thèmes de l’extrême droite dans le débat public britannique

Karine Tournier-Sol, Professeur de civilisation britannique contemporaine, Université de Toulon
Nigel Farage, à la tête du parti donné favori pour remporter les prochaines législatives au Royaume-Uni, banalise volontairement des slogans jusqu’ici cantonnés aux groupuscules d’extrême droite.
Texte intégral (2666 mots)

Les émeutes racistes de Southampton, en Angleterre, et de Belfast, en Irlande du Nord, début juin 2026, illustrent la manière dont certains faits divers impliquant des immigrés sont mobilisés par Nigel Farage et les autres forces britanniques d’extrême droite pour alimenter les débats sur l’immigration et dénoncer un supposé traitement discriminatoire des Britanniques blancs. En durcissant son discours autour d’un « racisme anti-Blancs » et du slogan White Lives Matter, Farage, qui fait la course en tête dans les sondages conduits en vue d’éventuelles législatives anticipées, contribue à normaliser des thèmes auparavant cantonnés aux marges de l’extrême droite.


Les récents événements survenus à Southampton puis à Belfast ont fourni à Nigel Farage une nouvelle occasion de relancer le débat sur l’immigration, thème central du projet politique porté par Reform UK. Dans les deux cas, un crime particulièrement choquant commis par une personne issue de l’immigration a servi de déclencheur. Le leader de Reform UK s’en est emparé pour dénoncer les conséquences de ce qu’il qualifie d’immigration de masse et ce qu’il présente comme un traitement injuste des Britanniques blancs par les autorités.

Ces épisodes s’inscrivent dans une dynamique observable depuis les émeutes de Southport à l’été 2024, où certains faits divers sont récupérés à des fins politiques. Ce phénomène ne se limite pas à Nigel Farage : il mobilise plus largement l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique. Farage y joue toutefois un rôle singulier, en contribuant à faire entrer dans le débat public des thèmes longtemps restés cantonnés aux marges de l’extrême droite.

Southampton : de l’émotion à la récupération politique

À Southampton d’abord, dans le sud de l’Angleterre, les violences ont suivi la diffusion, le 1er juin, d’une vidéo de l’arrestation d’Henry Nowak. Ce jeune étudiant de 18 ans avait été poignardé, le 3 décembre dernier, par Vickrum Digwa, membre de la communauté sikh. Alertés par le frère de Digwa, qui avait signalé une prétendue agression raciste contre ce dernier, les policiers arrivés sur les lieux traitent Digwa comme la victime et Nowak comme le suspect. Sur les images enregistrées par les caméras embarquées des policiers, on les voit procéder à l’arrestation de Nowak et le menotter alors qu’il gît au sol, mortellement blessé. On l’entend répéter aux policiers qu’il a été poignardé et qu’il ne peut plus respirer – « I can’t breathe », les mêmes mots que George Floyd avant sa mort en 2020 – mais ceux-ci ne le croient pas. Il perd connaissance avant de succomber à ses blessures.

La diffusion de ces images a suscité une vive émotion dans le pays. Alors que le père de Nowak avait demandé à ce que la mort de son fils ne soit pas exploitée pour attiser les tensions et la haine, c’est précisément l’inverse qui s’est produit.

Nigel Farage a été prompt à s’emparer de ce fait divers tragique. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, il a établi le parallèle avec George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, mais en inversant la lecture : il a dénoncé une « société à deux vitesses » dans laquelle « les droits et les privilèges des Blancs comptent moins que ceux des minorités ethniques » ; il a appelé à mettre fin aux « préjugés anti-Blancs », ajoutant que « les vies des Blancs comptent autant que celles des Noirs » (« White Lives Matter just as much as Black Lives ») ; il a également remis en cause les politiques destinées à lutter contre les discriminations et à améliorer la représentation des minorités. Enfin, il a encouragé les Britanniques à réagir avec une « rage pure et froide » à l’assassinat de Henry Nowak.

Dans le même temps, l’ensemble de la mouvance d’extrême droite s’est rapidement mobilisée. Le 2 juin au soir, une manifestation organisée devant le commissariat de Southampton a dégénéré en affrontements avec la police. Au sein d’une foule mêlant habitants locaux bouleversés par la tragédie et militants venus porter un message politique, l’activiste d’extrême droite Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, a appelé à obtenir « justice pour Henry », dénonçant une « police raciste » et affirmant que « les Blancs sont traités comme des citoyens de seconde zone par le gouvernement ». À ses côtés se trouvaient plusieurs figures de l’extrême droite britannique.

Belfast : une mécanique similaire

Une semaine plus tard, l’agression au couteau de Stephen Ogilvie à Belfast (Irlande du Nord) par un réfugié soudanais a une nouvelle fois servi de déclencheur, reproduisant la même mécanique : amplification sur les réseaux sociaux, récupération politique et mobilisation de militants d’extrême droite sur le terrain. Grièvement blessé lors de l’attaque, Ogilvie a survécu mais a perdu un œil.

Les images de l’agression ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux et ont été relayées par l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique, de Reform UK à Tommy Robinson, en passant par Restore Britain, nouveau parti fondé par Rupert Lowe après sa rupture avec Reform UK. Robinson a notamment relayé les lieux des rassemblements prévus, une publication ensuite partagée par Elon Musk.

Malgré les appels au calme des responsables politiques nord-irlandais et de la police, une nuit de violence a suivi, pendant laquelle des dizaines de militants d’extrême droite, souvent vêtus de noir et masqués, ont incendié des véhicules, des commerces et des logements dans ce qui s’apparente à une véritable chasse aux étrangers. Ces violences ont été qualifiées de « pogroms racistes » par plusieurs médias.

Un schéma désormais récurrent

La séquence de Southampton et Belfast n’est pas nouvelle. Il s’agit là d’un schéma désormais récurrent, qui s’observe régulièrement au Royaume-Uni depuis les émeutes qui ont suivi le meurtre de trois fillettes à Southport (Angleterre) en juillet 2024. À l’époque déjà, une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux avait présenté à tort l’auteur de l’attaque comme un demandeur d’asile musulman récemment arrivé dans le pays. L’information s’était propagée rapidement, alimentant des manifestations largement investies par l’extrême droite qui avaient dégénéré en violences dans plusieurs villes britanniques.

Nigel Farage, fraîchement élu à Westminster, s’était alors retrouvé au cœur de la controverse. C’est à cette occasion qu’il avait repris à son compte l’expression de « police à deux vitesses » (two-tier policing), contribuant à faire entrer dans le débat public un thème jusque-là largement cantonné aux marges de l’extrême droite britannique. Il établissait déjà un parallèle avec les manifestations Black Lives Matter de 2020, affirmant que les personnes y ayant participé avaient bénéficié d’un traitement plus favorable de la part de la police.

Le même phénomène s’est reproduit à l’été 2025 à Epping (Angleterre), après l’agression sexuelle d’une adolescente par un demandeur d’asile. Partie d’une émotion bien réelle au sein de la population locale, la mobilisation a rapidement été investie par l’extrême droite et a débouché sur une vague de manifestations à travers le pays devant des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile. Certaines de ces mobilisations ont dégénéré et plusieurs établissements ont été pris pour cible.

Tous les faits divers ne suscitent pas une telle mobilisation. Ceux qui sont mis en avant par l’extrême droite sont ceux qui peuvent être reliés à la question migratoire. Le fait divers devient alors la preuve supposée d’un problème plus général lié à l’immigration de masse. Les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans cette dynamique, permettant à la fois la circulation rapide d’informations –et de désinformation – et la coordination des mobilisations.

Quand les thèmes des marges gagnent le centre

On l’a vu, Nigel Farage n’est pas le seul acteur à s’emparer de ces faits divers. Mais ce qui distingue Farage est sa capacité à récupérer des éléments de langage issus des marges de l’extrême droite et à les placer au cœur du débat public.

Les scandales liés aux grooming gangs, ces réseaux d’exploitation sexuelle de jeunes filles dans lesquels des hommes d’origine pakistanaise étaient surreprésentés, illustrent bien cette dynamique. Farage a contribué très tôt à politiser cette affaire. Mais d’autres figures de l’extrême droite, comme Tommy Robinson et Rupert Lowe, s’en sont également emparées.

Les événements de Southampton et de Belfast marquent une nouvelle étape. Jusqu’à présent, Farage dénonçait principalement les conséquences de l’immigration, l’échec des politiques migratoires ou encore ce qu’il qualifie de « police à deux vitesses ». Avec les références aux « préjugés anti-Blancs », au « racisme anti-Blancs » ou encore au slogan « White Lives Matter », il franchit désormais un nouveau cap.

L’ensemble de ces thèmes repose sur une même idée : celle selon laquelle les Britanniques blancs seraient aujourd’hui victimes d’un traitement injuste ou discriminatoire. En reprenant à son compte ces éléments de langage, Farage participe à diffuser bien au-delà des marges de l’extrême droite des thèmes qui y circulaient déjà depuis plusieurs années, contribuant ainsi à leur normalisation.

Cette évolution témoigne d’une nouvelle radicalisation discursive. Alors que Farage et ses partis successifs s’étaient jusqu’à présent inscrits dans un nationalisme civique, les références aux « Blancs » et au « racisme anti-Blancs » introduisent une dimension plus explicitement raciale.

Pourquoi Farage durcit son discours

Cela peut sembler paradoxal. Nigel Farage s’est toujours efforcé de tracer une ligne de démarcation claire avec les partis d’extrême droite, et en particulier avec la figure de Tommy Robinson. Cette stratégie lui a permis de se présenter comme une alternative plus respectable tout en défendant des positions très fermes sur l’immigration. Le chercheur Aurélien Mondon parle à cet égard de « légitimation par contraste » : en se distinguant de figures plus extrêmes, Farage apparaît plus modéré. Le curseur de ce qui est acceptable dans le débat public est déplacé vers la droite, et on assiste à une normalisation des idées et du discours anti-immigration.

Aujourd’hui pourtant, alors que Reform UK fait la course en tête dans les sondages depuis plus d’un an et tente de se présenter comme un parti de gouvernement crédible, la radicalisation récente du discours de Farage, mais aussi de la politique migratoire prônée par Reform UK, peut sembler contre-intuitive.

Elle peut se lire comme une stratégie pour tenter de contrer la pression exercée sur sa droite : Robinson jouit d’une popularité importante parmi les membres de Reform UK (61 % ont une opinion favorable de lui). Sa manifestation Unite the Kingdom, qui a rassemblé 150 000 personnes à Londres en septembre 2025, témoigne également de sa capacité de mobilisation.

À cette concurrence s’ajoute désormais celle de Rupert Lowe. Depuis sa rupture avec Reform UK et la création de Restore Britain, il cherche à incarner une option alternative plus radicale à Farage. Les enquêtes montrent qu’il bénéficie lui aussi d’une image positive auprès d’une large partie des membres de Reform UK, et l’élection partielle de Makerfield (très suivie dans l’ensemble du pays, car elle s’est soldée par l’élection du travailliste Andy Burnham, qui peut désormais briguer le poste de premier ministre laissé vacant par Keir Starmer) a montré sa capacité à capter une partie de l’électorat de Reform UK : la candidate de Restore Britain Rebecca Shepherd a glané quelque 7 % des suffrages, dont une grande partie seraient sans doute allés, si elle ne s’était pas présentée, au représentant de Reform UK Robert Kenyon (34,7 %).

Cela agace visiblement Nigel Farage, qui s’efforce publiquement de minimiser la portée de cette menace, mais on peut penser que sa radicalisation supplémentaire est une tactique pour tenter de la désamorcer.

Il y a d’ailleurs une certaine ironie à cette situation. Farage accuse aujourd’hui Lowe d’entraver les perspectives de Reform en scindant le vote de droite. Or c’est précisément ce qu’il a lui-même fait pendant des années au parti conservateur avec ses partis successifs, du UKIP à Reform UK. L’arroseur est, aujourd’hui, arrosé.

Les événements de Southampton et de Belfast illustrent un phénomène qui dépasse largement ces deux affaires. En reprenant des thèmes et des éléments de langage longtemps associés aux marges de l’extrême droite, Nigel Farage contribue à les installer au cœur du débat politique britannique. Plus encore que ses succès électoraux, c’est peut-être là que réside aujourd’hui son influence la plus durable.

The Conversation

Karine Tournier-Sol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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