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13.06.2026 à 14:50

Coupe du monde 2026 : chaleur, altitude, pollution, décalage horaire… la victoire ne dépendra pas seulement du niveau de jeu

Valérie Bougault, Maître de Conférences, Université Côte d’Azur
La Coupe du monde de football ne se gagnera pas seulement par le talent. Chaleur extrême, altitude, pollution, décalage horaire… les équipes qui maîtriseront ces défis pourraient bien faire la différence.
Texte intégral (3108 mots)

La Coupe du monde masculine de football 2026 ne se jouera pas uniquement sur le terrain, mais dépendra aussi de la capacité des équipes à anticiper et à gérer les défis environnementaux. Les stratégies fondées sur des preuves scientifiques seront essentielles pour protéger la santé des joueurs et maximiser leurs performances.


La Coupe du monde masculine de football 2026, organisée conjointement par les États-Unis, le Mexique et le Canada, est une édition historique à plus d’un titre.

Jamais une Coupe du monde n’avait combiné autant de facteurs de stress environnementaux. Ainsi, 16 villes hôtes s’étendent sur environ 4 300 km d’est en ouest et 4 000 kilomètres du nord au sud. Parmi elles, 14 devraient connaître des températures moyennes comprises entre 19,1 °C et 32,7 °C, tandis que les matchs se dérouleront en altitude à Guadalajara (1 566 mètres) et à Mexico (2 240 mètres).

Les déplacements fréquents et l’afflux massif de spectateurs lors de mégaévénements augmentent aussi les risques de transmission de maladies infectieuses, sans compter l’impact des différents polluants et allergènes entre les lieux d’origine des joueurs et les villes hôtes.

Face à ces enjeux, un groupe de chercheurs a récemment publié dans Sports Medicine une analyse des défis environnementaux attendus ainsi que des recommandations à destination des équipes.

Voici ce qu’il faut en retenir.

La chaleur extrême : le principal ennemi

La situation. L’analyse des relevés des années passées nous enseigne qu’aux dates de la future coupe du monde, 14 des 16 villes hôtes dépassent la température au thermomètre-globe mouillé (ou température WBGT) de 28 °C lors des mois de juin et juillet. Parmi elles, 6 atteignent un WBGT entre 30 et 35 °C. Un quart des villes dépassent le seuil de la FIFA de 32 °C (WBGT) et 25 % excèdent la limite d’annulation des efforts en extérieur proposée par l’ACSM, pour les personnes acclimatées (ce taux monte à 44 % pour les personnes non acclimatées).

Les conséquences. Les températures WBGT élevées augmentent la température corporelle centrale des joueurs. Des études ont révélé que, dans de telles conditions, elle peut dépasser les 40 °C en jeu ! Cette augmentation réduit les performances physiques et cognitives des joueurs et accroît le risque de coups de chaleur.

Lors de la Coupe du monde 2014 au Brésil, les matchs joués à plus de 28 °C de température humide (WBGT) ont montré une baisse de l’intensité de jeu avec une diminution de la distance parcourue à haute intensité et du nombre de sprints et une modification des tactiques : consciemment ou non, les joueurs privilégient les passes plus sûres et un rythme plus lent. Résultat : moins de duels et de pressing et une augmentation de 25 % de temps de possession de ballon en plus.

L’exercice en forte chaleur augmente le stress physiologique, les pertes hydriques et électrolytiques ainsi que l’utilisation des glucides, ce qui expose les joueurs – acclimatés ou non – à une sudation excessive. La déshydratation devient alors un facteur majeur de risque, altérant fonctions cardiovasculaires, thermorégulation, capacités physiques et cognition.

Les mesures prévues. La FIFA prévoit des pauses de trois minutes pour s’hydrater et se refroidir aux alentours des 22ᵉ et 67ᵉ minutes de jeu, si la température WBGT est supérieure à 32 °C. Le report ou l’annulation du match de football sont laissés à la discrétion de l’organisateur local. Quelques soient les conditions environnementales, cette pause refroidissement sera adoptée pour tous les matchs de cette Coupe du monde 2026.

Par ailleurs, afin de mieux tolérer la chaleur et diminuer son impact sur la performance, des stratégies d’acclimatation fondées sur la littérature scientifique sont recommandées pour les joueurs. La stratégie optimale d’acclimatation à la chaleur repose idéalement sur un protocole long consistant en 10 à 15 jours d’exposition quotidienne à la chaleur avec exercice, visant une température centrale supérieure ou égale à 38,5 °C, une température cutanée supérieure ou égale à 35 °C et une sudation importante (conditions nécessaires aux adaptations sudorales et cardiovasculaires).

Toutefois, le calendrier de la Coupe du monde 2026, très proche de la fin des saisons européennes, rend ce protocole difficile à appliquer. Des stratégies à court terme (environ cinq jours) peuvent néanmoins réduire la température corporelle et la fréquence cardiaque, et préserver la performance dans la chaleur, comme observé chez des joueurs semi-professionnels.

Arriver plus tôt sur le lieu du tournoi peut favoriser une acclimatation naturelle. Une alternative est l’acclimatation passive (sauna, immersion chaude, chambre thermique), efficace lorsqu’elle est réalisée au moins trente minutes après l’entraînement, pendant six jours consécutifs

Enfin, les stratégies d’hydratation doivent être instaurées dès l’arrivée au camp de base et maintenues tout au long du tournoi, avec un début d’hydratation plusieurs heures avant le match et des apports enrichis en glucides et électrolytes pour compenser pertes et utilisation accrue des substrats.

L’altitude : un avantage ou un handicap ?

La situation. La Coupe du monde de football 2026 comprendra neuf matchs disputés à altitude modérée au Mexique, à Guadalajara (1 566 mètres ; pression partielle en oxygène atmosphérique ≈ 133 mmHg) et à Mexico (2 240 mètres ; ≈ 121 mmHg) : 4 matchs dans le groupe A, 2 dans le groupe K, 1 dans le groupe H, 1 lors des seizièmes de finale et 1 lors des huitièmes de finale.

Les conséquences. Les échanges d’oxygène au niveau pulmonaire sont essentiellement régis par la pression partielle en oxygène. Or, celle-ci est réduite par l’altitude, ce qui diminue la capacité aérobie et retarde la récupération. Conséquence : les schémas locomoteurs sont modifiés.

Ainsi, lors de la Coupe du monde 2010, qui s’était déroulée en Afrique du Sud, les matchs disputés au-dessus de 1 200 mètres ont entraîné une réduction de 3 à 9 % de la distance totale parcourue et jusqu’à 21 % des courses à haute vitesse, particulièrement chez les milieux de terrain, en raison d’une fatigue neuromusculaire accrue, d’un ajustement d’allure et de stratégies tactiques moins efficaces.

À l’inverse, la moindre densité de l’air peut favoriser les sprints et modifier l’aérodynamique du ballon : des analyses historiques de la FIFA montrent qu’une différence de 1 000 mètres d’altitude confère à l’équipe locale un avantage d’environ un demi-but, et que les équipes basées entre 950 et 1 700 mètres lors de la Coupe du monde 2010 ont doublé leurs chances de victoire face à des équipes venant du niveau de la mer lors de matchs disputés entre 1 170 et 1 390 mètres.

Les équipes acclimatées à l’altitude ont également marqué davantage en seconde mi-temps dans les stades les plus élevés.

Dans ce contexte, la mise en place de plans d’entraînement individualisés et de stratégies adaptées aux postes est indispensable pour atténuer les contraintes physiologiques et tactiques liées à l’altitude et maintenir la performance lors des matchs concernés.

Les mesures prévues. L’entraînement en altitude améliore la capacité de l’organisme à répondre à l’entraînement. Dans ces conditions, le corps fabrique plus d’hémoglobine. L’augmentation de la masse d’hémoglobine et de la consommation maximale d’oxygène (VO₂ max) améliore le transport de l’oxygène et la capacité aérobie.

Des microcycles courts et intensifs d’entraînement de sprints répétés en chambre hypoxique (dans ces pièces, aussi appelées chambres d’altitude, le taux d’oxygène dans l’air est artificiellement maintenu à un niveau aussi bas qu’en haute altitude) peuvent également induire des adaptations physiologiques et neuromusculaires positives, améliorant la condition physique et la performance au niveau de la mer.

Les méthodes traditionnelles d’entraînement en altitude comprennent les approches dites « vivre en altitude, s’entraîner en altitude » (Live High–Train High, LHTH) et « vivre en altitude, s’entraîner en basse altitude » (Live High–Train Low, LHTL). La méthode LHTH consiste à vivre et à s’entraîner en altitude, généralement entre 1 600 et 2 500 mètres, pendant deux à quatre semaines. Cependant, pour les équipes participant à la Coupe du monde, sa faisabilité est limitée par les contraintes temporelles évoquées précédemment.

À l’inverse, la méthode LHTL est plus flexible et est largement considérée comme la stratégie de référence en matière de préparation à l’altitude. Les travaux scientifiques montrent 10 à 14 jours de LHTL permettent des gains de 3 à 4 % de masse d’hémoglobine, y compris chez des joueurs présentant déjà des valeurs de base élevées, avec des améliorations significatives des performances spécifiques au football.

Une troisième méthode, dite « vivre en basse altitude – s’entraîner en altitude » (Live Low–Train High, LLTH) constitue une stratégie d’entraînement en altitude pragmatique, rentable et particulièrement compatible avec les contraintes de préparation des joueurs en vue de la Coupe du monde 2026, comparativement aux approches LHTH ou LHTL.

Enfin, la méthode « vivre en altitude et s’entraîner en basse altitude et en altitude » (Live High–Train Low and High, LHTL + H) combine les bénéfices aérobies de la LHTL avec les adaptations anaérobies et neuromusculaires induites par la LLTH. Cette approche, qui a gagné en popularité, constitue une stratégie efficace de préparation prétournoi, mais les contraintes temporelles propres à la Coupe du monde 2026 rendent probablement son application difficile.

Soulignons que tous ces bénéfices peuvent être renforcés par le développement d’une plus grande résilience psychologique acquise dans des environnements exigeants, préparant mieux les joueurs aux contraintes des compétitions internationales disputées à basse altitude ou proches du niveau de la mer.

Pollution et allergènes : des ennemis invisibles

La situation. Les 16 villes hôtes de la Coupe du monde 2026 exposeront les équipes à une grande diversité de polluants atmosphériques et d’allergènes saisonniers (pollens). En outre, on sait que les mégaévénements comme la Coupe du monde accentuent les impacts environnementaux, y compris sur la qualité de l’air mesurée et perçue.

Étant donné que la Coupe du monde 2026 se déroulera en été, des concentrations élevées d’ozone (O₃) sont attendues, en raison des réactions photochimiques entre les oxydes d’azote, les composés organiques volatils, provenant essentiellement du trafic automobile et des activités industrielles, ainsi que des effets de l’ensoleillement.

Les particules fines, en particulier celles de diamètre inférieur à 2,5 μm (PM2,5), pourraient également rester le polluant dominant dans certaines villes. L’ouest des États-Unis et du Canada, notamment Los Angeles, San Francisco, Seattle et Vancouver, ont en effet connu ces dernières années des incendies de forêt sans précédent, entraînant une forte dégradation de la qualité de l’air observée et prévue. Le niveau de risque y est particulièrement élevé.

En cas d’incendies de grande ampleur, l’ensemble des villes hôtes de la Coupe du monde 2026 pourrait être affecté, environ 54 % de la fumée présente aux États-Unis provenant des régions occidentales du pays.

Les conséquences. Des revues systématiques de la littérature scientifique et des méta-analyses récentes confirment un effet significatif de l’ozone sur les symptômes respiratoires (essentiellement la toux ou la difficulté à prendre une grande inspiration), la fonction pulmonaire et la performance physique, y compris spécifique au football.

Bien que la qualité des études dans ce domaine soit variable, certaines données issues du football de haut niveau suggèrent clairement que la dégradation de la qualité de l’air peut altérer la performance, et que ces effets ne peuvent être totalement compensés par le haut niveau de compétence des joueurs d’élite. En outre, ces effets surviennent même à des niveaux modérés de dégradation de la qualité de l’air (indice AQI compris entre 51 et 100).


À lire aussi : Comment la pollution atmosphérique impacte la pratique sportive


Une augmentation des concentrations de particules PM10 et d’ozone a été associée à une baisse des performances lors de tests physiques (temps sur sprint de 30 mètres, capacité de changement de direction) et techniques (via des outils d’évaluation spécifiques au football), tandis qu’une élévation du dioxyde d’azote (NO₂) est liée à une altération des performances cognitives, notamment des fonctions exécutives des joueurs (autrement dit, les fonctions influant sur leur vitesse, leur temps de réaction, ou le nombre d’erreurs qu’ils commettent).

D’autres études menées en situation de match, dans des environnements fortement pollués, ont révélé une réduction de la distance totale parcourue, une diminution du nombre de courses à haute intensité, des sprints plus lents, une baisse de la vitesse et de la précision lors des tâches techniques, incluant un nombre de passes par match plus faible, quel que soit le polluant impliqué.

Les joueurs venant de régions peu polluées sont souvent plus sensibles que ceux habitués à ces environnements, ce qui peut désavantager les équipes visiteuses lors d’un tournoi international comme la Coupe du monde 2026.

Les mesures prévues. Il n’existe pas vraiment de stratégie d’adaptation pour lutter contre les effets de la pollution. S’entraîner ou jouer lorsque la qualité de l’air se dégrade n’est jamais anodin, même pour des sportifs de haut niveau.

Dans ce contexte, les recommandations de santé publique déjà discutées restent pleinement pertinentes : surveiller la qualité de l’air en temps réel, tenir compte des niveaux de pollens et éviter, lorsque cela est possible, les périodes et lieux les plus pollués pour l’entraînement. Ces stratégies ne sont pas toujours applicables dans une compétition majeure, mais elles peuvent guider certaines décisions logistiques, comme ajuster les horaires d’entraînement ou anticiper l’arrivée sur site.

Chez les joueurs allergiques, une prise en charge individualisée est essentielle. Identifier les allergènes responsables et mettre en place des stratégies adaptées permet de limiter les symptômes et d’éviter que pollution, chaleur et allergies ne se cumulent. Dans un environnement où ces contraintes peuvent s’additionner, l’anticipation et l’adaptation restent les meilleurs moyens de protéger la santé des joueurs et de préserver leur performance.

En définitive, les vainqueurs de la Coupe du monde masculine de football 2026 pourraient bien être ceux qui auront le mieux préparé ces à-côtés, transformant des contraintes en opportunités. Une préparation rigoureuse et individualisée, combinée à une gestion proactive des risques, fera peut-être la différence entre une équipe qui survit et une équipe qui triomphe !

The Conversation

Valérie Bougault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.06.2026 à 14:49

En Bolivie, les « cholitas futbolistas » jouent aussi le match de la représentation

Nayra Vacaflor, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, travaillant sur les représentations médiatiques et les pratiques numériques en contexte interculturel, à partir d’approches créatives de recherche, Université Bordeaux Montaigne
La figure des « cholitas futbolistas » oscille entre reconnaissance et folklorisation des identités autochtones.
Texte intégral (1559 mots)

En Bolivie, les cholitas futbolistas gagnent en visibilité médiatique. Mais derrière ces images fascinantes, se jouent des enjeux de genre, d’indigénéité et de représentation.


À plus de 4 000 mètres d’altitude, sur les terrains poussiéreux d’El Alto à La Paz (Bolivie), une scène insolite se répète : des femmes en pollera, tenue traditionnelle andine, jouent au football. Surnommées cholitas futbolistas, leurs images circulent aujourd’hui largement dans les médias internationaux. Mais que dit réellement cette visibilité médiatique ?

Entre reconnaissance et folklorisation, ces figures révèlent les tensions qui traversent la représentation des identités autochtones.

Des terrains d’El Alto aux écrans du monde

La médiatisation à laquelle sont sujettes les cholitas futbolistas ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans la logique de captation de l’attention propre aux médias contemporains. Le contraste visuel retient l’attention et devient un puissant levier narratif : des femmes en tenue traditionnelle jouent au football dans les paysages andins.

À titre d’exemple, en 2021, une vidéo publiée par The Guardian Football sur YouTube montre des cholitas escaladoras (alpinistes) jouant au football, sous un titre particulièrement accrocheur : « Bolivia’s Cholitas Climbers play football at 5,890m in the Andes. » Un reportage de CNN en Espagnol relaie ces images en insistant sur la dimension spectaculaire du lieu et de la pratique.

Ce regard médiatique ne s’est pas construit avec le football. Il s’inscrit dans une trajectoire plus longue : celle des cholitas luchadoras (catcheuses boliviennes) des années 2000, puis des cholitas escaladoras (grimpeuses), mises en lumière par le documentaire primé à plusieurs reprises Cholitas (2019), et dernièrement des cholitas skaters.

Ce succès a contribué à créer une forme de « matrice médiatique » : celle de la femme indigène en tenue traditionnelle accomplissant des performances physiques inattendues. Aujourd’hui, ce sont les cholitas futbolistas qui héritent de cette dynamique.

Les médias ne se contentent pas de montrer : ils sélectionnent, cadrent et construisent le sens. Comme l’ont montré les cultural studies des années 1960, la représentation médiatique est toujours une mise en forme du réel.

Ici, la circulation des images repose sur leur lisibilité immédiate : elles combinent genre, indigénéité et pratique sportive, ce qui rend la scène surprenante et incite à la partager.

Cette mise en visibilité repose sur un double standard : d’un côté, elle participe à rendre visibles des pratiques longtemps marginalisées ; de l’autre, elle accentue une esthétique de la différence, en insistant sur les marqueurs culturels (polleras, tresses, chapeaux) – au risque de simplifier les trajectoires sociales. On peut y voir l’expression d’un « regard colonial », qui fige la femme autochtone dans une altérité visuelle immédiatement identifiable. En se focalisant sur l’esthétique de la différence, les caméras risquent de figer ces actrices sociales dans un processus de folklorisation qui, comme le souligne la sociologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui dans son ouvrage Colonialism and Ethnic Resistance in Bolivia (2008), rend les populations indigènes visibles tout en occultant les rapports de domination et les luttes qu’elles portent.

Un espace d’émancipation bien réel

Longtemps marginalisées et cantonnées aux sphères domestiques ou au commerce informel (gremialistas), les cholitas ont progressivement investi l’espace public urbain, notamment à La Paz et El Alto, dans un contexte de transformations sociales et politiques. Cette évolution fait écho à l’émergence de figures indigènes féminines dans les domaines publics et médiatiques, à l’image de Remedios Loza, la première femme aymara élue au Parlement bolivien. C’est dans ce mouvement plus large d’appropriation de l’espace public que s’inscrit aussi leur présence dans le champ sportif.

Contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines représentations, ces pratiques ne surgissent pas dans un vide sportif. Le football féminin existe depuis plusieurs décennies en Bolivie, notamment à travers les ligas de barrio ou ligas zonales, ces ligues de quartier qui structurent les pratiques populaires. Les travaux de Juliane Müller montrent que le football, pour ces femmes, ne se réduit pas à un loisir. Il constitue un espace de sociabilité, de solidarité et d’organisation collective. Former une équipe permet de consolider des réseaux, parfois liés à des systèmes d’entraide économique et sociale comme le pasanaku – un système d’épargne collective traditionnel, largement pratiqué en Bolivie, notamment par des groupes de femmes, où chaque participante contribue régulièrement à une cagnotte commune, redistribuée à tour de rôle – et de renforcer des formes de reconnaissance collective.

Dans ce cadre, le football devient un outil de space-making (création d’espace). En investissant les terrains souvent monopolisés par les hommes, ces femmes produisent de nouveaux usages de l’espace urbain et redéfinissent les frontières du possible. Le terrain devient un espace de négociation identitaire et de légitimation sociale. Ainsi, les cholitas futbolistas ne sont pas seulement des figures médiatiques : elles sont des actrices sociales qui transforment les normes.

Une reconnaissance sous condition médiatique

La visibilité dont font l’objet les cholitas ne doit pas être interprétée comme une reconnaissance évidente. Les recherches sur le football féminin montrent que les femmes restent historiquement sous-représentées dans les médias sportifs, et que leur visibilité dépend souvent de leur capacité à incarner des figures singulières. Les cholitas futbolistas apparaissent comme un cas particulièrement révélateur : leur visibilité ne tient pas seulement à leur pratique sportive, mais à la manière dont celle-ci est mise en récit.

Elles deviennent visibles parce qu’elles se situent à l’intersection de plusieurs rapports de domination : genre, ethnicité et classe sociale, comme l’analyse le concept d’intersectionnalité développé par Kimberlé Crenshaw en 1989.

Cette hypervisibilité produit une forme de reconnaissance spécifique. Elle permet une circulation internationale, une valorisation symbolique et l’ouverture de nouveaux espaces d’expression, mais ne correspond pas nécessairement à une « reconnaissance sportive » au sens strict. Les cholitas ne sont pas seulement perçues comme des footballeuses, mais comme des figures exceptionnelles voire « exotiques ».

La sociologue mexicaine Rossana Reguillo souligne que la visibilité médiatique produit des subjectivités, fabriquant des figures socialement reconnaissables en sélectionnant certaines formes d’apparition plutôt que d’autres. Les cholitas futbolistas accèdent à la visibilité à travers des cadres qui rendent leur présence immédiatement lisible. Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir si ces femmes sont reconnues, mais comment elles le sont, et à quelles conditions. Ce qui se joue ici dépasse le football : il s’agit de comprendre pourquoi certaines figures deviennent visibles, quand d’autres restent dans l’ombre.

Cette circulation numérique des images fait que les cholitas futbolistas incarnent un paradoxe : elles gagnent en visibilité tout en restant prises dans des cadres de représentation qui orientent la manière dont elles sont perçues.

Gooool (but) pour les cholitas, qui accèdent à de nouveaux espaces de reconnaissance. Pénalty pour les médias, qui en fixent les règles du jeu. Et si au fond, les deux se jouaient sur le même terrain ?

The Conversation

Nayra Vacaflor ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.06.2026 à 14:48

La communauté hispanique, moteur économique oublié du « soccer » aux États-Unis

Jonathan Leblanc, Doctorant au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Passionnés par le football, bien plus que les autres communautés du pays, les Hispaniques des États-Unis ont pourtant un rapport distancié à l’égard de l’équipe nationale et du championnat local.
Texte intégral (2017 mots)

Qui fait réellement vivre le « soccer » aux États-Unis, pays où ce sport est moins populaire que plusieurs autres ? La réponse à cette question pointe systématiquement vers la communauté hispanique. Or, celle-ci n’a jamais vraiment été intégrée dans les structures de ce sport qu’elle pratique et regarde plus que n’importe qui d’autre.


Les Hispaniques (les personnes d’origine latino-américaine hispanophones résidant aux États-Unis) constituent aujourd’hui le deuxième groupe ethno-racial aux États-Unis : leur nombre est estimé à environ 67 millions de personnes, soit 20 % de la population du pays. Selon le Bureau du recensement, leur poids devrait passer à 28 % en 2060. Dans un marché sportif ultraconcurrentiel comme celui des États-Unis, où NBA (basket-ball), NFL (football américain), MLB (baseball), NHL (hockey sur glace) et MLS (soccer, terme employé pour désigner ce qui est appelé football partout ailleurs) se disputent l’attention des spectateurs, cette réalité a des conséquences économiques colossales.

En 2025, une étude conjointe de l’institut McKinsey et de la chaîne de télévision hispanophone Telemundo a chiffré l’impact des fans hispaniques dans l’économie sportive du pays : ils dépensent en moyenne 15 % de plus que les non-Hispaniques en billets, abonnements à des services de diffusion, produits dérivés et paris sportifs. Un chiffre d’autant plus frappant que les revenus médians de cette communauté restent largement inférieurs à ceux des Blancs américains. L’étude prévoit qu’ils représenteront 25 % de l’économie sportive américaine d’ici à 2035. L’avenir économique du sport professionnel aux États-Unis est donc en bonne partie hispanique.

NBCUniversal, groupe propriétaire de Telemundo, a bien intégré cette réalité en acquérant les droits de diffusion en espagnol de l’intégralité du Mondial 2026, soit 104 matchs (contre 64 en 2022). Mais un autre chiffre en dit long sur l’évolution des mentalités : lors de la Coupe du monde 2022, 38 % des spectateurs de ces chaînes ne parlaient pas espagnol. Comme le soulignait le New York Magazine à l’époque, « il n’y a rien de plus américain que de regarder le soccer en espagnol ».

Pour une partie des États-Uniens, suivre les matchs en espagnol est devenu une sorte de folklore culturel, une façon de consommer le football « à l’authentique », notamment pour entendre le légendaire « GOOOOOOOL » à chaque but. C’est révélateur en soi : on apprécie l’emballage culturel hispanique, on le consomme comme une expérience exotique, mais le fútbol reste, dans l’inconscient collectif, un sport d’immigrés.

Le « Tebbit test »

Cette communauté qui finance et regarde le foot plus que les autres ne s’identifie guère à l’équipe nationale des États-Unis, l’United States Men’s National Team (USMNT), et à la Major League Soccer (MLS, le championnat professionnel du pays, créé en 1993). Elle préfère largement la Liga MX (le championnat mexicain) et les sélections nationales de ses pays d’origine (Mexique, Salvador, Guatemala, Colombie).

Dans le débat politique états-unien, cette préférence est parfois perçue comme un signal problématique : les Hispaniques ne s’assimileraient pas, et ne seraient pas pleinement loyaux envers la bannière étoilée. Ces questionnements ne sont d’ailleurs pas propres aux seuls États-Unis. En Angleterre, le « Tebbit test » – du nom de Norman Tebbit, ministre conservateur sous Margaret Thatcher – posait dès 1990 la question suivante aux communautés sud-asiatiques : « Quelle est votre équipe de cricket favorite ? » Répondre l’Inde ou le Pakistan était censé révéler un manque d’attachement à l’Angleterre, et donc un défaut d’intégration.

Ce raisonnement mélange deux réalités : l’attachement culturel et l’appartenance nationale. L’attachement d’un Hispanique à une autre équipe reflète une histoire personnelle construite bien avant son arrivée aux États-Unis. On supporte l’équipe que l’on a appris à aimer enfant, dans son pays d’origine. Celle que son père immigrant a transmise comme un héritage – affectif autant que culturel.

Le fútbol joue d’ailleurs un rôle social considérable au sein des communautés hispaniques : les ligues organisées par les associations communautaires, les Églises communautaires ou les regroupements de quartier constituent de véritables espaces de sociabilité et d’intégration donnant des occasions de maintenir des liens culturels et identitaires forts, ce qui est largement invisible aux yeux des institutions sportives officielles.

Une exclusion structurelle documentée

La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi les Hispaniques ne soutiennent pas l’USMNT, mais pourquoi les institutions sportives américaines n’ont jamais vraiment cherché à les y inviter.

Le soccer américain s’est historiquement développé selon un modèle sociologique très particulier. Dès les années 1990, il s’est massivement implanté dans les banlieues pavillonnaires blanches et aisées, porté par la figure de la soccer mom – cette mère de famille de classe moyenne (souvent blanche, débordée) qui conduit ses enfants aux entraînements en minivan. Ce modèle, fondé sur des clubs privés aux frais souvent prohibitifs, a structurellement exclu les familles hispaniques aux revenus plus modestes.

L’équipe nationale féminine, malgré ses succès retentissants, incarne parfaitement ce modèle : ethniquement très blanche, issue des filières universitaires et des clubs de banlieue, elle reste culturellement très éloignée des réalités de la communauté hispanique.

Une étude menée conjointement par McKinsey et la fédération américaine de soccer révèle que les enfants latinos (le terme « latino », plus large qu’« hispanique », inclut également les personnes originaires de pays non hispanophones d’Amérique latine, comme le Brésil) sont trois fois plus susceptibles que les enfants blancs d’abandonner la pratique du soccer parce qu’ils se sentent mal accueillis dans les équipes existantes. L’ancien international états-unien Clint Dempsey résumait lucidement cette réalité :

« C’est difficile pour certains Hispaniques, comme pour les Afro-Américains et les joueurs de toutes origines. L’argent devient un problème pour ceux qui n’ont pas ce privilège. »

Cette exclusion se retrouve au niveau professionnel. Cette année, seuls quatre joueurs d’origine hispanique figurent parmi les 26 sélectionnés de l’USMNT pour le Mondial 2026. La MLS aime à se vanter d’être le championnat le plus diversifié des États-Unis, avec plus de 30 % de joueurs latinos dans ses effectifs. Mais il s’agit pour l’essentiel de joueurs étrangers, souvent argentins ou brésiliens, représentant des nations traditionnelles du football mondial davantage que les communautés hispaniques nées aux États-Unis.

Post Instagram du bouquet TNT Sports annonçant la signature pour le club de l’Inter Miami (MLS) du Brésilien Micael dos Santos Silva, qui rejoint ainsi les deux plus grandes superstars du championnat : l’Uruguayen Luis Suarez et, surtout, l’Argentin Lionel Messi, indéniable tête d’affiche de la MLS. Compte Instagram de TNT Sports

De plus, les Latinos états-uniens restent largement absents des instances dirigeantes : ils n’occupent que 5 % des postes de direction dans les grandes ligues professionnelles sportives. Enfin, côté sportif, les résultats de l’USMNT n’ont rien arrangé : peu performante ces dernières années, elle n’a pas pu créer un véritable lien d’attachement avec des fans locaux.

Un paradoxe qui interroge

Alors que le Mondial 2026 vient de commencer à Mexico (le Mexique et le Canada accueilleront au total 14 matchs chacun, contre 78 aux États-Unis, dont la finale qui aura lieu à New York, le 19 juillet), le paradoxe est saisissant.

Tout le monde veut l’argent, l’attention et l’enthousiasme de la communauté hispanique : les politiciens le savent bien ; ainsi, des spots publicitaires en espagnol ont spécialement visé l’électorat hispanique lors de la dernière Copa América, en 2024, en pleine campagne présidentielle.

C’est également le cas des diffuseurs, des sponsors et des organisateurs, qui ont délibérément choisi des villes à forte concentration hispanique comme Los Angeles, San Francisco, Houston, Dallas ou Miami. Mais les structures qui organisent cette fête sont les mêmes qui ont ignoré pendant des décennies les pratiques sportives de cette communauté, rendu leurs filières de formation largement inaccessibles à ses enfants et relégué ses représentants aux marges des instances décisionnelles.

La préférence des Hispaniques pour la Liga MX ou le maillot de telle ou telle sélection d’Amérique latine n’a jamais été une forme de déloyauté. C’est la conséquence prévisible d’une exclusion structurelle de longue durée. Et regarder les matchs en espagnol par folklore ne suffira pas à changer cela.

The Conversation

Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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