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12.06.2026 à 13:02

Îles Salomon : délicat jeu d’équilibre géopolitique entre la Chine et l’Australie

Pierre-Christophe Pantz, Enseignant vacataire et chercheur associé à l'Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de la Nouvelle-Calédonie
Plus qu’un virage anti-chinois, la visite de Matthew Wale à Canberra révèle les fragilités internes et les calculs d’équilibre des îles Salomon.
Texte intégral (1941 mots)

Derrière la visite officielle du nouveau premier ministre salomonais Matthew Wale à Canberra, certains ont voulu voir un signe de rééquilibrage diplomatique après des années de rapprochement avec la Chine. Mais plus qu’un choix de camp, l’arrivée au pouvoir de Wale répond d’abord à une crise politique interne. Entre dépendance aux financements extérieurs, endettement et rivalités accrues entre grandes puissances, les îles Salomon tentent de préserver leur marge de manœuvre.


La première visite officielle du nouveau premier ministre salomonais Matthew Wale en Australie, début juin 2026, a été perçue comme un signal de rapprochement avec Canberra après plusieurs années de coopération renforcée avec la Chine. Pourtant, derrière ce geste symbolique, la réalité apparaît plus nuancée. Si cette prise de contact pourrait traduire un rééquilibrage diplomatique, les îles Salomon demeurent surtout confrontées à une contrainte structurelle : préserver leur autonomie en capitalisant sur la rivalité accrue entre la Chine, l’Australie et les puissances occidentales.

Le choix de la première destination d’un chef de gouvernement est rarement neutre. À ce titre, la visite à Canberra de Matthew Wale, quelques jours à peine après son arrivée au pouvoir en mai 2026, a retenu l’attention. Le geste est d’autant plus notable que les îles Salomon sont devenues, depuis leur reconnaissance diplomatique de Pékin au détriment de Taipei en 2019 puis l’accord de sécurité sino-salomonais de 2022, un terrain central de la compétition stratégique dans le Pacifique insulaire.

À première vue, ce déplacement aurait pu être lu comme un revirement par rapport aux gouvernements de Manasseh Sogavare (2019-2024) puis de Jeremiah Manele (2024-2026), souvent associés à un rapprochement avec la Chine. Cette lecture mérite toutefois d’être nuancée : dès 2024, Manele avait lui-même choisi l’Australie pour sa première visite officielle – ce qui illustre la continuité des liens entre Honiara et Canberra malgré l’approfondissement du partenariat avec Pékin.

Dès lors, la question n’est peut-être pas celle d’un basculement entre Chine et Australie, mais celle de la manière dont les îles Salomon cherchent à ménager leurs deux principaux partenaires dans un espace régional de plus en plus polarisé.

2024-2026 : une crise politique d’abord interne

Les élections législatives de 2024 ont souvent été interprétées à l’étranger comme un référendum implicite pour ou contre l’influence de la Chine. Cette grille de lecture, centrée sur la rivalité sino-occidentale, tend toutefois à minimiser les dynamiques internes.

En effet, le gouvernement de Jeremiah Manele, ancien ministre des Affaires étrangères de Manasseh Sogavare et acteur clé du basculement diplomatique vers Pékin en 2019, s’est rapidement fragilisé. Dans un archipel de plus en plus marqué par la fragmentation des alliances parlementaires, la recrudescence des accusations de corruption, les tensions entre élites politiques et une insatisfaction sociale persistante ont progressivement érodé sa majorité.

Manele est finalement renversé en mai 2026 par une motion de défiance (26 voix contre 22). Si les débats sur la relation avec la Chine ont nourri les critiques, ils ne suffisent pas à expliquer cette chute, qui s’inscrit d’abord dans une instabilité politique structurelle. Cette lecture est renforcée par un constat central : malgré les investissements chinois dans les infrastructures (stade national, hôpitaux, équipements publics), les inégalités sociales et territoriales demeurent particulièrement fortes. Les îles Salomon restent un État classé par l’ONU parmi les pays les moins avancés (PMA), où l’accès aux services essentiels demeure très inégal.

Dans ce contexte, Matthew Wale a bâti son accession au pouvoir sur un discours de réforme centré sur la transparence et la lutte contre la « capture de l’État par les élites ». Son élection relève donc autant d’une crise interne que des recompositions géopolitiques régionales, qui reconfigurent les équilibres de la scène politique salomonaise.

Le « paradoxe Wale » : entre critique de la Chine et Realpolitik

Critique de longue date de l’accord de sécurité signé avec la Chine en 2022, Wale a adopté une posture plus pragmatique dès 2025, alors qu’il siégeait encore dans l’opposition, notamment lors d’une visite à Pékin où il réaffirme son soutien au principe d’une seule Chine.

Une fois au pouvoir, il n’a pas remis en cause le principe même de la coopération sécuritaire avec la Chine. Il a néanmoins marqué une inflexion en annonçant un réexamen du pacte signé en 2022, dont il continue de dénoncer le manque de transparence et les clauses de confidentialité. Cette position traduit moins une rupture avec Pékin qu’une volonté de reprendre le contrôle politique d’un accord longtemps critiqué pour son opacité.

Ce pragmatisme s’explique par des contraintes fortes. D’une part, le pays dépend largement des financements extérieurs pour ses infrastructures et services publics. D’autre part, l’endettement contracté notamment auprès de la Chine populaire limite les marges budgétaires, sans constituer pour autant un « piège » au sens strict.

Dans le même temps, les équilibres extérieurs sont structurants : l’Australie reste le principal partenaire sécuritaire et un bailleur majeur, tandis que la Chine occupe une place croissante dans le financement du développement.

Dans ce cadre, Wale cherche à maintenir des relations avec plusieurs partenaires afin de préserver ses marges de manœuvre diplomatiques. La souveraineté est surtout utilisée comme un levier politique, plutôt que comme une recherche d’autonomie totale.

D’ailleurs, l’élection de Wale n’a pas provoqué de réaction hostile de Pékin. Les autorités chinoises ont rapidement affiché leur volonté de poursuivre et d’approfondir leur coopération avec le nouveau gouvernement, tandis que Wale a lui-même réaffirmé son attachement au principe d’une seule Chine. Cette retenue mutuelle suggère que, à ce stade, ni Honiara ni Pékin ne souhaitent transformer la transition politique de 2026 en rupture diplomatique.

Australie–Salomon : une relation jamais rompue

En parallèle, la visite officielle de Wale en Australie s’inscrit également dans un réengagement australien plus large dans le Pacifique. Canberra a multiplié les accords bilatéraux ces dernières années : Tuvalu (Union Falepili, 2023), îles Salomon (un premier traité de sécurité en 2024), Papouasie–Nouvelle-Guinée (traité Pukpuk, 2025), Indonésie (2026), Vanuatu (projet d’accord Nakamal, 2026).

Dans cette architecture, les Îles Salomon occupent une position particulière. L’Australie conserve une influence historique, héritée notamment de la Mission régionale d’assistance aux îles Salomon (2003-2017), même si la montée en puissance de la Chine depuis 2019 a introduit une nouvelle incertitude stratégique.

La relance de la coopération policière et sécuritaire engagée dans le cadre de l’accord bilatéral conclu en 2024, dont la mise en œuvre avait été partiellement retardée sous le gouvernement Manele, illustre davantage une continuité qu’un basculement. Les liens institutionnels entre Canberra et Honiara n’ont jamais été rompus, y compris durant la période de rapprochement avec Pékin.

Pour l’Australie, l’objectif consiste désormais moins à évincer la Chine qu’à conserver une position centrale dans les domaines de la sécurité, de la formation et de la gouvernance. Pour les Salomon, l’enjeu est inverse : maintenir ouvertes plusieurs options de coopération afin d’éviter toute dépendance exclusive.

Cette logique rejoint une pratique plus large des petits États insulaires du Pacifique, souvent résumée par la formule « Amis de tous, ennemis de personne », qui vise à préserver les marges de manœuvre diplomatiques, mais également à maximiser les aides au développement dans un environnement marqué par de fortes asymétries de puissance.

Une souveraineté sous contrainte

Pour les pays occidentaux, l’accord de sécurité signé en 2022 entre la Chine et les îles Salomon a agi comme un électrochoc stratégique. Il a remis en cause l’idée d’une chasse gardée australienne dans le Pacifique insulaire et conduit à un renforcement de la présence américaine, marqué notamment par la réouverture de l’ambassade des États-Unis à Honiara en 2023 après trente ans d’absence.

Dans ce contexte, l’Union européenne a été incitée à réaffirmer une approche plus discrète, centrée sur le développement et le multilatéralisme, dans un espace de plus en plus structuré par la rivalité entre la Chine et le couple Washington–Canberra. En 2026, l’arrivée au pouvoir de Matthew Wale – principal opposant à cet accord – ne marquera vraisemblablement pas une rupture nette dans la politique étrangère des îles Salomon. Elle correspond plutôt à une configuration de pragmatisme et de dépendance, avec des contraintes internes (fragilités socio-économiques, coalitions instables) qui s’articulent avec d’intenses rivalités extérieures.

Dans un contexte de forte dépendance aux financements extérieurs et d’endettement croissant, la politique étrangère salomonaise s’apparente à un exercice d’ajustement permanent plutôt qu’à un choix stratégique souverain pleinement autonome.

Plus qu’un basculement géopolitique, l’élection de Wale en mai 2026 illustre ainsi une réalité plus large du Pacifique insulaire : celle d’États qui tentent de transformer leur position de dépendance en espace de négociation entre plusieurs puissances concurrentes. Reste une question centrale : cette concurrence accrue entre partenaires extérieurs peut-elle réellement se traduire en améliorations concrètes pour des populations confrontées quotidiennement à des vulnérabilités structurelles persistantes ?

The Conversation

Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.06.2026 à 12:49

What the failed next generation fighter jet deal means for European defence

David W. Versailles, Professor, strategic management and innovation management, co-director of the new PICchair at the Paris School of Business - research director LSB - VP EURAM Dialogue with Practitioners, European Academy of Management (EURAM); PSB Paris School of Business
The collapse of the Future Combat Air System programme led by France and Germany highlights how diverging national interests and coordination difficulties are challenging European armament cooperation.
Texte intégral (2257 mots)

A few hours before the inauguration of the Berlin ILA airshow, the German Chancellor unsurprisingly announced the end of the Future Combat Air System (FCAS). Launched by Emmanuel Macron and Angela Merkel in 2017, the program initially intended to prepare a Next Generation Fighter (NGF) aircraft, remote effectors, loyal unmanned wingmen (drones, as in unmanned combat air vehicles) and a secure digital architecture installing AI-based data fusion at the level of the (air) battlefield (the so-called “combat cloud”).

Estimated at 100 billion euros, FCAS phase 2 was frozen in December 2025, delaying the elaboration of specifications and demonstrators.

This decision was no surprise: Chancellor Merz publicly pronounced the program dead for Germany in February 2026, and in April Eric Trappier, Dassault Aviation CEO, announced that he was ending all negotiations with Airbus Defense and Space (Airbus DS) on the NGF, a key component in the FCAS program. In May, the Airbus CEO cited geopolitical disruptions as the reason the program was no longer relevant.

This announcement concludes several years of impossible compromises, industrial inconsistencies, and strategic divergences on program specifications.

Economists have long explained that difficulties in international cooperation in Defence stem from misalignment of specifications and operational requirements, overlap of industrial capabilities, and the need to ground program leadership in explicit industrial capabilities.

To list only a few, the A400M tactical transport aircraft suffered long delays because Airbus DS was struggling with technical problems (for instance, around the flight mission system). For the NH90 helicopter program, maintainability and upgradability suffered so much that Sweden gave up and opted for an American solution.

Berlin and Paris’ discrepant approaches about operational specifications are easy to illustrate in the FCAS program.

Germany was initially seeking a 30-tonne aircraft, with an operational range of 1,500 km or more, internal bays, and a low signature suited to conventional bombing.

While Spain for example, aligned with the German vision of the aircraft, France, on the other hand, always sought a polyvalent “light” aircraft capable of additional roles in nuclear deterrence and carrier landing. Berlin’s purchase of 35 F-35A JSF aircraft for the operation of the US B61 nuclear bombs, initially intended to secure Germany’s contributions to NATO shared nuclear mission, has shaped German orientations in the FCAS program.

Germany expected the FCAS specifications to complement its use of the F-35A, whereas France needs a replacement for the polyvalent Rafale F4. The F-35 purchase also shows that delivery needs diverge on replacing existing aircraft fleets in Germany and France, incidentally putting less pressure on the German side to pursue a common solution.

The FCAS industrial Meccano and the importance of the integration function

Tensions between Dassault Aviation and Airbus DS again illustrate the importance of evaluating the distribution of skillsets and capabilities among actors in the European Defence industrial base who are also potential competitors.

In Defence, international cooperation is usually defined at the political level, without considering industrial and operational realities, because the strategic intent of an alliance takes precedence over other considerations. The FCAS program initially illustrated the political commitment to greater autonomy in European defence and the joint leadership of Paris and Berlin in this endeavour.

In the FCAS program, widening the industrial parameter to Spain (in 2019) increased the number of decision centres, expanded the supply chain, and increased both coordination costs and decision-making difficulties around operational specifications and industrial capabilities. This issue has been a recurring topic in discussions of “industrial returns” in international cooperation in Defence for many decades.

The FCAS program did not avoid these traditional difficulties during its first years, before introducing the “best athlete” selection principle for tier-2 suppliers in 2019 (which led Safran Aircraft Engines to lead the engine sub-system, with MTU Aero Engines as the main partner).

In the repartition of activities for the FCAS program, Airbus DS was initially in charge of the “combat cloud” and several aspects pertaining to drones.

Dassault Aviation was officially leading the program and oversaw the NGF at the same time. However, this decision made Airbus, Dassault, and Indra equal partners and did not grant an additional voting right to the lead system integrator (LSI) piloting the program (even though they were justified for the definition of the architecture), thereby creating recurring friction. Many firms were pushed into the program supply chain to align with political decisions about international cooperation, regardless of minimising coordination costs and optimising the supply chain.

Ambiguities about leadership in managing the industrial program and integrating contributions explain the FCAS failure.

Leadership is a key success factor when the lead system integrator is clearly identified and selected for their undisputed skillset. For the very opposite reasons, this issue is also a recurring weak point in European cooperation.

Dassault Aviation has earned a solid reputation through the success of the Mirage series and the Rafale, underscoring its role as a leading system integrator since the early 1950s. In many areas, system integration competence is available within the Airbus group. However, this competence is not present across all domains covered by this major aerospace industry actor. From the outskirts of the FCAS program, and more specifically regarding activities around the NGF and the associated unmanned combat air vehicles (UCAVs), Dassault Aviation explained that the FCAS cooperation was a fool’s bargain because it amounted to a direct transfer of integration competence. Dassault refused to grant integral access to data about the aircraft architecture and expected to protect its intellectual property rights.

Room for improvement

The dispute between Dassault Aviation and Airbus DS perfectly illustrates a traditional issue in industrial organisation and knowledge management: is cooperation a tool to grow together, or a tool to learn at the expense of the “partner”? Dassault has explained that the FCAS program was genuinely training AIRBUS DS on all topics that were not yet mastered within the German Defence industrial base, at Dassault’s expense.

Military aeronautics, and most notably military jets, are one of the very few weak points in the German industrial landscape. Germany used to be part of the Eurofighter consortium, alongside the UK, Spain, and Italy, with limited responsibility in architecture design and integration. In contrast, Dassault is a major industrial player that genuinely “invented” several tools, methods, and organisational solutions to operate the integration function.

System integration requires an original skillset

The integration challenge is as much organisational as it is cognitive and technical.

Dassault owns unique expertise in digital flight control and aerodynamics, which are key to operational performance and architecture design. To perform its duties, a lead system integrator must also know “a bit” about each contributor’s respective knowledge base to manage aircraft design and architecture. The system integrator needs to be able to understand all topics challenging the definition of subsystems and architectures. It must zoom out from specificities and make global decisions. Economists emphasise the importance of steady program management and long-term continuity inside the supply chain ecosystem. This continuity fosters trusted, effective interactions relevant to aircraft design, production, and innovation management.

It would be irrelevant to claim that Dassault Aviation (together with Dassault Systems) already owns all solutions, as the FCAS program represents a case of disruptive innovation across many areas. However, it is clear that Dassault holds a unique position in Europe as the lead system integrator for complex military jets within its own (European) ecosystem because it possesses the cognitive, organisational, and technical capabilities to manage both the R&D and manufacturing phases.

It makes sense that Dassault Aviation does not want to gift such a rare skill to potential competitors. In defending their position as lead system integrator, they also protect a Europe-wide supply chain and a long history of European partnerships. Dassault’s resistance to Airbus DS is also a way to protect its own ecosystem in the value chain.

What’s next?

All traditional drivers explaining the limits of cooperation and the additional costs of cooperation were present in the FCAS program. The FCAS program did not learn from previous program failures. For all the reasons listed regarding the definitions of operational specifications, the overlap of industrial capabilities, and the justification of leadership in reference to existing skills, the failure of the program was already written in stone from the earliest stages.

It seems that Paris and Berlin are now trying to preserve the FCAS label for a set of systems, including the “combat cloud”. Research spending would be reallocated to digital areas and to drone integration. Budget already spent on the program is not wasted, as it has been used to build new capabilities useful for the future.

The German decision now prepares for more fragmented trajectories in the NGF and FCAS programs. The question of leadership in the European Defence industrial base remains a key public policy issue. This decision means that the European industrial base will probably exhibit duplicate capabilities in the future, and allocate budgets for generating new competition instead of restructuring existing capabilities.

The FCAS program failure shows that policymakers still have difficulties making decisions about lead system integrators, either because they fail to understand their originality, or because they expect to establish competition in this function. In the USA, policymakers have identified Boeing and Lockheed Martin as lead system integrators in the aerospace industry, and orient their respective specialisations with dedicated industrial programs to freeze irrelevant competition. The leadership debate between France and Germany in the FCAS program means that a significant share of the available budget will be wasted on generating new industrial competition in Europe instead of building operational capabilities.


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The Conversation

David W. Versailles ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.06.2026 à 12:20

Non, les basketteurs de la NBA ne sont ni des bêtes ni des guerriers

Audrey Portes, Assistant Professor, Montpellier Business School
Audrey Missonier, Associate professor, Montpellier Business School
Clément Dubreuil, Professeur et chercheur à KEDGE Business School, auteur d'une thèse sur la violence et le rugby, Kedge Business School
Franck Celhay, Professor, Montpellier Business School
Spurs, Wolves, Thunder, Hawks… les finales NBA 2026 battent leur plein. Derrière ces noms, une question se pose : que révèlent-ils sur notre conception du sport ?
Texte intégral (2401 mots)

Spurs, Wolves, Thunder, Hawks… les finales NBA 2026 battent leur plein. Les noms des équipes renvoient à un imaginaire qui est tout sauf neutre. Que révèlent-ils sur la conception du sport ? Quelles en sont les conséquences ?


Pour rejoindre les finales NBA 2026, les Spurs de San Antonio, portés par un Victor Wembanyama omniprésent, ont dû éliminer les Timberwolves du Minnesota, puis arracher la victoire aux Thunder d’Oklahoma City. De leur côté, les Knicks de New York ont affronté les Hawks d’Atlanta, ainsi que les Cavaliers de Cleveland.

Wolves, Cavaliers, Thunder, Hawks… en observant le nom de ces équipes, un constat s’impose : la NBA est peuplée de prédateurs, de guerriers et de forces hostiles.

Logos passés et présents des Wolves, des Thunder, des Hawks et des Cavaliers. Wikimedia

Que disent vraiment les noms des équipes NBA ?

Ce constat n’est pas anodin. Une recherche récente publiée dans European Sport Management Quarterly, menée sur les 124 franchises des quatre grandes ligues nord-américaines (MLB, NBA, NFL, NHL), révèle que 79 % des équipes professionnelles portent un nom métaphorique. Il est évident que les joueurs des Chicago Bulls ne sont pas littéralement des taureaux, pas davantage que les Golden State Warriors ne sont des guerriers.

Pourtant, ces noms ne sont pas que le produit d’un folklore sportif amusant. Ils façonnent, souvent à notre insu, la façon dont nous percevons le sport.


À lire aussi : Mascottes sportives : les clubs peuvent-ils devenir les nouveaux champions de la biodiversité ?


Un langage qui structure notre vision du monde

Pour comprendre pourquoi, il faut s’appuyer sur la théorie des métaphores conceptuelles de George Lakoff et Mark Johnson. Lakoff et Johnson montrent que les métaphores sont omniprésentes dans notre langage courant, structurent notre façon de penser et influencent nos comportements.

Ainsi, les métaphores comparant les discussions à des « joutes verbales » où les participants « attaquent » puis « défendent » leurs « positions » révèlent que nous conceptualisons le débat d’idées comme un affrontement plutôt que comme un échange bienveillant.

Les noms des équipes sportives fonctionnent de la même manière. En nommant une équipe les Predators de Nashville ou les Sharks de San José, on ne choisit pas seulement un nom accrocheur : on ancre dans l’esprit du public une représentation particulière de ce que sont les athlètes et de ce qu’est le sport.

Les athlètes comme bêtes sauvages ou guerriers

Notre recherche révèle que derrière la diversité apparente des noms, une représentation écrasante domine. Les athlètes y sont avant tout conceptualisés comme des bêtes sauvages (Bears, Tigers, Wolves, Raptors, Jaguars…) ou comme des guerriers (Warriors, Vikings, Raiders, Cavaliers…). À un niveau plus abstrait, ces métaphores convergent vers une conception commune : le sport comme combat brutal.

Qu’il s’agisse des Vipers, des Blackhawks, des Sabres ou des Titans, la grande majorité des noms d’équipes évoquent la violence, la prédation ou la guerre. Ce constat est remarquablement stable d’une ligue à l’autre, ce qui suggère que cette représentation n’est pas le reflet des spécificités de chaque sport, mais bien d’une conception culturelle du sport plus large.

Différencier sans sortir du moule : quelles solutions alternatives ?

Ce constat soulève un paradoxe intéressant du point de vue du management des marques. Si presque toutes les franchises utilisent des métaphores, comment se différencient-elles les unes des autres ?

Notre recherche identifie trois niveaux de différenciation. Au niveau le plus superficiel, des équipes, comme les Bulls, les Raptors ou les Hornets, partagent la même métaphore sous-jacente (les athlètes sont des bêtes sauvages) et ne se distinguent que par les attributs spécifiques de l’animal choisi : la puissance brute pour le taureau, la voracité du rapace, la rapidité de la guêpe. La différenciation reste marginale.

À un niveau intermédiaire, des équipes, comme les Warriors ou les Cavaliers, mobilisent une métaphore distincte pour les athlètes (ce sont des guerriers, non des animaux). Tout en conservant la même vision du sport comme combat. La différenciation est plus marquée : ces équipes évoquent la stratégie militaire, la discipline, le courage, plutôt que l’instinct animal.

C’est au troisième niveau que la différenciation devient fondamentale, parce qu’elle rompt avec la métaphore dominante du sport-combat. Quelques équipes, très minoritaires, mobilisent des univers radicalement différents. L’Utah Jazz et les St. Louis Blues (NHL) conceptualisent les athlètes comme des musiciens, tandis que les Washington Wizards ou les Orlando Magics convoquent le thème de la magie.

Une conceptualisation alternative du sport comme art est alors proposée. Ce faisant, ils communiquent une image plus valorisante des athlètes opposant des valeurs de virtuosité, de créativité et de maîtrise technique à celles de puissance brute et d’instinct primal. Une promesse de beau jeu est ainsi formulée, qui se distingue de celle de l’affrontement violent.

Niveaux de différentiation en fonction des conceptualisations sous-jacente des athlètes et du sport. Infographie des auteurs

Des noms innocents aux conséquences réelles

Au-delà de ces implications en termes de différenciation, le choix de métaphores associant le sport à un combat brutal touche également à la responsabilité sociale des franchises. Conceptualiser les athlètes comme des bêtes sauvages ou des machines de guerre porte des valeurs positives comme la combativité ou l’engagement mais dès lors que ce type de métaphores s’impose comme le modèle dominant, cela contribue à une normalisation de l’agressivité.

Pour vérifier empiriquement ce mécanisme, nous avons conduit une étude auprès de 1 140 spectateurs de basket-ball, et recueilli ce que leur évoque différents noms d’équipes métaphoriques de la NBA G-League (ligue de développement). Les résultats sont attendus mais éloquents : les noms connectés aux métaphores « bêtes sauvages » ou « guerriers » génèrent significativement plus d’associations liées à la violence, au danger et à l’agression.

À l’inverse, des noms, comme Rip City Remix ou Capital City Go-Go, liés à la musique et à l’art, suscitent des associations centrées sur la créativité, le jeu, l’amusement voire la diversité (pour les remix).

Associations d’idées générées par des noms d’équipes de la NBA G-league. Infographie des auteurs, CC BY

Ces résultats rejoignent ceux d’autres études montrant que l’exposition répétée à des systèmes de métaphores dominants contribue à normaliser des croyances ou comportements. Ici, les résultats montrent que les noms choisis participent d’une naturalisation de la violence dans le sport, un processus d’autant plus insidieux que la dimension humoristique de ces métaphores permet simultanément d’annoncer et de dédramatiser la promesse d’un spectacle violent.

Nommer autrement : une responsabilité de marque

Ces constats ont des implications pratiques directes pour les dirigeants sportifs. Le choix d’un nom d’équipe est souvent laissé à des concours de fans, une pratique répandue dans les nouvelles franchises ou à l’occasion de rebranding. Si cette démarche favorise l’engagement du public, elle tend aussi à reproduire, par mimétisme, les mêmes clichés et à perpétuer les mêmes représentations.

L’exemple des Washington Redskins (les « Peaux rouges ») illustre les risques de l’inertie. L’équipe de NFL avait dû abandonner son nom en 2020 après des décennies de protestation des communautés amérindiennes autochtones, sous la pression conjuguée des sponsors et des partenaires commerciaux. L’équipe de football s’est ainsi retrouvée sans nom pendant près de deux saisons avant d’adopter celui de Washington Commanders.

Inversement, l’équipe de NBA de Washington montre qu’il est possible de faire preuve d’initiative. L’équipe ayant décidé de changer son nom de Washington Bullets (balles) à Wizards(magiciens), dès 1997, pour éviter de diffuser des connotations violentes.

BFM 2025.

Ainsi, choisir un nom qui s’affranchit de la métaphore dominante du sport-combat n’est pas seulement un acte de différenciation stratégique, c’est aussi une forme de responsabilité sociale. Il s’agit de décider quelles valeurs une franchise souhaite incarner et diffuser, au-delà des victoires sur le terrain.

Alors que le Game 5 des finales NBA 2026 se jouera dimanche, la question mérite d’être posée : que se passerait-il si, au lieu de mettre en scène chaque soir un affrontement de prédateurs et de guerriers, certaines équipes choisissaient de raconter une autre histoire ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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