30.09.2026 à 16:13
Zona et douleurs chroniques : une nouvelle piste thérapeutique basée sur les exosomes
Texte intégral (1865 mots)

L’ESSENTIEL
Le zona peut provoquer des douleurs chroniques qui persistent des mois, voire des années.
Des exosomes, de minuscules vésicules, qui circulent dans le sang pourraient empêcher la régénération des neurones et entretenir la douleur.
Cette découverte pourrait ouvrir la voie à de nouveaux traitements contre les douleurs neuropathiques.
Le zona peut provoquer des douleurs notoirement difficiles à soulager, susceptibles de persister des mois, voire des années chez certaines personnes. Ces douleurs sont parfois si intenses qu’elles s’accompagnent d’une dégradation marquée de la qualité de vie, et peuvent entraîner une profonde détresse psychologique, voire faire émerger des pensées suicidaires.
Lorsque la douleur se prolonge au-delà de trois mois, les médecins parlent de névralgie post-zostérienne. Faute de connaître les mécanismes qui entretiennent cette douleur persistante, on se borne aujourd’hui à soulager les symptômes, avec des résultats très insuffisants, puisque moins de 50 % des patients rapportent être significativement soulagés.
De nouveaux travaux menés par mon équipe et publiés dans la revue Annals of Neurology révèlent que de minuscules vésicules circulant dans le sang, appelées exosomes, pourraient expliquer certaines des caractéristiques les plus déroutantes de cette douleur dite « neuropathique ». La découverte de ces cibles thérapeutiques potentielles pourrait mener à la mise au point de nouveaux traitements.
Quand la varicelle resurgit sous forme de zona
Le virus varicelle-zona, responsable de la varicelle, infecte plus de 90 % de la population mondiale. Dans les régions tempérées, la plupart des gens le contractent dès la petite enfance ; dans les régions tropicales, en revanche, la primo-infection survient généralement plus tard, à l’adolescence ou au début de l’âge adulte.
Après l’infection initiale, le virus entre en dormance dans les neurones qui détectent la douleur. Même les enfants vaccinés contre la varicelle hébergent le virus à l’état latent dans leurs neurones, car le vaccin contient une souche vivante atténuée - aux États-Unis, depuis 1995, les enfants sont systématiquement vaccinés (ce n’est pas le cas en France, où la vaccination contre ce virus n’est recommandée que dans certains cas - NDT).
Chez environ un tiers de la population mondiale, le virus se réactive des décennies plus tard, provoquant la redoutable et douloureuse éruption qui caractérise le zona. Soulignons que, pour des raisons encore inconnues, la fréquence du zona est en augmentation dans le monde entier.
Chez la plupart des individus, la douleur causée par le zona disparaît en deux ou trois semaines. Toutefois, 10 à 18 % des patients verront leur état évoluer vers une névralgie post-zostérienne, des mois après la disparition de l’éruption. Dans certains cas, la douleur peut durer des années, voire toute la vie.
Si toute personne ayant eu un zona est exposée au risque de névralgie post-zostérienne, ce risque augmente nettement avec l’âge.
Exosomes et neurones irrités
Les chercheurs et les cliniciens ne comprennent pas encore pleinement ce qui provoque la névralgie post-zostérienne. Chez les patients qui en sont atteints, l’éruption a disparu et la peau semble normale ; pourtant, les biopsies cutanées révèlent une raréfaction inexpliquée des fibres nerveuses sensitives dans les zones douloureuses.
Paradoxalement, cette diminution du nombre de fibres nerveuses dans la peau peut, chez de nombreux patients, exacerber la douleur. On ignore ce qui empêche ces fibres de se réparer une fois l’infection guérie.
Des chercheurs ont avancé l’hypothèse qu’une réplication virale continue ou intermittente au sein des neurones sensitifs les endommagerait, voire les tuerait. Et ce, des mois après la réactivation du virus. Pourtant, l’administration d’un traitement qui bloque la réplication virale ne permet ni de prévenir ni d’atténuer de façon fiable la névralgie post-zostérienne.
Pour cette raison, certains neurovirologues, dont je fais partie, s’intéressent à d’autres facteurs, non infectieux, susceptibles de contribuer à cette affection.
Dans des travaux récemment publiés, j’ai étudié, avec mes collaborateurs, le rôle que pourraient jouer les exosomes dans l’apparition de la névralgie post-zostérienne. Ce type de particule microscopique, qui circule dans le sang, est libéré par toutes les cellules de l’organisme.
Les exosomes acheminent d’une cellule à l’autre une cargaison bioactive : constituée par exemple de protéines ou d’acides nucléiques, elle est capable de modifier le comportement d’une cellule réceptrice ou certains de ses processus. Ce mécanisme permet aux cellules de communiquer entre elles, et se révèle indispensable au bon fonctionnement de l’organisme.
À lire aussi : Les exosomes : au-delà des allégations de l’industrie cosmétique, un potentiel médical bien réel
Au sein de mon laboratoire, nous avions déjà découvert que les exosomes présents dans le sang de patients atteints d’un zona en phase éruptive pouvaient accroître l’inflammation et le risque d’accident vasculaire cérébral. Nous avons donc supposé que les exosomes circulant dans le sang des patients souffrant de névralgie post-zostérienne pouvaient, eux aussi, contribuer à l’intensité de leur douleur.
Mon équipe et moi avons isolé les exosomes présents dans le sang de sept patients atteints de névralgie post-zostérienne et les avons comparés à ceux de sept patients qui n’en souffraient pas. Les exosomes des premiers contenaient des concentrations significativement plus élevées de protéines connues pour freiner la croissance des neurones.
Fallait-il conclure de cette observation que les patients atteints de névralgie post-zostérienne ont dans le sang des particules qui empêchent leurs neurones sensitifs impliqués dans la douleur de se régénérer complètement ?
Pour vérifier cette hypothèse, nous avons exposé des neurones sensitifs humains, cultivés en boîte de Petri, à des exosomes isolés du sang de personnes atteintes ou non de névralgie post-zostérienne. Grâce à des technologies d’imagerie de cellules vivantes, nous avons suivi et mesuré la capacité de ces neurones à faire croître leurs extensions et à interagir les uns avec les autres. Comme nous le soupçonnions, la croissance des neurones exposés aux exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne s’est avérée fortement entravée, et les cellules nerveuses concernées se sont révélées incapables de former un réseau solide avec leurs voisines. À l’inverse, nous n’avons détecté aucune perturbation du fonctionnement des neurones exposés aux exosomes provenant de personnes indemnes.
L’analyse de l’activité des gènes des neurones sensitifs impliqués dans la douleur exposés à des exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne a révélé que ces cellules subissent des modifications qui empêchent la formation de structures appelées « cônes de croissance », lesquelles sont indispensables à la croissance et à la réparation des neurones. Nous avons par ailleurs découvert que ces exosomes maintiennent les neurones de la douleur dans un état d’hyperactivité qui les rend hypersensibles aux signaux douloureux.
Quel avenir pour le traitement des neuropathies ?
Nos résultats suggèrent que l’on pourrait mettre au point des traitements plus efficaces contre la névralgie post-zostérienne en s’attaquant à la cause profonde de l’irritation des nerfs sensitifs et de l’échec de leur régénération, dont découle la douleur.
En outre, nous pensons que ce phénomène n’est pas propre à la névralgie post-zostérienne. Il pourrait fort bien concerner aussi d’autres neuropathies douloureuses, comme la neuropathie diabétique, qui est également liée à un défaut de régénération nerveuse.
Actuellement, mon équipe est procède à des prélèvements répétés d’échantillons sanguins, sur une période pouvant s’étendre jusqu’à un an, chez des patients atteints de zona développant une névralgie post-zostérienne, ainsi que chez des patients dont le zona guérit sans douleur résiduelle. La comparaison entre les contenus des deux types d’exosomes sera cruciale pour identifier précisément la nature de la cargaison contribuant au développement de cette douloureuse et invalidante affection chronique.
Andrew Bubak reçoit des financements des National Institutes of Health.
30.09.2026 à 16:12
Le cercle familial, terrain structurel des violences sexuelles contre les enfants et les adolescents
Texte intégral (1786 mots)
L’ESSENTIEL
La loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, examinée à l’Assemblée nationale à compter du 1er octobre, ambitionne notamment de mieux protéger les mineurs.
Plus de la moitié des violences sexuelles déclarées par les femmes et les deux tiers de celles déclarées par les hommes se produisent ou débutent avant 18 ans.
Le cercle familial – membres et proches de la famille – constitue un espace structurel de survenue des violences sur les enfants et les adolescents.
Une proposition de loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles va être examinée à l’Assemblée nationale, quelques mois après près l’affaire Lyhanna et la médiatisation du scandale du périscolaire à Paris, qui ont à nouveau posé la question de l’ampleur des violences sexuelles exercées sur les enfants et adolescents.
Car les violences sexuelles se concentrent sur les personnes mineures : plus de la moitié de celles déclarées par les femmes et les deux tiers de celles déclarées par les hommes se produisent ou débutent avant 18 ans.
Dans quel cadre ces violences s’exercent-elles ? Cet article dresse un état des lieux s’appuyant sur l’enquête nationale sur les violences sexuelles conduite par l’Inserm en 2021, demandée et financée par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’église catholique (Ciase). Elle s’est déroulée du 25 novembre 2020 au 28 janvier 2021 auprès de 28 010 personnes âgées de plus de 18 ans, représentatives de la population générale. Elle a porté sur toutes les violences sexuelles subies avant 18 ans, quelle que soit la sphère sociale concernée (famille, église, école, etc.). « Dans cette enquête, on parle d’abus sexuel lorsqu’une personne impose à une autre un acte à caractère sexuel. Cela inclut les viols, les tentatives de viol et les attouchements sans consentement », était-il précisé aux participantes et participants.
L’un des enseignements confirmé statistiquement par cette recherche est que l’entourage familial est un espace majeur de survenue des violences, ce que montrent aussi les travaux de recherche sur l’inceste, qui font de celui-ci un terrain structurel de ces violences, à rebours des représentations dominantes sur la pédocriminalité, qui associent un auteur inconnu de la victime à des violences sexuelles.
Violences sexuelles dans l’enfance et l’adolescence : une affaire de genre, mais pas de milieu social
Les femmes sont beaucoup plus exposées que les hommes aux violences sexuelles au cours de leur vie : ainsi 29,8 % d’entre elles l’ont été contre 8,7 % des hommes, selon l’enquête Contexte des sexualités en France de 2023.
Les hommes sont plus exposés pendant leur enfance et leur adolescence qu’à l’âge adulte, en raison de leur position dominée dans les rapports d’âge à cette période de leur vie. Néanmoins, les femmes rapportent plus souvent que les hommes avoir subi des violences sexuelles avant 18 ans (13,0 % d’entre elles contre 5,5 % des hommes).
À lire aussi : Violences sexuelles familiales : la triste réalité des données
En outre, les personnes les plus jeunes interrogées dans l’enquête relatent davantage avoir subi des violences sexuelles, ce qui traduit une meilleure prise en compte de la parole au fil des dernières décennies plus qu’une augmentation des actes de violences dans le temps.
Autre point à relever : les violences sexuelles contre les enfants et les adolescents concernent tous les milieux sociaux. Enfants d’employés, d’ouvriers ou de cadres sont exposés dans les mêmes proportions durant leur enfance et leur adolescence. Ainsi, les femmes dont le père était cadre supérieur sont 13,4 % à rapporter de telles violences et les femmes dont le père était ouvrier 12,2 % (5,8 % et 5,1 % pour les hommes).
Le cercle familial, espace majeur de survenue des violences
Les violences sexuelles avant 18 ans recouvrent des situations très hétérogènes selon le type d’auteurs. Malgré la diversité des agresseurs, et comme pour toutes les violences sexuelles, ce sont quasi exclusivement des hommes (plus de 9 fois sur 10) qui les exercent.
Les travaux sur les violences sexuelles commises sur les enfants et les adolescents distinguent, parmi les auteurs, les violences commises par des personnes appartenant au cercle familial en distinguant les violences intrafamiliales (commises par un membre de la famille) des violences parafamiliales (commises par un proche de la famille).
Les violences sexuelles commises au sein de la famille et de l’entourage ont en commun d’articuler des rapports de domination entre les âges (l’agresseur est dans la grande majorité des cas plus âgé), entre les générations (l’agresseur appartient à une génération antérieure à l’exception des violences perpétrées par un membre de la fratrie ou un cousin) et très souvent entre les sexes (les agresseurs sont très majoritairement des hommes).
Comme montré dans d’autres travaux – par exemple, ici et ici –, le cercle familial constitue d’après l’enquête Inserm de 2021 un espace majeur de survenue des violences sur les enfants et les adolescents : 4,6 % des
femmes et 1,2 % des hommes interrogés rapportent des violences incestueuses avant l’âge de 18 ans. Les violences contre les enfants et adolescents sont également le fait des amis de la famille, comme le rapportent 2,2 % des femmes et 0,7 % des hommes. Ainsi, les violences sexuelles intra et parafamiliales sont rapportées au total par 6,8 % des femmes et 1,9 % des hommes.
Plus précisément, parmi les personnes déclarant avoir subi des violences sexuelles avant 18 ans, 35,7 % des femmes et 21,6 % des hommes déclarent que ces violences ont été le fait d’un membre de la famille. Et 17,1 % des femmes et 12,5 % des hommes déclarent que ces violences ont été le fait des amis de la famille.
Les violences intra et parafamiliales représentent donc un total de 52,8 % des violences sexuelles subies par les filles et 34,1 % des violences subies par les garçons, en faisant un espace majeur de survenue des violences sexuelles.
Les violences para et intra-familiales commencent très jeunes et durent longtemps
Parler de violences sexuelles sur personnes mineures contribue à masquer ce dont il s’agit. En effet, près de 40 % de celles survenues avant 18 ans ont lieu avant l’âge de onze ans – on parle donc, pour une partie importante des cas, de violences sexuelles commises contre des enfants.
À cet égard, les personnes qui déclarent avoir été agressées sexuellement par un membre ou un ami de leur famille l’ont été plus jeunes que les autres : plus de la moitié d’entre elles avaient alors moins de onze ans.
En outre, les violences sont plus souvent répétées sur plusieurs années quand il s’agit d’un membre de la famille, et dans une moindre mesure quand il s’agit d’un ami de la famille, par rapport aux autres situations pour lesquelles il s’agit plus souvent d’un événement unique, en particulier pour les femmes.
Des agressions dont on parle peu hors de l’entourage proche
Plus de la moitié des femmes (51,4 %) et 39 % des hommes concernés par des violences sexuelles durant leur minorité déclarent en avoir déjà parlé. Plus les personnes enquêtées sont jeunes, plus elles déclarent avoir abordé le sujet, ce qui montre que l’on se confie davantage au fil de générations.
Parmi celles qui disent n’en avoir jamais parlé, certaines ont pu essayer de le faire, face à une situation perçue comme anormale, sans susciter de réactions dans l’entourage, comme le montrent les travaux de l’anthropologue Dorothée Dussy dans son ouvrage sur l’inceste le Berceau des dominations.
Lorsque les personnes agressées sexuellement dans l’enfance en ont parlé, elles se sont tournées le plus souvent vers leurs proches : 21,1 % des femmes et 12,9 % des hommes s’en sont ouverts à leurs parents, 17,5 % des femmes et 12,5 % des hommes à leur partenaire, 17,2 % des femmes et 10,3 % des hommes à un ou une amie.
Peu se sont tournées vers des professionnels de la santé (13,8 % des femmes et 11,7 % des hommes) ou des professionnels de la police ou de la justice (7,9 % des femmes et 7,4 % des hommes).
Ces résultats rejoignent, là encore, les analyses de Dorothée Dussy, qui montrent que les personnes qui ont vécu un inceste ont été souvent découragées d’en parler en dehors du cercle familial.
S’il est indispensable de favoriser à la fois la parole et l’écoute concernant les violences sexuelles commises sur des enfants et des adolescents, il est également nécessaire de permettre aux enfants de se confier à d’autres personnes que celles composant leur entourage familial. Les professionnelles et professionnels de l’éducation pourraient avoir un rôle majeur à jouer, l’école étant la seule instance de socialisation avec laquelle tous les enfants sont en contact.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
30.09.2026 à 16:11
Législatives au Maroc : recomposition politique ou simple changement de couleurs ?
Texte intégral (1446 mots)
L’ESSENTIEL
Les principaux partis du pays sont arrivés en tête aux législatives du 23 septembre, mais dans un ordre différent de celui enregistré à l’issue du scrutin précédent en 2021.
Avec seulement 38,02 % de participation, le scrutin souligne le décalage entre une jeunesse mobilisée sur les enjeux sociaux et sa faible représentation dans les urnes.
Le vrai enjeu est désormais celui de la recomposition : va-t-on assister à un changement durable des rapports de force ou à une simple redistribution des sièges et des réseaux au sein du même espace politique ?
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle configuration de la Chambre des représentants. Selon les résultats annoncés par le ministère de l’Intérieur, sur les 395 sièges que compte la Chambre, le Parti authenticité et modernité (PAM, libéral-conservateur) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre-droit, 66 sièges) et l’Istiqlal (nationaliste, 65 sièges). Ces trois formations étaient réunies dans la coalition gouvernementale sortante. Le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste conservatrice qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021, obtient 54 sièges.
À première vue, la donne a changé : aux législatives précédentes, en 2021, c’est le RNI qui était arrivé en tête, avec 102 sièges (contre 87 au PAM et 81 à l’Istiqlal), et son chef, Aziz Akhannouch, avait été nommé premier ministre. Cette fois, le PAM passe donc devant le RNI, tandis que le PJD, qui avait fortement reculé en 2021, n’obtenant alors que 4 sièges, effectue un retour surprenant.
Mais cette lecture arithmétique ne suffit pas. Car une question demeure : sommes-nous face à une véritable recomposition politique ou plutôt face à un simple « changement de couleurs » au sein d’un même espace politique ? Une recomposition politique suppose une transformation durable des rapports de force, des réseaux, des élites et des modes de mobilisation ; un changement de couleurs peut, à l’inverse, modifier la répartition des sièges et des étiquettes sans nécessairement bouleverser les structures qui organisent la compétition politique.
Une jeunesse mobilisée mais politiquement éloignée : le défi de la représentation
Avant d’examiner la nouvelle carte politique, un autre chiffre doit être pris en compte : 38,02 % de participation. Ce taux est nettement inférieur à celui de 2021, qui dépassait 50 %. Il serait cependant réducteur de considérer l’abstention comme une explication en soi. Elle peut traduire des phénomènes différents : défiance envers les partis, sentiment d’inefficacité du vote, individualisme, crise du système politique, contexte économique et social…
La mobilisation de la « Gen Z212 » en 2025 avait déjà mis au jour des revendications portant sur la santé, l’éducation, l’emploi, les conditions de vie et la responsabilité politique.
Les 18-24 ans ne représentent d’ailleurs que 4 % des inscrits sur les listes électorales, alors qu’ils constituent une part beaucoup plus importante de la population. Le problème est donc plus profond qu’une simple question de participation. Il concerne la capacité des partis à transformer une demande sociale exprimée parfois dans la rue en une représentation politique institutionnelle.
De partenaires gouvernementaux à concurrents électoraux : que devient le bilan commun ?
Le RNI et le PAM ont été présentés comme deux pôles majeurs de la compétition. Pourtant, ils appartenaient tous deux à la même majorité sortante. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont identiques. Ils ont leurs histoires, leurs organisations et leurs cultures politiques propres : le RNI, fondé en 1978 par Ahmed Osman, est un parti de centre-droit, libéral. Son ADN est entrepreneurial : priorité au climat des affaires, à l’investissement privé et à la protection du pouvoir d’achat. Il a structuré son programme 2026-2031 autour du slogan « Dignité et opportunités pour tous ». Le PAM, créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, est généralement considéré « très proche du Palais ». Il se revendique de centre gauche, social-libéral, moderniste et royaliste. Il a siégé dans l’opposition de 2011 à 2021 avant d’entrer au gouvernement. Son programme de 2026 s’articule autour de 5 pactes (pouvoir d’achat, jeunesse, citoyenneté, sécurité, croissance durable) avec l’objectif de créer un million d’emplois.
Leur participation commune au gouvernement impose de regarder leur confrontation autrement. Jusqu’où la différenciation électorale peut-elle aller lorsque les formations qui s’affrontent ont participé à la même action gouvernementale ?
Une campagne est toujours une forme de mise en scène. En 2026, cette mise en scène a particulièrement insisté sur l’affrontement RNI-PAM. L’arrivée de Fouzi Lekjaâ au PAM, le 25 juillet 2026, en a constitué l’épisode le plus visible. Le responsable, jusque-là présenté comme un technocrate et figure majeure du football marocain (président de la fédération marocaine de football depuis 2014), est devenu un acteur partisan de premier plan. Son entrée en politique peut être replacée dans une dynamique plus large de circulation des élites entre l’administration, les institutions publiques, les secteurs économiques, le sport et les partis.
Cette mobilité rejoint un phénomène ancien : le poids des notabilités. Le notable n’est pas nécessairement une figure traditionnelle. Il peut être entrepreneur, élu local, professionnel libéral ou personnalité connue dans son territoire. Ce qui compte est sa capacité à transformer différentes ressources en capacité de mobilisation. Lorsqu’un élu change de parti, la couleur de la circonscription peut changer sans que disparaissent les réseaux qui ont permis son implantation.
La science politique parle de « transhumance politique », un phénomène qui peut prendre différentes formes : changement d’allégeance, ralliement ou recherche d’une nouvelle investiture. Le qualifier simplement d’opportunisme relève du jugement moral. Analytiquement, ces mouvements répondent à des logiques plus structurelles : stratégies de repositionnement individuel, recompositions des rapports de force locaux, ou recherche d’un meilleur accès aux ressources.
Changer de couleur ou changer de politique ?
L’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir qui a remporté la première place que de déterminer ce que cette configuration est susceptible de transformer.
Les élections ont plus ou moins modifié la carte parlementaire. Ces évolutions constituent bien une forme de recomposition. Mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une transformation profonde. Comment seront redistribuées les responsabilités ? Les acteurs du gouvernement précédent, par définition co-responsables de son bilan, pourront-ils se présenter comme les correcteurs de politiques auxquelles ils ont eux-mêmes participé ? Surtout, les citoyens percevront-ils une différence concrète dans leur quotidien ?
La véritable portée du scrutin devra être observée dans les pratiques de l’État et des collectivités : la répartition des ressources, l’exercice des compétences territoriales et la capacité des politiques publiques à réduire les disparités spatiales. La recomposition électorale n’acquiert une portée durable que lorsqu’elle se traduit par des changements dans la production de l’action publique.
Les couleurs parlementaires ont changé. Reste à savoir si les pratiques de gouvernement changeront avec elles.
Salima Salhi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.