23.09.2026 à 15:38
L’e-sport, une activité qui met le corps et l’esprit à rude épreuve
Texte intégral (2906 mots)

L’ESSENTIEL
Pratiqué à haut niveau, l’e-sport peut causer des blessures physiques importantes, mais aussi des souffrances psychologiques..
À mesure que de nouvelles études sur les blessures liées à l’e-sport ont été publiées, de nouvelles stratégies de traitement et de prévention ont vu le jour, calquées sur celles des sportifs de haut niveau.
Le traitement et la prévention des blessures pourraient être améliorés en considérant plutôt les compétiteurs d’e-sport comme des musiciens et des danseurs que comme des footballeurs ou des basketteurs.
Le joueur chinois d’e-sport Jian « Uzi » Zi-hao était bien plus qu’une simple star de League of Legends : il était si talentueux que son équipe avait articulé toute sa stratégie autour de ses capacités, concentrant ses ressources sur lui et un autre coéquipier, Shi « Ming » Sen-Ming, afin que ce duo puisse mener l’équipe à la victoire. Au cours de sa carrière, il a remporté plus de 500 000 dollars américains (plus de 438 000 euros) en prix de tournois.
Et pourtant, en 2020, Jian a annoncé sa retraite, sa carrière légendaire ayant été interrompue par des blessures chroniques au poignet et au bras. Il avait 25 ans.
Les jeux vidéo ont la réputation de clouer les gens au canapé. Mais pour ceux qui affrontent les meilleurs joueurs du monde, le jeu peut s’avérer étonnamment éprouvant, tant sur le plan physique que mental.
La pression liée à la « montée dans le classement »
Les meilleurs joueurs d’e-sport ont souvent des emplois du temps très chargés. On attend d’eux qu’ils s’entraînent régulièrement, participent à des matchs d’entraînement et disputent des rencontres officielles. Même au niveau amateur, les joueurs d’e-sport évoquent le poids psychologique de leur discipline : jouer plusieurs heures par jour, tous les jours, pour perfectionner leurs compétences afin de pouvoir « grimper les échelons ».
Une étude de 2021 menée auprès de joueurs d’e-sport portugais a révélé que 37 % d’entre eux souffraient d’anxiété et de dépression, et que 45 % souffraient de troubles du sommeil. Les blessures physiques les plus courantes dans l’e-sport sont généralement des problèmes oculaires et des troubles musculo-squelettiques.
Une exposition prolongée aux écrans entraîne de nombreux types de troubles de la vision chez les gamers, allant de la fatigue oculaire, plus courante, à une diminution de la capacité de concentration. De plus, la lumière émise par les écrans semble contribuer aux troubles du sommeil en perturbant la sécrétion de mélatonine, l’hormone qui aide à réguler le cycle veille-sommeil.
De nombreux joueurs d’e-sport – professionnels ou non – sont également confrontés à des douleurs aux mains et aux poignets ; le fait d’appuyer de manière répétitive sur les boutons provoque des blessures telles que le syndrome du canal carpien, des tendinites et le « pouce du joueur », qui résulte d’une surutilisation ou d’une irritation des tendons autour du pouce et du poignet. Bon nombre des blessures liées à la surutilisation observées chez les joueurs de jeux vidéo sont également familières aux ouvriers travaillant à la chaîne, dont le travail peut impliquer des mouvements tout aussi répétitifs.
Viennent ensuite les blessures au dos. Les joueurs peuvent rester assis pendant trois heures ou plus sans faire de pause, et cette position assise prolongée peut avoir des répercussions sur le bas du dos et la colonne vertébrale.
Le caractère sédentaire de l’e-sport a également conduit à une blessure moins connue – parfois mortelle – appelée thrombose veineuse profonde : un caillot sanguin, souvent dans la jambe, qui peut mettre la vie en danger s’il se déplace vers les poumons. En 2011, le joueur britannique Chris Staniforth – qui jouait parfois jusqu’à 12 heures d’affilée – est décédé des suites de cette affection.
Mesures préventives
À mesure que de nouvelles études sur les blessures liées à l’e-sport ont été publiées, de nouvelles stratégies de traitement et de prévention ont vu le jour.
Les meilleures équipes d’e-sport comptent désormais parmi leur personnel des kinésithérapeutes, des psychologues de la performance, des préparateurs physiques et même des masseurs-kinésithérapeutes au sein de leur équipe afin d’optimiser les performances et la récupération de leurs joueurs.
Les équipes intègrent souvent des activités physiques en groupe afin de renforcer la cohésion entre les joueurs et de réduire le risque de blessures. Pendant la compétition, un bon positionnement de la colonne vertébrale et des membres est devenu une stratégie essentielle de prévention des blessures. Par exemple, choisir une chaise qui favorise une posture droite peut réduire la douleur et le risque de blessure, en particulier lorsque les joueurs associent l’ergonomie à un programme d’exercices axé sur la force fonctionnelle, la mobilité et les étirements des membres supérieurs.
Regard vers la scène
Lorsque l’e-sport a commencé à gagner en popularité auprès du grand public dans les années 1990 et au début des années 2000, ses défenseurs étaient impatients d’établir des comparaisons avec les sports traditionnels et les compétitions athlétiques. Ces parallèles ont contribué à asseoir la légitimité de l’e-sport et ont offert aux non-joueurs un cadre familier pour comprendre la compétition.
À mesure que l’e-sport est devenu un secteur très lucratif et un parcours professionnel lucratif, les joueurs et les équipes ont mis en place tout un réseau de personnel d’encadrement – entraîneurs, coachs et thérapeutes – à l’image de la structure des sports professionnels. Dans cette optique, de nombreuses recherches sur les blessures en e-sport se sont inspirées des méthodes d’entraînement des sports traditionnels.
Cependant, en tant que chercheuse en sciences de l’activité physique, je pense que les stratégies de traitement et de prévention des blessures pourraient être encore améliorées en considérant les compétiteurs d’e-sport davantage comme des musiciens et des danseurs que comme des footballeurs ou des basketteurs.
La recherche sur l’optimisation des performances et les blessures chez les artistes professionnels existe depuis des siècles, et je pense qu’elle représente une ressource précieuse et inexploitée. En effet, les contraintes physiques et mentales subies lors d’une prestation musicale présentent de nombreux points communs avec les compétitions d’e-sport : de longues périodes en position assise ; des mouvements de mains précis et minutieux ; et une prestation qui se déroule sans les conseils en temps réel d’un entraîneur.
Par exemple, des recherches en biomécanique ont mis en évidence des schémas similaires de fatigue musculaire de l’avant-bras chez les joueurs d’e-sport et les pianistes. Cependant, aucune étude n’a à ce jour directement comparé ces deux groupes.
Et que se passerait-il si l’intérêt porté à l’hypermobilité articulaire ou à la taille des mains chez les artistes de scène s’appliquait aux populations d’e-sportifs ? Les exercices d’échauffement populaires pour le piano pourraient-ils être efficaces pour les e-sportifs qui utilisent un clavier ?
Même les recherches sur des sports comme la course automobile pourraient offrir des informations précieuses. Comme pour les gamers, beaucoup de gens sous-estiment à quel point la course automobile peut être exigeante physiquement – et, oui, cela inclut le fait de rester assis pendant de longues périodes.
Les techniques de prévention et de rééducation ne cessent de s’améliorer. Même Jian, le joueur qui avait pris sa retraite en 2020, est revenu jouer pendant quelques « splits », ou saisons partielles, en 2022 et 2023.
En juillet 2023, la star de League of Legends Lee « Faker » Sang-hyeok a été relégué sur le banc en raison d’un syndrome du tunnel cubital, une blessure résultant d’une sollicitation excessive du bras et de la main.
Grâce à un programme de traitement comprenant notamment une modification de sa posture de jeu et une kinésithérapie intensive, Lee a pu reprendre la compétition à peine un mois plus tard. Il a ensuite remporté trois championnats du monde consécutifs, son équipe d’encadrement l’aidant à prévenir toute récidive de la blessure tout au long de chaque saison.
Grâce à sa rééducation, les fans de Lee pourront le suivre dans sa quête d’un quatrième titre de champion du monde de League of Legends, dont le coup d’envoi sera donné en octobre 2026 aux États-Unis.
Sienna Cinti a contribué à la recherche et à la rédaction de cet article.
Erica D. Henn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.09.2026 à 12:16
Which spiritual and political issues will be the focus of Pope Leo XIV’s visit to France?
Texte intégral (2051 mots)
KEY TAKEAWAYS
The Catholic Church of France will welcome Pope Leo XIV from September 25 to 28 2026.
The Pope will address young people at the Stade de France, thus following in the footsteps of his predecessor John Paul II in 1980.
This trip will provide the Pope with an opportunity to speak on artificial intelligence, and pay tribute to social Catholicism and the legacy of Robert Schuman, a leading figure in European and Christian democracy.
Pope Leo XIV is due to visit France from September 25 to 28. The planned tour itinerary for the papal visit – which has been the subject of prior consultation – and the main topics expected to be discussed are significant from both a political and a religious standpoint.
This is an “apostolic journey”, not a “state visit”: it is first and foremost as the head of the Catholic Church, the successor to the Prince of the Apostles, that the Pope is coming to France to meet with members of the Catholic community. Admittedly, he is also a head of state – of Vatican City – and, as such, he will be received by French president Emmanuel Macron and several other political leaders : his visit therefore also has an official dimension.
Leo XIV’s interest in France may stem from his personal history, as his paternal grandmother was from Le Havre and his father took part in the landings in Normandy and Provence. Like all popes up to Benedict XVI, and unlike his predecessor Francis, he speaks French, one of the Vatican’s official languages, and had visited France even before his pontificate.
But broader considerations must also be taken into account. The timing is favourable, with a papal visit taking place well in advance of the campaign for the presidential election, as was the case with John Paul II’s first trip to France, in June 1980. This should make it possible, if not to prevent, then at least to limit attempts to exploit the visit for political gain, particularly by candidates hoping to win the Catholic vote.
Reaching out to young people of France
For Leo XIV, the youth debate is primarily religious. France was once regarded as “the Eldest Daughter of the Church’, according to a popular adage hailing back to the late 19th century. In this respect French Catholicism undoubtedly exerted a significant influence through its pastoral, liturgical and intellectual initiatives that were rolled out from the 1930s up until the 1960s. Admittedly, for over half a century, the Catholic Church has been experiencing a collapse, which Pope Francis implicitly criticised it for, considering Europe to be "a little weary” : this might explain his decision not to visit France as such, even though he had been there on three occasions (visiting Strasbourg, Marseille and Corsica).
But Pope Leo XIV sees things differently. On May 28 2025, three weeks after his election, he wrote to the bishops of France to mark the centenary of the canonisation of three of his compatriots, Jean Eudes, Thérèse of Lisieux and Jean-Marie Vianney, in the hope that this anniversary might inspire “a new missionary zeal”. This reflects the Pope’s view of the importance of France’s spiritual heritage.
Despite the difficulties facing the Church in France and the crisis triggered by the sexual abuse scandals, the threefold increase in the number of adult baptisms points to a relative resurgence of Catholicism since 2022. The reasons behind this development, which appears to run counter to the trend observed until then, and despite its limitations – the number of these adult baptisms does not offset the decline in the number of infant baptisms – are raising questions as far afield as Rome. The catechumens are mainly young people, aged between 18 and 40.
This section of the population remains a pastoral priority for the popes. John Paul II launched the World Youth Days (WYD) and, during his travels, would meet with young people, as he did in 1980 at the Parc des Princes stadium. Leo XIV is upholding this tradition by organising a vigil at the Stade de France, where 80,000 people are expected (50,000 congregated there in 1980).
Addressing the challenges of AI
The shrine at Lourdes is another symbol of the vitality and influence of Catholicism in France, even though visitor numbers to the spiritual destination are tending to fall slightly. The Pope visited the site while he was still a seminarian.
The Pope intends to honour this major place of pilgrimage by meeting with the sick – whose care is one of the sanctuary’s defining features – and with victims of sexual violence. With foreigners representing 60 % of visitors, Lourdes lies at the crossroads of the national and international dimensions that characterise the Pope’s journey.
The speech he will deliver at Unesco is primarily part of this global perspective. No Pope has spoken from this platform since John Paul II in 1980. Benedict XVI addressed ‘the world of culture’ at the Collège des Bernardins in 2008. Accepting an invitation from the Director-General of Unesco, Pope Leo XIV will speak there about the challenges associated with the use of artificial intelligence, particularly in the fields of education, information and artistic creation.
This statement echoes his first and recent encyclical letter, Magnifica Humanitas, “on the protection of the human person in the age of AI”. In this regard, the Pope and Unesco share the same cultural concerns.
Paying tribute to Robert Schuman, a leading figure of Europe and Christian democracy
The Pope’s stop in Metz, with its focus on Europe, is another aspect of the papal visit bearing an international dimension. Popes John Paul II, in 1988, and Francis, in 2014, had delivered speeches to MEPs in Strasbourg, within an institutional setting.
Pope Leo XIV opted for a symbolic visit to the Moselle Prefecture. This department, neighbouring Belgium and bordering two countries, was tossed back and forth between France and Germany from 1870 to 1945, through a series of wars, before being dubbed the “crossroads of Europe”.
But it is first and foremost to Robert Schuman that the Pope, who shares the same first name, intends to pay tribute. The politician, one of the “Fathers of Europe”, is buried in Scy-Chazelles, near Metz, where he lived for many years. A process for his beatification is underway, and Pope Francis has recognised him as “venerable”. A member of the Popular Republican Movement, Robert Schuman was associated with Christian democracy.
This movement stemmed from social Catholicism, which Leo XIII (1878–1903) promoted in his encyclical Rerum Novarum (1891). However, at that time, the Pope envisaged it solely as “beneficial Christian action amongst the people” (encyclical Graves de Communi, 1901). Having become a genuine political movement, Christian democracy has continued to draw on the principles of social Catholicism (subsidiarity, solidarity, participation), the legacy of which Pope Leo XIV, through his choice of name, embodies.
Konrad Adenauer and Alcide De Gasperi came from this background, as did Schuman. It was they who began to build Europe with the European Coal and Steel Community (ECSC). The aim was to reconcile the former belligerents by drawing on shared interests. Peace is therefore at the heart of the European project.
Pope Leo XIV’s planned address at the Robert Schuman Centre, following an interfaith meeting, will, in fact, be entitled “At the roots of Europe for peace and unity”.
During the Pope’s visit to France, peace, Europe and the implications of AI for human dignity may well be the most political and international aspects of the trip, while developments in French Catholicism and youth issues bear more directly religious significance. However, these various aspects are complementary in the Holy See’s vision to encourage Catholics – and young people in particular – to become involved in building a world of peace and promoting human dignity.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.09.2026 à 12:01
Comment soignait-on la gueule de bois autrefois ? Du chou aux poumons de chèvre
Texte intégral (3137 mots)

L’ESSENTIEL
Depuis l’Antiquité, l’ivresse oscille entre quête de transcendance et condamnation morale.
Les anciens remèdes contre la gueule de bois misaient surtout sur la prévention, la marche et le sommeil.
Aucun traitement moderne n’a encore prouvé de manière fiable son efficacité.
Quiconque s’est déjà réveillé avec la gueule de bois en connaît les effets physiques et psychologiques : maux de tête, nausées, dégoût de soi, regrets, voire une certaine honte face au comportement désinhibé qui a accompagné l’ivresse.
À l’ère des smartphones, la honte suscitée par le souvenir embrumé de ses agissements de la veille est forcément plus vive encore lorsque des photos restent en ligne pour toujours, exposées au regard et au jugement de tous. Le vieil adage selon lequel le meilleur remède contre la gueule de bois consiste à ne pas trop boire la veille n’est guère utile à ceux qui en souffrent.
La consommation excessive d’alcool s’inscrit dans une longue tradition culturelle. Dans le Banquet, de Platon (vers 385-370 avant notre ère), qui relate une soirée arrosée au cours de laquelle les convives débattent de la nature de l’amour, l’ivresse tapageuse d’Alcibiade, arrivé sans y être invité, contraste avec la capacité de Socrate à boire avec excès tout en restant maître de lui-même et sans souffrir de la gueule de bois.
Les fidèles de Dionysos, dieu grec du vin, prônaient quant à eux l’ivresse comme moyen d’atteindre un état de transcendance. Ainsi, dans un recueil d’hymnes de la Grèce antique adressés à différentes divinités et attribués au poète mythique Orphée, l’Hymne orphique 29 invoque Dionysos pour qu’il accorde au fidèle « sa bienveillance ».
Les Grecs et les Romains considéraient qu’il était dangereux et barbare de boire du vin non coupé d’eau. L’historien antique Hérodote rapporte que Cléomène Ier, roi de Sparte, serait devenu fou après avoir bu du vin pur avec des Scythes, ces redoutables tribus nomades de guerriers réputés sauvages, originaires de l’ancienne Sibérie.
Dans la Bible, Noé s’enivre avec le vin de la vigne qu’il a plantée après avoir été épargné par le Déluge. Son fils Cham le découvre étendu dans sa tente, plongé dans une stupeur alcoolique, et s’empresse d’en informer ses deux frères, Sem et Japhet. Ceux-ci couvrent Noé sans regarder sa nudité. Lorsque Noé se réveille et « apprend ce que son plus jeune fils a fait. », il maudit la descendance de Cham.
Les spécialistes de la Bible ont interprété de diverses manières l’acte de Cham
– ce qu’il aurait « fait » à Noé – comme relevant du voyeurisme, de la castration ou d’un viol incestueux. Selon les chercheurs John Sietze Bergsma et Scott Walker Hahn, il s’agirait plus précisément d’un inceste avec sa mère, car, dans d’autres passages de la Bible, la nudité du père est synonyme de celle de la mère.
Bien sûr, rien de tout cela n’explique pourquoi Noé ne semble éprouver aucune culpabilité de s’être enivré. La même question se pose plus loin dans la Genèse, lorsque Loth boit à deux reprises au point que ses filles ont des relations sexuelles avec lui, deux nuits de suite et apparemment à son insu, afin d’avoir des enfants. Le récit ne dit pas si Noé ou Loth souffrent de la gueule de bois, même si l’irascibilité de Noé le laisse fortement penser.
Le christianisme a conservé l’approbation antique d’une consommation modérée d’alcool, tout en faisant de la perte de contrôle due à l’ivresse une manifestation du péché de gourmandise. Jusqu’à la Réforme, le vin a conservé un statut particulier dans l’Europe continentale et la Grande-Bretagne médiévales : transformé en sang du Christ et consommé par le prêtre dans le cadre de l’Eucharistie, il constituait aussi un marqueur du rang social dans le monde profane.
Seuls les riches avaient les moyens de s’enivrer au vin. Si les manuels de savoir-vivre de l’Angleterre moderne mettaient en garde contre les dangers d’une consommation excessive de vin pour la santé, les autorités rendaient généralement la bière forte et l’ale – les boissons alcoolisées moins coûteuses consommées par les pauvres – responsables de l’ivresse et des comportements antisociaux.
Dans l’Angleterre médiévale et moderne, les tavernes étaient considérées comme des lieux de perdition, comme le montre clairement le poème du XIVᵉ siècle de William Langland, Pierre le laboureur. Le poème raconte comment le personnage de la Gourmandise, qui se rend à l’église, est détourné de son chemin par Betty la brasseuse.
Dans le guide du XVIᵉ siècle A Compendious Regiment, or A Dietary of Health (Précis de règles de vie ou régime pour la santé), l’auteur Andrew Boorde décrit ainsi les effets de l’ivresse :
« L’esprit ou les sens s’émoussent (…), l’appétit disparaît ; la tête est légère et douloureuse. »
Il semble faire référence aux effets d’une consommation excessive d’ale ou de bière, puisqu’il mentionne « le ver du malt, qui fait si furieusement le diable dans la tête que le monde entier tourne comme monté sur des roues ». Le ver du malt désignait à la fois un charançon qui infestait le malt utilisé pour brasser la bière et, par extension, un grand buveur.
Les remèdes contre la gueule de bois
Nos ancêtres pourraient-ils aider les buveurs d’aujourd’hui à soigner leur gueule de bois ? Comme de nos jours, l’accent était surtout mis sur la prévention.
Boorde et ses contemporains se tournaient vers les auteurs de l’Antiquité pour tenter de prévenir les effets désagréables d’une consommation excessive d’alcool. Ils citaient régulièrement les autorités classiques, qui recommandaient de manger certains aliments avant de commencer à boire. Les amandes, le chou, les coings cuits, l’absinthe et même les poumons de chèvre étaient ainsi réputés bénéfiques.
Ils avaient également des conseils pour se sentir mieux après avoir trop mangé et trop bu. Les auteurs de traités diététiques recommandaient une activité physique modérée, notamment la marche, ainsi que le sommeil. Se faire vomir ne devait être envisagé qu’en dernier recours.
La science moderne permet-elle d’espérer un remède fiable contre la gueule de bois ? Une étude récente publiée dans la revue Addiction conclut que l’acide tolfénamique, le pyritinol et l’extrait de clou de girofle, plus facile à se procurer, « méritent des recherches plus approfondies », même si ce constat repose sur « des données probantes de très faible qualité ».
Les auteurs de traités diététiques médiévaux vantaient les vertus réparatrices du clou de girofle et ses bienfaits contre les maux d’estomac. Mais l’idée même qu’il puisse exister un « remède » contre la gueule de bois repose peut-être sur le postulat contestable qu’il serait possible de réparer les dommages que l’on s’est soi-même infligés au corps et à l’esprit en buvant excessivement.
Dans son divertissant ouvrage On Drink, publié pour la première fois en 1972, l’écrivain britannique Kingsley Amis consacre un chapitre entier à la gueule de bois, dont il distingue les symptômes physiques et métaphysiques, émotionnels et psychologiques.
Amis recommandait de traiter la gueule de bois métaphysique par des « lectures de gueule de bois » et de la « musique de gueule de bois » : des livres et des morceaux propres à susciter un état d’esprit particulier. Selon lui, « il faut d’abord se sentir plus mal émotionnellement avant de commencer à aller mieux ».
Éprouver pleinement sa gueule de bois plutôt que d’en masquer les effets serait essentiel pour expier le « péché » d’une indulgence excessive. Une idée qui n’est pas si éloignée de l’idéal médiéval de mortification.
Joan Fitzpatrick a reçu des financements de la British Academy.